Cours du 26 mai 2000

 

Qu’est-ce que la philosophie ?

La pensée et le nom, suite

L’étonnement 1

Comme je l’ai promis la semaine dernière, je vais vous parler de l’étonnement. Tout le monde sait que la philosophie consiste à " s’étonner " mais peu de personnes savent en quoi cela consiste. Je ne répondrais donc pas à la question de la philosophie que j’ai mise à mon programme de cette année si je faisais l’impasse sur cette notion. Vous pourriez d’ailleurs vous étonner que cette notion arrive si tard dans mon enseignement de cette année : si la philosophie est faite d’étonnement, pourquoi n’avoir pas commencé par là ? En répondant à cette question, je vais vous donner les premières indications d’un travail qui s’étendra sur plusieurs semaines, avant que nous ne revenions à la question du nom propre à partir de quoi, bien sûr, notre année pourra se conclure.

Nécessité et cadre de la réflexion sur l’étonnement

C’est que nous n’avions pas les moyens de penser cette notion, dont il faudra d’ailleurs interroger la légitimité. Certes, nous disposons de diverses références historiques. Tout le monde connaît les principales, et je ne rappelle les plus connues que pour les moins avancés d’entre vous : Aristote dans la Métaphysique sur ce qui pousse à la spéculation philosophique ; Descartes dans Les passions de l’âme sur ce qui, au contraire, n’incite pas à la connaissance ; Kant dans la Critique de la faculté de juger sur l’incompatibilité d’une représentation porteuse de règle avec les principes de notre esprit ; Heidegger dans L’introduction à la métaphysique sur la manière dont résonne en nous la question posée par Leibniz… Mais comment choisir l’une plutôt que l’autre (par exemple Aristote plutôt que Descartes), voire comment les mettre en perspective quand on ne n’a aucune idée de la " vraie " notion – non pas bien sûr en un sens métaphysiquement dogmatique, mais au sens où il n’y a de vérité que dans et par un acte de pensée ? Or mon travail de cette année a pour objet la définition de la philosophie à partir du nom propre, non pas parce qu’une lubie m’aurait soudain traversé le cerveau mais simplement parce que je suis un lecteur des philosophes et que j’ai constaté qu’il n’y avait jamais de philosophie qu’à propos des " natures " c’est-à-dire des réalités impossiblement faites du nom du penseur (la durée comme bergsonienne, l’existence comme sartrienne, et ainsi de suite). Si donc vous m’accordez cette évidence contre la croyance qui voudrait que la philosophie soit une sorte de science, autrement dit si vous m’accordez qu’on n’en a jamais fini avec les philosophes du passé (car si elle est une sorte de science, toute la vérité dont la philosophie est capable est ramassée dans son état présent), alors vous devez convenir que l’étonnement ne peut être pensé dans sa vérité que dans l’horizon du nom propre – faute de quoi ce qu’on dirait ne pourrait concerner d’aucune manière la philosophie. Je ne pouvais donc pas partir de l’étonnement pour penser la philosophie, parce que la vérité de celle-ci ne peut pas être cette disposition subjective et psychologique à quoi il aurait dès lors fallu le réduire. C’est le contraire qui est vrai : si en philosophie, affaire exclusive des penseurs, c’est uniquement du nom propre qu’il est question (autrement dit s’il n’y a jamais de philosophie que des " natures "), alors l’étonnement en quoi, éventuellement, consisterait sa dimension subjective est un moment de la double problématique dont le nouage constituera la philosophie, celle de l’extériorité au savoir et celle du nom propre. Je le dis encore autrement : l’étonnement est une affaire d’éthique et non pas de psychologie ou d’intelligence, puisqu’un penseur n’est pas quelqu’un qui aurait plus de neurones dans la tête que les gens ordinaires mais simplement quelqu’un qui ne cède pas sur la question qu’il reste pour lui-même – question dont le nom propre est par définition la réponse. En quoi vous comprenez déjà que l’étonnement doit être mise en rapport avec la spécificité énonciative (donc éthique) de la première personne : c’est toujours parce qu’on est soi qu’on s’étonne. Et être soi, tous les penseurs nous l’apprennent depuis toujours, c’est d’abord n’avoir pas cédé sur la propriété de son nom, autrement dit sur l’impossibilité que le nom qu’on porte soit celui que n’importe qui aurait aussi bien pu porter à notre place (nos parents auraient bien évidemment pu avoir d’autres enfants que nous, qui auraient porté ce nom, dès lors originellement impropre).

