Cours du 23 juin 2000

 

Qu’est-ce que la philosophie ?

La pensée et le nom, suite

L’étonnement 5

 

Réflexivement, l’étonnement est l’épreuve du savoir comme ne comptant pas, parce que c’est la vérité et non pas la réalité qui y est en question. Ainsi l’étonnement est le moment dans lequel notre position habituelle, celle qui consiste à vouloir croire que c’est le savoir qui compte (puisque je ne reconnais que ce que je suis en mesure de reconnaître c’est-à-dire au savoir que j’ai d’avance de la possibilité des choses) apparaît dans sa dimension de mensonge. Là où il y a savoir, il ne peut pas y avoir vérité (là où il n’y a qu’ignorance encore moins : il n’y a d’extériorité au savoir que relativement au savoir !). De sorte que l’étonnant récuse la réflexion, qui fait de toute vérité un savoir.

Tout cela revient à dire que l’étonnement est l’épreuve que nous faisons d’une convocation personnelle par la vérité, en tant qu’elle est en question dans quelque chose : quand c’est la vérité qui est en question (et par exemple la vérité physique est en question quand un lapin sort d’un chapeau dont on s’était préalablement assuré de la vacuité), ce n’est pas au savoir qu’il est fait appel mais à nous selon notre nom propre, c’est-à-dire le nom que nous pouvons non pas écrire mais inscrire. Car la vérité, qui n’est que sa propre question, ne se comprend que par la distinction du vrai – lequel st précisément " distingué " par un nom qui ne le marque comme vrai que d’être indisponible. C’est cette causalité paradoxale que je vais vous expliquer dans cette avant-dernière séance en finissant de répondre à la question de l’étonnement.

L’étonnant : ce qui convoque à penser

Concrètement, ma thèse est que quand une chose nous étonne, elle nous convoque à penser. Et penser, cela consiste à produire des réalités dont notre nom propre (et donc indisponible) assure exclusivement la consistance, autrement dit des " natures ".

Prenons un exemple : traditionnellement on s’interrogeait sur la possibilité d’éviter l’erreur. Or Kant, lui, a été étonné par autre chose : qu’il y ait du vrai ! Cela, c’est étonnant, alors qu’auparavant c’était normal ou plus exactement banal (puisque c’est le banal qui est le contraire de l’étonnant) : ce qui ne l’était pas, c’étaient les erreurs dans lesquelles on tombait et c’était surtout l’effort de la réflexion pour éviter cela. Là où tout le monde voyait quelque chose de banal, donc, Kant a été étonné.

Si ce que je vous ai enseigné est juste, cela signifie qu’en apercevant une vérité quelconque, notamment en mathématiques, Kant y a reconnu, précisément, que la vérité était en question : ce n’était pas tel ou tel résultat qui l’a étonné (un résultat pouvait à la rigueur le surprendre), non : c’était qu’il fût vrai. Par opposition à l’incertitude finale de la métaphysique pourtant toujours préoccupée de sa propre assurance, la solidité des mathématiques et de la physique était étonnante en tant qu’il s’y agissait de la vérité et non pas d’une détermination quelconque de l’étant qu’un surcroît de savoir eût permis de normaliser. Je dirai ainsi que cette solidité était pour Kant une convocation à penser. Voilà exactement ce que signifie qu’il s’en soit étonné.

Or qu’est-ce que cela signifie, penser, quand on s’appelle Kant ? Cela signifie produire sans le savoir des réalités kantiennes ! Non pas de nouvelles choses que Descartes ou Leibniz eussent pu prendre en compte, mais des réalités qui aient pour réalité d’être le traitement du problème de la vérité. C’est précisément ce que j’appelle des " natures ". Toutes les " natures " kantiennes répondent à cette définition, et on peut à chaque fois les analyser en montrant comment, par quel biais, le problème de la vérité s’y trouve indistinctement posé et résolu. De tout " concept " philosophique, cette nécessité est donc l’articulation. C’est pourquoi les " natures " ne concernent aucune chose qui serait donnée, parce que cette donation est précisément ce qu’elles portent à l’état de problème. Si vous prenez n’importe quel concept fabriqué par n’importe quel philosophe, c’est toujours cela qu’il faut dégager.

