Cours du 2 juin 2000

 

Qu’est-ce que la philosophie ?

La pensée et le nom, suite

L’étonnement 2

 

L’étonnement, qu’on présente traditionnellement comme la disposition subjective du philosophe, doit, dans cette hypothèse que je ne récuse pas, s’entendre dans le double horizon de l’extériorité au savoir et du nom propre. C’est ce que je vais développer aujourd’hui, dans l’optique de définir la philosophie à partir d’un affect dont nous verrons qu’en effet, et surtout en quel sens, il la spécifie.

Le surprenant et l’étonnant

J’ai distingué l’étonnement de la surprise, l’autre jour, en disant que le surprenant qui ne répond pas à nos anticipations, relève toujours du savoir. L’étonnant, au contraire, se trouve toujours là où le savoir ne vaut pas. La rétrospection le montre bien : le surprenant ne surprend qu’une fois, alors que l’étonnant ne cesse jamais d’étonner. L’ordre de la semblance où les choses ne sont que l’effectuation sempiternelle des mêmes a priori autorise assurément la surprise, puisque les a priori qui ordonnent un monde ne sont pas immédiatement concrétisés en anticipations, comme le savent tous les lecteurs de la Critique de la Raison pure. Mais la réflexion que nous opérons sur ce qui nous a surpris le rend à sa nécessité indistinctement eidétique et transcendantale : en droit sinon en fait, on aurait toujours pu savoir (par exemple : si on s’était souvenu du caractère facétieux de tel ami, on n’aurait pas été surpris par la farce qu’il nous a faite). Quand donc on a été surpris, on ne peut plus l’être parce que la chose surprenante est en réalité une chose normale, épuisée par une normalité que nous étions incapables d’apercevoir, par simple manque de savoir. Dans le surprenant, c’est par conséquent le savoir qui compte. Dès lors, rien de ce qui a été surprenant ne peut donc rester surprenant. L’instant de désarroi passé, nous revenons à nous-mêmes c’est-à-dire à l’impossibilité préalable que toute chose ne soit pas mondaine. Le surprenant réassure constamment la structure de mondanéité, comme on le voit notamment à travers ce qu’on appelle " l’actualité ", qui est à chaque fois nouvelle et très souvent surprenante et qui est en réalité indéfiniment répétitive de la même appartenance de toute chose à un monde dont nous restons, pour nous-mêmes, à la fois le centre et la fin. C’est pourquoi on n’apprend jamais rien à suivre l’actualité, bien qu’on prenne chaque matin connaissance de choses nouvelles : c’est toujours du même monde qu’il s’agit.

Dans la surprise l’impossibilité momentanée que soit exercée la fonction sujet (le savoir manque, les anticipations ne valent pas) en implique simplement la suspension : pendant un instant, quand on a été pris de court, on n’est plus personne ; mais l’on redevient aussitôt soi dès qu’on réfléchit. Comment comprendre ce retour à la réflexion ? Réponse : par l’impossibilité que le surprenant ne soit pas local. Il a toujours lieu sur le fond de la compréhension habituelle du monde, qui en est la condition expresse. Car le surprenant ne l’est que du point de vue du monde habituel ! Donc on opère un rétablissement réflexif parce que c’est localement (au lieu du manque d’un certain savoir, de certaines anticipations) qu’on n’était plus personne, le monde lui-même n’étant nullement affecté. Une contradiction au monde sur fond de monde, voilà exactement le motif de la réflexion (par exemple : je suis surpris par le montant de telle facture). La réflexion n’est pas l’acte d’un sujet mais c’est une structure inhérente au monde : c’est l’impossibilité que le monde ne vaille pas aussi pour ses suspensions, autrement dit c’est l’impossibilité que l’horizon de savoir et de finalité impliqué quand je dis " je " ne continue pas de l’être, y compris là où il est suspendu. Car la finalité que je suis habituellement pour moi-même, en intégrant toute chose dans l’ordre de ma représentation, fait de cette dernière le recours constant de tous ses manquements. Quand donc quelque chose me surprend, je suis renvoyé à moi-même et donc à la définition réflexive (représentative) de la vérité qui continue de valoir. La réflexion est cette continuation du transcendantal à l’encontre de ce qui, en récusant les a priori dont il se constitue, devrait le démettre. Et c’est de cette nécessité que procède la conscience que nous prenons thétiquement de nous-mêmes, puisqu’il y aurait contradiction à dire qu’on décide de réfléchir. L’expérience de la surprise est précisément celle de la nécessité d’être réinstauré comme sujet par la semblance et la finalité mondaines, alors même que la récusation des anticipations aurait dû rendre ce retour impossible. Tel est le point crucial, où l’étonnant et le surprenant vont se distinguer, puisque la réflexion que j’opère aussi quand je suis étonné, contrairement à ce qui se passe quand je suis surpris, ne compte pas. Quand je suis surpris, c’est elle (donc le savoir qui me permet de me reconnaître comme étant moi-même, donc les finalités par quoi toute chose fait sens pour moi…) qui compte : le retour sur moi même que j’opère vaut pour un salut, puisqu’il rend formellement à tout ce qui arrive son essentielle normalité.

