Cours du 15 décembre 2000

 

La crainte de Dieu (3) la notion d’irrécusable

 

Mon projet global est de penser la signification du respect, comme vous savez. Le respect, c’est d’abord de la crainte. Et la crainte se donne paradigmatiquement à penser comme crainte de Dieu. Non pas qu’il faille croire en Dieu pour le reconnaître comme objet de crainte, mais il faut admettre l’objet paradigmatique de la crainte pour la penser. D’où la nécessité de ces développements qui ne sont théologiques qu’en apparence.

Le Dieu qu’on craint, ce n’est pas celui qu’on redoute : c’est le " vrai " Dieu reconnu comme tel, à l’encontre de la puissance à laquelle il est par ailleurs identique. On se réfère donc au discours qui dit ce qu’il est vraiment, par opposition à celui, métaphysique ou théologique, disant ce qu’il est réellement. La crainte, parce qu’on refuse de la confondre avec l’attitude de celui qui redoute, impose donc la référence à la littérature. Impossible de parler de la crainte sans d’une certaine manière penser la littérature, puisque c’est toujours une réalité de " nature " littéraire qu’on craint et que le dénier revient à vouloir confondre craindre et redouter.

Le Dieu qu’il faut appeler " vrai ", par opposition au Dieu qu’on peut redouter (et qui est par ailleurs le même), c’est nécessairement le Dieu de l’écriture. Nous l’avons en quelque sorte rencontré dans une citation de Victor Hugo que j’ai empruntée à un texte d’Umberto Eco intitulé sur quelques fonctions de la littérature. Je n’ai pas choisi cette référence totalement par hasard (encore qu’il bien fallu que le texte me tombe sous les yeux) parmi tous les textes réflexifs qui sont consacrés à la littérature : celui-ci m’est particulièrement précieux parce qu’il met l’accent sur l’aspect " destinal " des réalités littéraires. Or la crainte renvoie à quelque chose qui est nécessairement de cet ordre, et nous reconnaissons tous dans le " frisson du destin " dont nous parle Eco à propos de la mort du prince André ou de l’issue la bataille de Waterloo, quelque chose qui correspond intuitivement à l’idée que nous avons quand nous parlons de la crainte de Dieu. C’est cette correspondance, à mon avis décisive pour éclairer la notion de crainte, que je voudrais développer. Or elle a pour enjeu une notion très particulière, celle de l’irrécusable. La littérature, nous dit Eco, a d’une certaine manière la mission de nous faire reconnaître, même dans un monde purement fictionnel qui semble totalement asservi au bon vouloir de l’auteur, qu’il y a de l’irrécusable. Et par conséquent, dirai-je, elle nous fait reconnaître qu’on n’accède au statut d’auteur qu’à la condition qu’on renonce à toute éventualité de " bon vouloir ". C’est d’ailleurs ce qui permet de reconnaître qu’un texte est littéraire, ce renoncement : qu’il ne s’y agisse aucunement de ce que l’auteur a voulu dire, des personnages qu’il a voulu nous présenter, des situations qu’il a voulu développer. De ce renoncement, je parlerai de diverses manières : chaque fois qu’il sera question d’autorité, puisque telle est la notion qui correspond au substantif " auteur ". Là où une autorité s’impose qui n’ait rien d’un " bon vouloir ", on peut parler d’irrécusable. Et ma thèse d’aujourd’hui est qu’elle suscite alors une " crainte ", dont on peut imaginer qu’elle prenne Dieu pour sujet : non pas un Dieu redoutable c’est-à-dire auquel on pourrait reprocher quelque chose (par exemple de n’avoir pas fait gagner les Français à Waterloo), mais bien au contraire ce Dieu dont Victor Hugo nous disait à sa façon qu’il était en cause dans l’impossibilité que les choses ne suivent pas leur cours. Bref, la question de la crainte de Dieu apparaît ici comme une première approche de la question de l’autorité (par opposition à la puissance que Dieu aurait pu manifester en infléchissant le cours des choses), celle-là même dont le respect est toujours la reconnaissance.