J’insiste sur cette indistinction de la position et de la résolution du problème de la vérité comme consistance conceptuelle, laquelle est seulement l’envers de la consistance assurée par le nom impossible (c’est-à-dire propre) : c’est la vérité, en tant qu’elle est toujours déjà en question pour elle-même (autrement dit en tant qu’elle ne constitue jamais un fait, même de énième degré réflexif) qui est la vérité. La vérité est en question pour elle-même et les philosophes fabriquent des choses qu’on appelle des concepts, dont la nature est de faire de cette question un problème : il ne suffit pas que la vérité soit en question pour elle-même, il faut encore que cette question (qui est donc la vérité) soit par exemple kantienne ou sartrienne. Il est donc nécessaire que " Kant " ou " Sartre " soient amenés d’une certaine manière par le concept (par exemple de nécessité, d’existence…) jusqu’à ce point que je vous ai décrit comme étant celui d’un trait qu’on tire à la fin d’un texte comme tel inachevé. Le texte de la Nausée reste paradigmatique, et vous pouvez de la même façon tirer un trait sous un texte kantien sur la nécessité en disant pour vous-même, " bref, la nécessité est kantienne ". Toute la difficulté du texte est de vous amener à ce point, dont il est impossible que le philosophe ait connaissance. C’est pourquoi je parle des concepts comme posant et résolvant en même temps, c’est-à-dire dans leur exposition, le problème de la vérité, qui n’est pour elle-même que sa propre question.

Mon concept de " nature " dit ce paradoxe, dont on peut aussi considérer qu’il est celui du nom propre (indisponible), c’est-à-dire du nom dont l’impossibilité est la cause positive de l’écriture. Et comme écrire, c’est forcément dire quelque chose, vous voyez que la " nature " est assurée dans sa consistance non pas par une réalité préalable et objective que le philosophe aurait été le premier à découvrir mais par le nom propre en tant que cause impossible d’une énonciation dont le principe n’est dès lors pas la parole mais l’écriture. La parole est essentiellement mondaine, puisqu’elle est finalisée c’est-à-dire qu’elle vise à toucher un interlocuteur pour l’amener à faire ou à croire quelque chose. En fait ce n’est pas tout à fait vrai puisqu’il y a des paroles étonnantes ; mais justement : elles marquent et par là révèlent d’être originellement scripturaires. L’écriture, c’est une banalité de le répéter, est déconnectée de la situation concrète et par là est toujours déjà sortie du monde (d’où cette évidence que je rappelle souvent que ceux qui se définissent par l’écriture, les écrivains, travaillent intransitivement : il faut faire trois pages par jour, sans raison). Philosopher c’est donc toujours écrire, puisqu’on ne philosophe qu’à dire des choses où la vérité est en question, donc des choses étonnantes, et qu’on ne peut étonner, viens-je de dire, sans marquer – puisqu’on a malgré soi montré à l’auditoire que c’était la vérité elle-même et comme telle qui était en question, et que la vérité, forcément, n’est pas une chose du monde. Toute parole étonnante est donc faite d’extériorité au monde, c’est-à-dire d’écriture. Il n’y a pas de savoir de l’origine, mais il y a une écriture de l’origine, dont je vous ai enseigné depuis longtemps qu’il fallait l’appeler " marque ". Forcément " marquante " la parole d’un philosophe est donc toujours faite d’écriture et par là étrangère à ce dont elle parlerait si, justement, elle n’était pas étonnante.

Les choses dont elle parlerait, ce sont celles dont le philosophe croit qu’il parle, lui qui ne peut pas reconnaître dans son discours la constitution des " natures " qui sont le seul contenu de la philosophie. En quoi je répète une banalité : qu’on ne philosophe que sans soi.