Je le dis autrement : le surprenant nous suspend d’un monde qui continue seul à compter. Car c’est bien parce que je suis dans telle disposition dont j’entends bien ne pas sortir que je peux être surpris. En effet : si j’étais ouvert à n’importe quoi rien ne me surprendrait jamais ! Vous comprenez pourquoi je dis que tout ce qui surprend est en fin de compte normal : il n’est pas question d’admettre que le monde ne soit pas l’horizon de tout ce qui est, de sorte que ce sera le surprenant lui-même qu’on chargera de la mission de montrer que tout cela ne compte pas. Par exemple : dans ma réflexion, je me souviens de toutes les farces que mon ami a l’habitude de faire, de sorte que celle qu’il vient de me faire démontre en quelque sorte que tout est parfaitement normal : elle est l’attestation même de la normalité de tout, c’est-à-dire du fait qu’il ne se passe rien. La réflexion suscitée par la surprise est le lieu de cette " vérité " que j’exprimerai en disant qu’on peut continuer à dormir tranquille, parce qu’on avait seulement rêvé qu’on était réveillé. Bref, tout le monde le sait (surtout les enfants à qui on promet des " surprises " pour leur anniversaire, par exemple) : rien n’est plus conformiste qu’une surprise, puisqu’elle a précisément pour sens de réassurer les a priori mondain contre tout ce qui pourrait avoir donné l’idée de les mettre en question. Un cours, par exemple, doit toujours avoir un côté surprenant, sinon il ne nous apprend rien et ne nous fait pas réfléchir. Mais qu’il soit étonnant, c’est autre chose…

L’étonnant au contraire a la sortie du monde comme mode d’existence spécifique : devant ce qui étonne, le monde ne compte plus, alors qu’il reste seul à compter dans la surprise, et que c’est même cette exclusivité qui constitue la surprise comme telle.

Personne n’est sans savoir que le monde ne compte plus, quand il y a de l’étonnant – c’est-à-dire que l’étonnement n’est rien d’autre que cela : à savoir, précisément, que le monde ne compte plus.

La plupart d’entre nous trouvent cela intolérable et inadmissible (si l’ordre ne compte plus, où va-t-on, je vous le demande… Vers l’éthique et la pensée !). Alors ils ont inventé une disposition subjective bien intéressante, qui s’appelle la curiosité et dont le sens est expressément de récuser l’étonnement, puisque la curiosité n’est rien d’autre que l’exigence de savoir et que l’étonnant est précisément ce qui atteste que le savoir ne compte pas.

Quand je dis la plupart d’entre nous, cela signifie aussi bien nous tous, parce que même ceux qui pensent sont par ailleurs des sujets semblants, affairés au monde. Vous savez qu’il faut nommer " métaphysique ", dont je vous ai expliqué longuement que la notion devait être distinguée mais non différée de celle de la philosophie, le savoir ultime lié à cette disposition. Si donc on ne pose la question de la vérité, qui est notamment celle de l’extériorité au savoir, qu’en termes de métaphysique, on devra la rabattre sur la question du savoir, et corrélativement il faudra traiter de l’étonnement comme s’il s’agissait de la curiosité.