Je vais donc explorer aujourd’hui la notion de l’irrécusable parce que c’est une de celles qui permettent de penser ce que c’est qu’un auteur, et que c’est en comprenant ce qu’est un auteur qu’on peut penser l’autorité, donc le respect qui en est la reconnaissance. Et nous progresserons d’autre part dans notre intelligence de la " crainte de Dieu " - paradigme de la crainte en général.

L’irrécusable : ce qui décide

Sur le fond, la thèse que je veux en tirer est la suivante : la littérature dit l’irrécusable en tant que tel, parce que l’irrécusable est vrai. Pourquoi ? Parce qu’on appelle irrécusable cela qui fait que le savoir ne compte plus. Le moment de l’irrécusable est donc moment de vérité : là où il est impossible de continuer à être un " en tant que ", autrement dit là où on ne peut plus s’autoriser que de soi-même. Bref, ma thèse est que l’irrécusable, dont la littérature est le dit comme tel (et donc, réflexivement, la constitution !) cause la liberté, si vous m’accordez de définir cette dernière par la nécessité éthique de s’autoriser de soi-même, à l’encontre du savoir ou de la place dont on s’autorise " par ailleurs ", c’est-à-dire là où ça ne compte pas. Voilà l’essentiel de la notion, à mon avis. Et si on la rapporte à la " crainte de Dieu ", c’est qu’on reconnaît Dieu non pas comme une puissance mais au contraire comme une " autorité ", celle-là même dont " tout ", à commencer par les raisons qui dès lors ne comptent plus, relève. Mais si " tout " relève d’une autorité et non pas d’une cause même première (tout est causé, évidemment, mais cela ne compte pas), alors la question que chacun est pour lui-même apparaît enfin dans sa nudité : quand il ne s’agit plus de parer aux difficultés comme n’importe qui aurait raison de le faire , c’est de soi qu’il est vraiment questions. A mon avis, ceux qui " craignent " Dieu reconnaissent cette nécessité non pas dans une " volonté " dont il serait le sujet forcément capricieux (puisque rien ne peut obliger ni contraindre Dieu), mais bien au contraire dans la nécessité inéluctable des choses.

Il appartient à l’irrécusable non pas de simplement composer la situation dans laquelle nous nous trouvons et par là de nous composer subjectivement, ce qui serait une position en quelque sorte sartrienne dans laquelle il n’y a que des importances, mais au contraire de décider de nous. Car la crainte, à mon avis, concerne toujours quelque chose dont nous avons compris que, d’une manière ou d’une autre, elle décide de nous. Les gens qui nous inspirent du respect, je crois, présentent cette dimension de décision. Je sais que c’est difficile à admettre, mais je maintiens quand même cette idée que dans le respect nous sommes en train de reconnaître quelque chose comme une décision qui nous concerne. Et on tremble toujours devant une décision qui se prend, quand elle nous concerne. Ce que je viens de dire permet de saisir en quel sens : ce qui impose le respect a toujours déjà décidé qu’il fallait que nous nous tenions au niveau de notre vérité, laquelle pourtant ne consiste en rien et n’est pour cette raison pas tenable, puisque nous n’avons jamais que la possibilité de faire ce que n’importe qui aurait raison de faire à notre place.

Ce que nous respectons pourrait être figuré par ce torse d’Apollon dont parle Rilke et qui lui enjoint d’advenir à lui-même, par la formule de Kafka " Tu es la tâche ", et surtout, bien sûr, par la formule freudienne du " wo es war… ". En fait, mon avis est que cette formule décide de tout : c’est elle que nous reconnaissons en tout ce que nous respectons et c’est par elle que nous sommes sujets à la crainte, et qu’il ne s’agit pas d’autre chose dans la " crainte de Dieu ". L’irrécusable, je crois, nous met au pied de cette formule, si vous me permettez une expression aussi alambiquée.