Je vous rappelle ainsi que le philosophe est condamné à s’imaginer que ce dont il parle existe objectivement (à la manière du mathématicien qui ne peut pas ne pas réaliser ses objets c’est-à-dire qui ne peut pas ne pas être platonicien), précisément parce que son nom est propre c’est-à-dire indisponible. Et comme le nom était indisponible pour lui, il était donc impossible que Kant nomme le phénomène, le noumène, la loi morale, etc. en disant ce qu’il en est vraiment de leur vérité, à savoir que toutes ces choses sont kantiennes. Lui seul dans l’univers entier l’ignorait, non pas par manque connaissances, mais par impossibilité positive – cette impossibilité qui, en tant que positive, était sa pensée (c’est-à-dire concrètement son écriture). C’est en ce sens qu’il faut dire le philosophe exceptionnel : il est seul à ignorer ce que tout le monde sait, à savoir ce qu’il en est vraiment de la vérité de ce dont il parle. Et qu’est-ce que cette ignorance ? C’est son étonnement ! Par exemple Kant était seul à être étonné de ce qu’il y ait du vrai. Et pourquoi ? Parce que la nécessité du vrai est, comme nous le savons désormais, kantienne !

Vous comprenez en quel sens très précis il faut parler de la solitude de la pensée, maintenant.

L’étonnant a cette solitude, identique à l’impossibilité du nom, pour " nature ". Et par conséquent la philosophie.

La solitude, je vous en ai souvent parlé : il faut la comprendre concrètement, selon ses degrés essentiels. D’abord sans les autres, puis sans soi, enfin sans le savoir (souvenez-vous de ce que j’avais dit : c’est quand on ne sait pas quoi faire, par exemple pour secourir une personne qui a une crise cardiaque, qu’on fait dans le monde l’épreuve de la plus grande solitude).

La philosophie est faite de solitude (l’idée d’une " discussion philosophique ", acceptable socialement, est donc philosophiquement grotesque). On n’est donc philosophe que sans les autres, que sans soi et surtout qu’à ne pas savoir ce qu’on pense : qu’à écrire dans l’ordre du non savoir qui est l’ordre de la vérité parce que c’est l’ordre de l’étonnement.

Cet ordre, on peut le réfléchir de façon triviale en reconnaissant l’absurdité d’une posture qui consisterait à donner son nom aux réalités dont on assure la construction en produisant la " doctrine " (terme qui désigne le savoir en tant qu’il ne compte pas – c’est-à-dire en tant que sa réfutation ne change rien à la nécessité de l’écrire ou de le lire). Car pour donner son nom volontairement à certaines réalités dont on serait le découvreur, il faut évidemment que ce nom soit disponible, autrement dit qu’il soit le nom de n’importe qui (le nom que n’importe qui aurait porté, s’il s’était trouvé à notre place). Or telle est précisément la position qui renvoie au savoir, et non pas à la vérité : c’est la légitimité, et donc la réalité, du savoir qu’il vaille pour n’importe qui.

Le nom propre, on ne peut donc pas le dire, parce que si on le disait on ne dirait en réalité que le nom impropre (pour le dire, il faut en disposer). Le vrai nom, celui qu’on est un penseur de ne pas pouvoir dire, est distinct du nom qu’on porte officiellement, bien que par ailleurs il n’en diffère pas. C’est celui qui se trouve à la fin parce qu’il était là depuis toujours – c’est-à-dire avant le commencement : là où l’étonnant nous a brusquement situé, là où nous n’étions pas encore.

Kant par exemple est situé par Hume à sa propre origine, là exactement où il a à devenir " Kant ", c’est-à-dire à cesser d’être celui que n’importe qui aurait été à sa place. Là est le vrai nom : celui que l’étonnant nous fait entendre en récusant le bruissement du monde.