Dire que la question de l’étonnement est la question de la première personne, c’est déjà l’inscrire dans la problématique de l’être – en quoi nous retrouvons donc la philosophie. La première personne en effet n’est pas celle de la représentation (la troisième : celle qu’on se représente), ni celle de l’existence (la seconde : celle qu’on rencontre), mais bien celle de l’être (elle n’est ni celle qu’on se représente ni celle qu’on rencontre, mais bien celle qu’on est). De sorte que la première personne, en tant qu’elle n’est pas un substitut égocentré de la troisième (mes parents ont eu tel enfant – n’importe qui, donc – et il se trouve que cet enfant est moi), noue dans sa notion la question du nom et celle de l’être. A mon avis, c’est de ce nœud qu’il s’agit dans l’étonnement, et vous voyez pourquoi c’est seulement aujourd’hui que cette notion pouvait venir à notre réflexion – en même temps que vous voyez pourquoi il est parfaitement légitime de faire de l’étonnement l’affect philosophique par excellence. C’est donc de la réalité même de la philosophie qu’il est question dans les développements qui vont suivre.

L’étonnement : le manque d’un savoir distinct

La remarque qui s’impose d’emblée, d’un point de vue en quelque sorte formel, est que l’idée d’étonnement renvoie à la notion sous la quelle je situe tout mon travail, ma petite bannière en quelque sorte, qui est l’idée de l’extériorité au savoir. Quand nous sommes étonnés, en effet, nous ne savons plus rien et nous ne sommes même plus en désir de savoir. Que l’étonnement, une fois passé, suscite la spéculation, je veux bien l’accorder à Aristote, mais à condition qu’on reconnaisse dans la spéculation quelque chose comme une défense contre l’étonnement. Si nous " spéculons ", autrement dit si nous produisons des théories métaphysiques, c’est bien pour restaurer l’ordre du savoir, c’est-à-dire l’ordre dans lequel nous sommes le semblable de nos semblables (forcément : la vérité étant universelle, elle nous identifie tous pareillement) dans l’horizon d’un monde essentiellement compréhensible, parce qu’il avait été localement récusé. Une récusation du savoir en tant que valable (mais non pas en tant que pertinent), voilà ce dont témoigne d’abord notre expérience de l’étonnement – ou plus exactement l’épreuve de l’étonnement, qui ne deviendra une expérience que pour nous qui avons à réfléchir sur cette notion. Je pense d’ailleurs que c’est parce que l'étonnement est une épreuve qu’il donne lieu au savoir, puisque la fonction de celui-ci est de convertir rétrospectivement toute épreuve en expérience (on en " tire les leçons "), donc de l’abolir comme épreuve (du point de vue de ce déni, on dira donc que la vie est constituée de toutes sortes d’expériences, heureuses ou malheureuses). C’est ce mouvement que j’aperçois dans ce que dit sur ce point Aristote, qui m’apparaît dès lors bien plus ici comme métaphysicien que comme philosophe quand on ne le considère que du point de vue de la " spéculation " (mais justement : peut-être son texte se distingue-t-il de ce point de vue…). Je veux donc bien admettre que l’étonnement soit à l’origine de la métaphysique, dans laquelle je vois donc, puisqu’elle est le modèle formel du savoir, un déni de ce qui est en cause dans l’épreuve.

Or qu’est-ce qui est en cause, dans l’épreuve, au delà des savoirs particuliers – qui ne donnent jamais lieu à l’étonnement mais uniquement à la surprise ? Autrement dit : de quel savoir s’agit-il vraiment dans l'étonnement, dès lors qu’on prend acte de cette différence de notions ?

Je dirai que ce qui est en cause dans l’étonnement (par opposition à la surprise, donc), c’est la réponse à la question de savoir non pas " ce que " mais bien " qui " nous sommes. La différence des notions renvoie à la distinction des savoirs !