Pour l’instant je dis que ce qui décide de nous, c’est toujours quelque chose qui apparaît comme irrécusable, précisément parce que l’irrécusable est ce devant quoi plus rien n’est possible. Or l’ordre du possible, c’est l’ordre d’une autorité qui est celle du savoir ou de la place, bref de la médiocrité : c’est quand plus rien n’est possible qu’on voit qui chacun est vraiment. Le Dieu qu’on craint et dont j’affirme la " nature " littéraire (par exemple il est la nécessité de ce qui s’est passé à Waterloo, bataille non pas platement réelle mais hugolienne), il apparaît comme cause quand le champ du possible est totalement épuisé, quand il ne s’agit plus que de savoir qui l’on est vraiment.

Mais prenons le temps d’examiner la notion pour elle-même.

La notion d’irrécusable

L’irrécusable, forcément, c’est ce qu’on ne peut récuser. Or on ne récuse que depuis un savoir ou depuis une place : on récuse une assertion dont on a des raisons de penser qu’elle est fausse, et un avocat peut récuser un juré qui lui donne l’impression de ne pas être impartial. Récuser, c’est mettre en avant un droit qui est le nôtre, dont la formulation la plus générale est bien sûr donnée par l’idée de raison. On ne récuse jamais par caprice, mais seulement au nom de la raison, qu’elle renvoie au savoir ou au système des places.

Corrélativement, tout ce qui est récusable est suspendu et on peut dire qu’il l’est en fin de compte dans la nécessité qu’il soit constitué, parce que cette nécessité se confond avec l’impossibilité originelle de ne pas relever d’une autorité que dès lors on qualifiera de souveraine. Pour la réalité qu’on se représente, le savoir est souverain (impossible d’affirmer comme vrai ce qu’on sait être faux) et pour celle qu’on manipule, c’est le système des places (par exemple il faut que je sois propriétaire et non locataire d’un logement pour effectuer tel type de travaux). Rien n’est au dessus du savoir et / ou du système des places, et on peut dire que cette nécessité s’identifie à la suspension constitutive du récusable.

Je le dis d’une autre manière : la notion de récusable est l’envers de celle, attribuée à un sujet (qu’on n’a pas toujours besoin d’imaginer conscient ni personnel), de souveraineté. Si je peux récuser un argument c’est parce que je suis souverain dans ma réflexion (personne ne peut me faire tenir pour vrai ce que je sais être faux), et dire que l’avocat peut récuser un membre du jury, c’est dire que nul ne peut lui demander d’avoir à justifier sa position (elle peut être manifestement absurde, cela ne change rien)

Eh bien l’irrécusable, c’est ce qui récuse la souveraineté, précisément parce que la notion du récusable est l’envers de celle de la souveraineté. Là où la souveraineté tombe est l’irrécusable. Et la souveraineté, c’est simplement que rien ne compte que soi, quand tout le reste importe plus ou moins. Par exemple dire que le peuple est souverain dans les républiques, c’est simplement les définir par le règne de la loi, qui est son expression. Mais bien entendu, toute loi est déterminée à la fois dans sa forme et dans son objet, qui importent à chaque fois au législateur, puisqu’elle vise à la fois l’organisation de la société et le bien commun. Cela importe, évidemment, mais en république la seule chose qui compte est la loi comme souveraineté populaire. L’irrécusable, ce serait quelque chose d’absolument contraire à la loi, mais contre personne ne pourrait rien. La loi est bafouée, bien sûr, mais il faut faire avec. On peut imaginer une multitude d’exemples dans l’ordre politique, qu’ils soient réels ou prétendus (par exemple les nécessités économiques mondiales, l’impossibilité de contrôler les moyens modernes d’information, etc.).