L’antérieur du commencement, comme je vous l’ai souvent dit, c’est l’origine. Par exemple dire que la connaissance est " kantienne ", c’est nommer la connaissance non pas seulement sa réalité (les différentes sciences) mais selon son origine. L’être selon l’origine, on peut dire que c’est la vérité. Et cette définition se concrétise maintenant quand on sait que l’origine c’est le nom propre en tant que propre c’est-à-dire en tant que silencieux.

L’étonnement est l’écoute de ce silence. Réfléchir selon ce silence, c’est tout simplement philosopher.

Le vrai est étonnant parce qu’il est fait de silence, et qu’il jure avec la réalité qui est faite au contraire de savoir c’est-à-dire de discours et d’universalité entendus comme anonymat : il n’y a pas de différence entre dire qu’une chose est réelle, dire qu’elle vaut pour n’importe qui, et disposer de sa nomination. Le silence dont il s’agit quand je parle du nom propre doit donc s’entendre à l’encontre de cette possibilité de nommer : le vrai est là quand la nomination est impossible, et c’est précisément par cette impossibilité qu’il est vrai. L’impossibilité du nom, c’est le caractère étonnant de ce qui étonne, autrement dit c'est le silence dans lequel sans le savoir on entend son propre nom : là où l’on n’est pas encore parce qu’on est mis au pied du mur de sa propre vérité.

Etre mis au pied de ce mur, c’est être étonné – c’est un mur de silence et ce silence est le manque du nom qui apparaîtra tout à la fin, un instant après la mort du penseur, quand enfin sera avérée la nature de ce qu’il devait penser. Par exemple la nécessité, qui n’est plus une réalité en quelque sorte objective un instant après la mort de Kant, mais une réalité désormais (vous reconnaissez mon adverbe lié à la marque, ici) kantienne.

Il faut donc bien que vous entendiez cette " impossibilité " comme positive, ainsi que je vous l’ai souvent dit, puisqu’elle produit des effets. Ces effets, on peut les appeler des marques. Là où nous sommes marqués, nous sommes silencieux, et c’est seulement " par ailleurs ", là où nous sommes n’importe qui, que nous disposons de la capacité de nommer trivialement les choses. Bref, vous avez compris où je veux en venir : l’étonnant est toujours marquant, parce qu’il atteste du manque de la vérité (en quoi consiste la vérité) et que ce manque forcément cause de silence, puisqu’on ne parle jamais qu’à ce que la vérité aille de soi. Et la vérité ne va pas de soi, parce que le vrai est le réel marqué du nom, lequel, comme écriture de l’origine, est sa propre impossibilité.

En philosophie la vérité ne va pas de soi, parce qu’elle apparaît dans l’étonnement que suscite en nous une certaine réalité, et que dans cet étonnement nous ne sommes pas mais nous avons à être. Gardez l’exemple de Kant pour bien comprendre cela : le lecteur de Hume en train de se réveiller, c’est Kant qui n’est plus n’importe qui mais qui n’est pas encore Kant. Voilà ce que c’est qu’une lecture étonnante : celle qui nous donne à nous-mêmes nous qui ne sommes que l’impossibilité d’écrire ce que nous sommes sans le savoir déjà en train d’inscrire.

L'étonnant est l’agent de cette rupture : nous étions n’importe qui c’est-à-dire un sujet assujetti au savoir, et à l’instant où quelque chose nous étonne cela ne compte plus. Quand je vous dis que dans l’étonnement le savoir ne compte plus, il faut donc que vous entendiez que celui que nous sommes " par ailleurs " (et qu’on peut appeler le médiocre : celui que n’importe qui serait à notre place) ne compte plus ! C’est pourquoi l’étonnement est le moment où nous avons à être, et où la " nature " de ce qui est en cause (par exemple la nécessité, pour Kant, l’existence pour Sartre, la nouveauté pour Bergson, et ainsi de suite) impossible. Car Kant ne savait pas encore, en prenant conscience des succès des mathématiques et de la physique, qu’ils reposaient sur le caractère a priori c’est-à-dire kantien de leur nécessité ! C’est ce non savoir qui est son étonnement !