Et en quoi consiste cette réponse distincte, par laquelle nous maintiendrions l’irréductibilité du " qui " sur le " quoi " ? En deux choses :

  1. Si l’on appelle " génie " le singulièrement propre de chacun (au sens où l’on parle du " génie d’un lieu "), alors il faut reconnaître que la réponse à la question qui concerne la génialité de tout ce qui est posé, c’est-à-dire la vérité de la vérité dont le dit est impossible mais dont la notion du génie est l’indication. Cette notion nous indique expressément qu’en chacun, c’est de la vérité de la vérité qu’il s’agit originellement, et que la trahison de soi consiste à s’en tenir à une définition de la vérité susceptible de valoir pour n’importe qui (la notion de génie étant exclusivement éthique, son envers est la trahison de soi et non pas quelque absence de " don " qu’on imputerait opportunément à quelque Nature aveugle et injuste). Si donc on admet ce caractère exclusivement éthique de la notion du génie, alors on conviendra que l’étonnement doit concerner non pas quelque chose dont nous ignorerions l’éventualité et qui apparaîtrait brusquement (cela, c’est le surprenant), mais au contraire quelque chose mettant en cause non pas une réalité quelconque mais l’a priori, impossible à dire sans pétition de principe, dont toute reconnaissance (légitime) de la réalité s’autorise forcément.
  2. Le nom propre est la manière dont nous répondons à la question " qui ". Je vous ai déjà expliqué qu’il n’y avait pas que ce nom pour répondre à la question : le visage (ecce homo) donne une réponse phénoménale, lui qui est forcément " génial " c’est-à-dire toujours déjà donateur malgré lui d’une certaine définition dont la vérité doit préalablement relever pour être vraiment la vérité. Mais je viens de vous indiquer qu’il fallait situer notre problématique dans l’horizon exclusif de la première personne, puisque c’est encore et toujours de la philosophie qu’il s’agit dans ce que je vous dis. Or la première personne, justement, n’a pas de visage : elle en est littéralement le manque. Je crois avoir déjà donné cette idée de la première personne comme identique au manque du visage qui, pour les autres, répond phénoménalement à la question de savoir qui ils sont (je sais qui est toute personne que je rencontre, puisque je vois son visage ; mais je ne sais pas qui je suis, puisque je ne verrai jamais mon visage, bien que son image me soit familière). C’est d’ailleurs une idée à laquelle je tiens énormément : si je pouvais voir mon visage, je ne philosopherais pas, puisque la philosophie est le savoir de la première personne en tant que telle et que ce savoir, dans cette hypothèse, je l’aurais ! Mon idée est qu’un visage, c’est une philosophie comme phénoménalité – idée d’ailleurs très banale, puisque j’énonce simplement là ce que je comprends en considérant la simple notion de portrait. Pareillement, je ne philosopherais pas si je savais ce que mon nom signifie, puisque ce nom est lui aussi la réponse à la question de savoir qui je suis et que c’est à la recherche de mon savoir que je suis en philosophant, comme ce fut toujours le cas de tous les philosophes depuis que la philosophie existe, c’est-à-dire depuis que l’on réfléchit non pas sur une réalité qu’on aurait la naïveté de supposer objective et éternelle, mais sur les " natures " qui sont les seules choses qui comptent (c’est de la " durée " que Bergson apprend qui il est, pour Sartre c’est de l’" existence ", etc.). Bref, la notion du visage peut bien répondre à sa manière à la question de la philosophie, elle ne nous est d’aucun secours pour l’instant. Je m’en tiendrai donc à cette évidence que je livre à votre méditation jusqu’à la semaine prochaine : quand nous sommes étonnés, nous ne savons même plus qui nous sommes.

Il va donc de soi que je commencerai la prochaine séance en vous expliquant, à partir d’exemples concrets, ce manque de savoir sur la vérité ET sur soi-même. La question du nom propre, qui est à mon avis le centre du problème de l’étonnement, assurera l’unité de ces deux aspects.

Je vous ai présenté la manière dont je vois cette question, telle qu’elle apparaît dans l’horizon de la philosophie, c’est-à-dire du nouage des problématiques de l’être et du nom propre, tel qu’il est assuré par la question de la vérité de la vérité (ou du génie – dont la notion renvoie à quelque chose dont l’être compte), dont le nom propre est expressément le signifiant.

J’arrête là ma petite introduction aux séances qui vont suivre, qui devraient nous réserver quelques surprises (ça, c’est presque sûr) et aussi, peut-être, un peu d’étonnement….

 

Je vous remercie de votre attention.

 

 

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