La souveraineté peut encore s’entendre depuis la constitution subjective. Auquel cas on mentionne le savoir. Un médecin est souverain quand il s’agit de questions strictement médicales, parce qu’il est le sujet constitué de et par le savoir médical : il est ce savoir personnifié, et une question impose par définition que le savoir soit souverain. Si quelque chose d’irrécusable est reconnu, cette souveraineté tombera. La progression des métastases peut être irrécusable, sur la radio ; et le médecin devra alors abdiquer. Abdiquer, cela veut dire perdre son statut d’" en tant que ", autrement dit s’installer dans le risque, puisque celui qui s’autorise de son savoir ou de sa place dira toujours que rien n’est jamais de sa faute et qu’il n’est pour rien dans rien (" personne n’aurait pu savoir ", " on a suivi le règlement ", " on ne peut rien nous reprocher "...)

Est irrécusable, dès lors, ce qui manifeste que le sujet autorisé du savoir ou de la place n’est pas vrai. Voilà l’essentiel, à mon avis.

La crainte de l’irrécusable : il distingue

Si l’on prend dans leur réalité les exemples que je viens de donner, on va dire que l’irrécusable n’est pas à craindre mais à redouter : il renvoie à rien le sujet qui maîtrise. Ainsi la progression de la maladie rend les médecins impuissants ou celle des échanges mondiaux les gouvernements nationaux.

Or ce moment, est-ce que ce n’est pas celui où l’épreuve est admise comme telle ? la temporalité de l’irrécusable est bien celle du désormais et du toujours dont je vous ai déjà parlé (" désormais je suis un autre, bien que par ailleurs je sois toujours le même "). Car celui qui a rencontré l’irrécusable ne cesse pas d’être celui qu’il est (un médecin, un dirigeant) mais il est désormais un autre, précisément là où il l’a rencontré : les autorisations par le savoir ou par la place, désormais, ne comptent plus.

Nous redoutons l’irrécusable, bien sûr, dans la mesure où il importe. Mais ce qui importe assure encore le savoir de sa souveraineté (c’est un fait médical, un fait économique, etc.) et implique de nouvelles actions (on va commencer un traitement palliatif, on va pratiquer une politique de la monnaie forte). Seulement importer n’est pas compter, parce que cela renvoie à des choix et non à des décisions, et que le principe du choix est toujours le savoir (quand on sait, le choix est automatique, quand on ne sait pas il est impossible). Ce qui compte, au contraire, renvoie à des décisions (on arrête des soins curatifs, on opte pour une politique libérale et non plus sociale), c’est-à-dire à des ruptures radicales où le savoir ni la place n’est plus sujet autrement dit où l’on ne pourra plus se dissimuler derrière des excuses. Car tant qu’il faut choisir, chacun de nous fait ce que n’importe qui ferait à sa place, et si le choix se révèle désastreux, la même raison apparaîtra toujours : " je ne savais pas ". Par contre, une décision est quelque chose qu’on signe, si banale qu’elle puisse sembler par ailleurs : c’est du sujet lui-même et comme tel, dès lors distingué du savoir et par conséquent des excuses (donc de l’irresponsabilité) dont on ne nie pas par ailleurs qu’il l’ait produit, qu’il s’agit. Là, on pourra parler pour la première fois du vrai sujet.

L’exemple médical est particulièrement évident : quand l’irrécusable est là, le médecin doit prendre des décisions (par exemple débrancher le respirateur) ; on voit bien que la question des choix thérapeutiques est laissée loin en arrière : elle est restée dans l’ancien monde, là où c’était encore du savoir anonyme qu’il s’agissait à chaque fois, là où l’on pouvait parler " en tant que " médecin. Or le propre du savoir, dans son caractère constituant (c’est la médecine qui constitue la maladie comme telle), est de produire un sujet parfaitement commun (le bon médecin est celui qui fait ce que n’importe quel médecin ferait), un sujet qui ne se distingue en rien (c’est précisément de ne pas se distinguer de la médecine, donc de ses semblables, qu’un médecin est requis). On voit donc l’effet de l’irrécusable, qui est de distinguer le sujet de ses semblables, c’est-à-dire du semblant (par exemple un médecin, un ministre) qu’il reste par ailleurs.