Moi je dis que Kant a eu un moment de silence. Non pas un moment qu’on pourrait dater et qui aurait ensuite été dépassé, mais un moment constant parce que c’est le moment de son écriture. Ce moment, c’est l’étonnement et il ne " passe " pas parce qu’il ne fait qu’un avec la philosophie c’est-à-dire avec la position des " natures ".

La philosophie est faite de silence, parce que le nom propre est propre, précisément, c’est-à-dire indisponible et que la vérité dont ce nom est la cause expresse n’est pas quelque chose.

Vous voyez que l’étonnement ne porte sur rien parce qu’il n’y a de vérité que du vrai lui-même et que celui-ci est épuisé par l’inscription du nom propre. Ne vous laissez pas impressionner par des formulations un peu abstraites : revenez toujours à vos lectures des philosophes ! La vérité de la nécessité, je n’y peux rien et vous non plus, c’est qu’elle soit kantienne (ou alors on parle d’une autre nécessité, par exemple la nécessité dialectique, celle qui est hégélienne) ; celle de l’existence, c’est qu’elle soit sartrienne, celle de la nouveauté, c’est qu’elle soit bergsonienne, et ainsi de suite.

C’est seulement de cela que je parle quand je dis, après tout le monde, que la philosophie est faite d’étonnement et qu’elle a l’étonnant en tant que tel pour préoccupation : la chose qui aura pour nature le nom propre parce qu’elle nous met là exactement où nous avons à devenir celui que nous sommes vraiment, c’est-à-dire celui que nous sommes sans nous : celui là même dont le nom, dès lors propre et par conséquent indisponible, répond à la question de savoir qui il est vraiment.

Là où l’étonnement nous situe, il est inutile de réfléchir : le savoir ne compte pas ! On sait seulement que ce qui nous étonne nous parle de celui que nous sommes vraiment et que nous ne connaissons pas, parce que nous, nous sommes celui que n’importe qui aurait été à notre place. Il n’y a pas de savoir du vrai parce que la vérité n’est pas quelque chose, une qualité ou une propriété dont la communication serait possible. Il n’y a donc pas de " mathème " du vrai, parce que cela supposerait que la vérité soit " mathématisable " et que l’étonnement, c’est précisément qu’elle ne le soit pas ! Là où l’on attend une formule, c’est un nom propre qui est en cause pour l’instant impossible : le nom de celui qu’on a à être et qu’on ne sera jamais puisqu’on ne le sera que sans soi !

Car le philosophe, pour lui-même, reste quelqu’un de très banal. Écoutez Sartre : il y a des gens qui sont plombiers et d’autres qui sont employés de bureau ; eh bien lui, il était philosophe. Lui, contrairement à nous, n’a jamais rencontré Sartre parce que c’est à nous et non pas à lui (qui ne pouvait même pas en avoir l’idée) de tirer un trait sous ses textes et de dire, par exemple à propos de l’existence qu’il s’épuisait à penser, que, " bref ", elle était " sartrienne ".

Je le dis autrement : dans ce qui nous étonne, c’est de notre propre génie qu’il s’agit. Par génie, on entend, comme je vous l’ai souvent dit, le seul fait d’être soi et non pas n’importe qui. Qu’est-ce qui cause par exemple l'Être et le Néant ? Ceci : Sartre seul pouvait et devait l’écrire, puisque l’existence dont traite l’ouvrage s’accomplit en toute dernière instance de sa " nature " sartrienne. Mais lui, il s’est attelé à ce travail comme n’importe quel travailleur s’attelle à sa tâche : il faisait ce qu’il avait à faire, sans pouvoir voir que ce qui l’étonnait l’avait depuis toujours, en le situant là où il avait à devenir Sartre, exclu !