Eh bien c’est justement dans l’ouvrage qui a ultérieurement été nommé " Métaphysique " (A2) que ce trouve la formule indéfiniment rebattue sur l’étonnement comme moteur de la philosophie, à ceci près qu’on la répète généralement en accentuant la confusion de la métaphysique et de la philosophie, alors qu’elle indique pour ainsi dire expressément leur distinction, puisqu’elle entend la philosophie comme un acte de pensée mais ET comme savoir spéculatif – ce que la philosophie est en effet " par ailleurs ". La voici : " C’est l’étonnement qui poussa, comme aujourd’hui, les premiers penseurs aux spéculations philosophiques [souligné par moi ]". Dans cette dualité de " penseur " et de " spéculations ", je retrouve ce que je vous ai enseigné sur la distinction qui n’est pas une différence : l’étonnement en tant que tel concerne le penseur c’est-à-dire une position éthique d’impossibilité du nom et d’extériorité au savoir, lequel savoir se trouve donc " par ailleurs " identifié aux " spéculations " c’est-à-dire à la nécessité d’une représentation qui ne soit en fin de compte que celle de soi-même (comme sujet défini par le savoir). On comprend que le métaphysicien, grâce au concept de " curiosité " qui permet de remplacer l’incompréhensible par l’incompris, l’invisible par le non-vu, l’inouï par le non-entendu, s’empresse de faire ce qu’il faut de l’étonnant pour y retourner pour retourner à son savoir, puisque la métaphysique est le savoir du monde en tant que monde. Souvenez-vous de ce que je vous ai dit sur Platon et la question du Bien : vous pouvez en déduire que rien dans le monde n’est vraiment étonnant, bien qu’il y ait une multitude de choses surprenantes, c’est-à-dire suscitant la " spéculation ". En un mot, on peut définir la métaphysique (une position subjective avant d’être un savoir, comme Aristote l’indique parfaitement) par la réduction de l’étonnant au surprenant. Rien là qui ne soit très évident pour nous : on n’est philosophe qu’à produire une doctrine, mais on ne saurait en aucun cas dire qu’un doctrinaire est un philosophe (puisqu’en philosophie la réfutation ne compte pas et qu’un doctrinaire n’existe plus s’il est réfuté) – restriction où j’avais donc lu l’indication de l’extériorité au savoir comme lieu de la pensée.

Par opposition à la surprise qui renvoie au manque de savoir, l’étonnement renvoie à une position d’extériorité au savoir. Je traduirai cette distinction en appelant " étonnante " une chose qui nous montre que le savoir ne compte pas. Essayons de comprendre cela concrètement.

Pensez à la dernière fois que vous avez été étonnés (je dis bien étonnés, et non pas surpris). Non seulement vous avez été étonnés par quelque chose que vous ne compreniez pas, donc par une réalité qui n’était pas, comme les sont les réalités mondaines, le vecteur d’un savoir dont vous étiez à la fois l’origine et la fin (en termes sartriens : l’étonnant brise le " circuit de l’ipséité "), mais encore vous l’avez été par quelque chose qui récusait l’idée même de compréhension. Je le dis autrement : tout ce qui nous étonne nous arrache du monde. Inversement, si vous faites bien attention à rester lourds et épaissis de savoir comme il peut arriver que nous soyons contraints de le faire (par exemple en passant un examen), rien ne sera en mesure de vous étonner. On peut aussi considérer l’exemple des gens qui se prennent pour eux-mêmes, qui sont bardés de certitudes immédiates ou réflexives et d’emblèmes sociaux : nous savons qu’ils sont blasés et que pour eux rien n’arrive jamais d’étonnant. A leurs yeux, tout n’est que répétition de ce qu’ils savent déjà et tout se ramène à des oscillations autour d’une monotonie qu’ils diront bien caractéristique de l’époque actuelle. On peut citer le cas des lecteurs professionnels qui sont parfois surpris mais jamais étonnés, et qui vous expliquent par conséquent qu’il n’y a plus aujourd’hui de grands écrivains (ah bon ? Et Pascal Quignard ou Le Clézio – pour en rester à deux noms parmi les plus célèbres – ?) Bref, c’est le même de s’identifier à ce que l’on est (par exemple de grands lecteurs) et d’avoir forclos toute possibilité d’être étonné (notamment par un nouveau livre), c’est-à-dire finalement d’être éprouvés – puisque tout ce qui peut nous étonner nous montre que nous ne savons pas et par conséquent que nous ne sommes pas celui que nous savions être – un sujet défini par un certain savoir, puisqu’on ne peut reconnaître qu’on est soi que depuis un certain point de vue et que selon une certaine compétence identificatoire.