De sorte que l’étonnement est la reconnaissance que la promesse d’être soi est uniquement la promesse de l’exil. Cet exil, on peut donc l’appeler génie puisque chacun d’entre nous ne peut se réfléchir que comme s’il était celui que n’importe qui aurait été à sa place, et que le génie n’est rien d’autre que le fait de ne pas être cela (j’insiste sur ce terme : un sujet, c’est quelque chose – puisque cela s’oppose à autre chose, comme un objet) qu’on a pourtant conscience d’être, mais celui (réponse à la question qui et non plus quoi) dont nous parle silencieusement ce qui nous étonne et qu’en vérité nous ne finirons jamais d’être.

Dire que l’étonnant est ce qui appelle à penser, c’est dire qu’en lui nous ne sommes pas sans reconnaître notre propre génie : non pas une qualité magique mais simplement que nous sommes nous et non pas n’importe quel être humain.

Et je vous rappelle que la philosophie n’est rien d’autre que le discours de la première personne en tant que telle : le discours personnel de chacun quand il n’a pas cédé sur le fait qu’il était vraiment lui-même quand sa réflexion lui enseigne qu’il est n’importe qui.

Chaque fois que nous sommes étonnés, comme Kant l’a été par le fait qu’il y a du vrai alors qu’on était habituellement préoccupé par le fait qu’il y a du faux, c’est notre génie qui est en cause ! Qu’est-ce que cela veut dire : Kant a pensé la nécessité (celle qui conditionne aussi bien la raison théorique que la raison pratique) ? Cela signifie qu’il a été étonné quand il l’a considérée pour elle-même (il le dit expressément, à propos de ses lectures de Hume et de Rousseau) parce que dans ce qu’il a reconnu, c’est de la vérité de Kant qu’il s’agissait : du vrai Kant, de celui qu’il avait à être et qu’il n’était donc pas, mais que la nécessité, qui n’était pas sans être kantienne, l’invitait à être !

Par génie, on entend le simple fait d’être la première personne. Dire géniale la Critique de la Raison pure, c’est seulement dire que Kant était seul à pouvoir et à devoir écrire ce livre, parce que dans son sujet (je fais exprès d’équivoquer sur ce mot), à savoir le fait qu’il y avait du vrai, c’est de " Kant " qu’il s’agissait, du nom impossible à écrire parce qu’identique à la nécessité de son inscription. Et de fait, nous n’allons pas nier que les nécessités qu’il a exposées dans son ouvrage ne soient kantiennes ! Est-ce que la nécessité a priori du savoir n’est pas kantienne ? Est-ce que l’impératif de la conscience moral n’est pas kantien ? Eh bien dire cela, c’est dire que Kant a été étonné en les rencontrant.

" Génial " signifie que l’énonciation se fait en première personne, par opposition à tout ce que nous pouvons dire " en tant que " c’est-à-dire par opposition à tout ce que nous ne sommes pas seuls à pouvoir et à devoir dire.

L’étonnement, c’est simplement le fait d’être convoqué à répondre en première personne.

" Me voici " est la vraie réponse, la seule qui compte jamais. Tout le reste est plus ou moins important, je vous l’accorde, mais ne compte jamais.

Répondre " Me voici ", quand c’est la réponse qu’on fait sans le savoir – autrement dit le fait de ne ps se défiler devant l’étonnant – cela s’appelle penser.

C’est à cette position éthique toujours déjà oubliée sous la nécessité que soit universellement valable ce que nous sommes et ce que nous faisons, que l’étonnant nous convoque.

L’étonnant est donc génial, au sens strict du mot (en quoi, comme souvent, le langage populaire dit plus vrai qu’il ne veut admettre). Et comme le génie est uniquement le statut de la première personne en tant que telle, il revient exactement au même de dire qu’une chose est " étonnante " et de dire qu’elle nous appelle à notre vérité toujours extérieure, et qu’elle nous appelle à penser, puisque " penser " ne s’entend que de l’impossibilité de la substitution subjective (un théoricien, quelqu’un d’autre aurait pu dire ce qu’il a dit ; mais personne n’aurait pu être Platon ou Aristote à leur place : ce sont des penseurs). Car en pensant, nous inscrirons sans le savoir le nom qui nous est vraiment propre. L’extériorité au savoir dont j’ai fait ma bannière, c’est simplement cette propriété entendue comme l’indisponibilité qui cause le vrai et par conséquent qui répond sans le philosophe à sa propre question.