Dans la rencontre, parce qu’elle est une épreuve et non pas une expérience, on ne sait plus rien – ce qui peut être à la réflexion une grande souffrance (on se sent " tout bête "), parce qu’on ne rencontre jamais qu’un autre toujours aussi étonnant, et en aucune manière un semblable qui est au contraire toujours quelqu’un de foncièrement normal jusque dans ses particularités les plus surprenantes (on peut toujours se mettre à sa place). Le domaine de l’art et celui des rencontres personnelles sont paradigmatiques de l’étonnement, parce qu’ils sont les domaines où le savoir ne compte pas. Toute œuvre est étonnante, et toute personne l’est – en admettant qu’on la rencontre (mais les rencontres sont très rares, comme chacun sait). Et s’il n’y a pas de différence entre parler " en tant que " et ne jamais être étonné, c’est parce que l’étonnement est le moment subjectif de sortie du savoir. Je le dis autrement : chaque fois que le savoir ne compte pas, nous sommes étonnés. Jamais pour la plupart d’entre nous, mais peut-être toujours pour les enfants qui sont juste au moment où, apprenant à parler, ils ne se prennent pas encore pour ceux que leur savoir définira.

L’étonnant, parce qu’il s’entend en extériorité au savoir (cette expression qui est ma petite bannière signifie que le savoir ne compte pas – ce qui suppose bien évidemment qu’il importe, puisqu’il s’agit là d’une distinction et non d’une différence), l’étonnant, donc, c’est quelque chose dont " on ne revient pas ".

En quoi vous apercevez à la fois sa dimension de réalité éprouvante, et sa référence à l’origine. Car c’est bien de l’origine qu’on n’est jamais revenu, si l’on a depuis toujours laissé en arrière de soi le commencement ! l’étonnant, c’est ce qui nous amène à l’origine. Et il ne cesse jamais d’être étonnant, parce que l’origine n’est pas un moment parmi d’autres dans une suite. Je le dis autrement : vous reconnaissez l’étonnant à ceci que c’est toujours la première fois. Inversement, tout ce qui vous apparaît pour la première fois alors même que vous pouvez le connaître depuis des décennies est étonnant. Les textes philosophiques, par exemple, continuent de nous étonner bien que nous connaissions depuis longtemps les plus fameux d’entre eux : c’est toujours la pensée qui est en question en eux : dire qu’ils sont étonnants, c’est dire qu’ils suscitent constitutivement une lecture dont le " retour " soit la modalité expresse (dans son " retour à Freud ", Lacan réalise donc son étonnement, par exemple).

Pour indiquer plus rigoureusement le rapport de l’épreuve et de l’étonnement, je dirai que l’étonnement est le moment central de l’épreuve : là où l’on n’est plus personne. Toute épreuve comprend un moment d’étonnement et inversement l’étonnement est toujours la traversée d’une épreuve, qui est celle de ne plus être celui qu’on reste par ailleurs. Je traduirai cela en disant que l’étonnant est de nature originelle, au sens où l’origine précède le commencement et tout ce à quoi celui-ci donne lieu : il nous amène là où n’était pas encore engagé le procès qui a fait de nous ceux que nous sommes. Ne sera jamais étonné par rien celui qui tient à être lui-même c’est-à-dire à en rester au " par ailleurs ", puisqu’il n’y a pas de différence entre vouloir être soi-même et avoir décidé que l’origine (donc la marque) ne comptait pas (c’est ce que j’ai appelé " impiété " dans un autre contexte).

J’arrête ici pour aujourd’hui. La prochaine fois, j’essaierai de revenir sur l’étonnant comme " originel " (ce dont la traduction phénoménologique est l’impossibilité que l’étonnant cesse jamais de l’être alors que le surprenant ne l’est qu’une seule fois) en liant cela à la question du nom propre. Vous avez déjà compris que la distinction que j’ai opérée du nom disponible (impropre) et du nom indisponible (propre) correspond à celle que je vous ai exposée aujourd’hui du surprenant et de l’étonnant.

 

Je vous remercie de votre attention. 

 

Retour en haut de cette page