Plus banalement : dans l’étonnement, le sujet mondain (celui que nous sommes " par ailleurs ", là où nous ne sommes pas marqués) aperçoit que la vérité n’est pas son affaire, alors même que son savoir continue de valoir.

C’est pourquoi l’étonnement est une épreuve et non pas une expérience (mais je vous rappelle que la réflexion dénie toute épreuve en la constituant rétrospectivement comme une expérience). Et comme l’épreuve laisse une marque qui est l’instance de notre " comptage ", on peut dire que l’étonnement est le rapport à ce qui compte en tant que tel puisque ce qui compte nous marque et que la marque est précisément le lieu, hors savoir, de notre capacité de vérité !

Vous comprenez donc bien que l'étonnement est l’affect propre de la philosophie, laquelle est la distinction réflexive de ce qui compte relativement à ce qui importe (laissé aux savoirs régionaux : ceux qui ne comptent pas, pour la réflexion). En quoi je reprends objectivement ce que je viens de présenter subjectivement en rappelant qu’elle est le discours de la première personne qui ne cède pas, c’est-à-dire qui ne se démet pas dans sa propre réflexion du fait qu’elle est elle et non pas n’importe qui.

Savoir de ce qui compte en tant qu’il compte, et par conséquent non savoir (car il n’y a de savoir que de ce qui importe), c’est-à-dire discours de la première personne (car on ne sait que ce qu’un autre saurait aussi bien à notre place), la philosophie s’identifie au maintien de l’étonnement jusque dans la dimension réflexive. C’est ce maintien paradoxal que j’indique à travers ma notion des " natures ", qui sont bien en même temps des concepts, c’est-à-dire des réflexions !

Et de fait, toute œuvre philosophique peut être lue comme le maintien d’un étonnement – de sorte qu’on peut opposer la pensée comme position éthique à une autre qui consisterait à trouver finalement banal ce par quoi on avait primitivement été étonné. Cela, je l’appelle trahison.

Par exemple, tout le monde, étant enfant, peut s’étonner du fait qu’on existe ou qu’il y ait du nouveau. Mais en grandissant, on passe aux choses " sérieuses " (c’est-à-dire à celles qui nous permettront d’être absolument n’importe qui : de nous identifier à nos places). Sartre ou Bergson, eux, sont des penseurs parce qu’ils n’ont jamais cédé sur le caractère étonnant de l’existence ou de la nouveauté. Ce qui est exactement équivalent à ceci : Sartre et Bergson parlent de l’existence et de la nouveauté précisément en tant qu’ils sont eux-mêmes et non pas n’importe qui. En quoi l’existence est vraie d’être sartrienne, et la durée d’être bergsonienne. Voilà ce que c’est, concrètement, l’étonnement : que la vérité relève d’elle-même c’est-à-dire de l’indisponibilité du nom.

On appelle philosophie l’écriture de cette nécessité : que la question de la vérité (dimension réflexive) se réalise sans soi comme inscription du nom propre c’est-à-dire indisponible.

 

Par ces considérations sur l’étonnement, je vous ai donné le principe d’une caractérisation éthique de la philosophie. La prochaine fois, je conclurai mon enseignement de cette année en développant plus concrètement la question de la philosophie comme éthique, notamment en développant une notion à laquelle je tiens beaucoup et qui est celle de la " vie spirituelle ". Et comme la vie spirituelle n’est évidemment pas spécifique à la philosophie, il faudra que je termine mon enseignement en montrant qu’elle le devient par son opposition à deux figures particulières du " par ailleurs ", celles qui consistent à poser que seul le savoir compte.

 

Je vous remercie de votre attention.

 

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