Je le dis autrement dit : pas de différence, subjectivement, entre reconnaître l’irrécusable et, malgré soi, se distinguer.

Or se distinguer devant l’irrécusable, est-ce que ce n’est pas précisément ce qu’il ne faudrait pas faire, si l’on s’en tient à l’ordre des importances et au calcul des biens qui le régit ? Car enfin, le propre de l’irrécusable est de pousser celui qui le reconnaît à dire qu’il n’y pouvait rien, que ce n’est pas de sa faute, qu’il n’est pas responsable de ce qui est arrivé. Il n’est responsable de rien, et dans l’instant où il le reconnaît, il se distingue ! tel est, subjectivement, le paradoxe de l’irrécusable : là où la subjectivité paraît abolie parce qu’il n’y a rien à choisir, le sujet apparaît dans sa nudité. On peut alors nommer responsabilité ce nouveau statut.

Qu’est-ce que la responsabilité, dont l’irrécusable est l’agent ? Ce n’est pas simplement de répondre, puisque l’idée de réponse renvoie à celle de savoir et que tout savoir " anonymise ", si l’on peut dire. On a toujours un excuse toute prête : " je ne savais pas " - car si c’est le savoir qui compte, je ne suis jamais pour rien dans rien. Or la responsabilité, c’est simplement d’être celui qui compte, à propos de réalités qui, par ailleurs, peuvent indifféremment avoir relevé de nos choix.

Contre l’évidence réflexive, l’irrécusable fait apparaître que le sujet l’est de son propre nécessaire : rien de ce qui a été ne peut ne pas avoir été, et le sujet qui le reconnaît ne peut plus, lui, disparaître dans la semblance habituelle. Par exemple l’état irrécusable du malade va faire que le médecin soit enfin sujet des décisions thérapeutiques, alors que le savoir l’était à sa place jusque là (il prescrivait ce que la médecine en général prescrit).

L’irrécusable, en somme, produit l’ecce homo. Celui qu’on est vraiment apparaît là où ne peut plus être celui qu’on était réellement, c’est-à-dire un sujet constituant, un " en tant que ", un semblant. Le surgissement de l’irrécusable est ainsi le moment où apparaît la vérité même du sujet : non pas autre chose que sa réalité, comme si l’on pouvait considérer d’un côté la vérité et de l’autre la réalité, mais simplement l’impossibilité qu’il soit vraiment ce sujet constituant que, par ailleurs, il continue forcément d’être. Car bien sûr il l’est, mais pas vraiment : c’est le savoir qui l’est à sa place, et le savoir le constitue (autrement dit l’" en tant que " est une position subjective !). Chacun, devant l’irrécusable, reste le sujet réel qu’il est ; mais cela ne compte plus, parce que c’est vraiment de lui qu’il s’agit désormais. L’abolition des possibles, c’est le passage du " toujours " au " désormais ". Et ce passage, on peut le nommer " moment de vérité ", parce que désormais il s’agira du vrai sujet qui se reconnaîtra avoir depuis toujours été responsable de ce dont le savoir, pourtant, autorisait.

Si l’on interroge maintenant la crainte qu’il suscite spécifiquement, on voit bien qu’elle procède de la reconnaissance de la vérité depuis la réalité. On ne redoute que ce qui appartient à la réalité, et la crainte est le sentiment que suscite la distinction de la vérité.

On a vu qu’on pouvait éprouver de la crainte, relativement à soi, devant ceux qu’on respecte parce que l’éventualité reste présente à notre esprit que nous ne soyons en face d’eux que des sujets " réels " alors qu’ils installent d’emblée l’existence dans l’ordre de la vérité . Car c’est toujours et uniquement celui pour qui la réalité ne compte pas qu’on respecte. Or des sujets réels, c’est forcément ce que nous sommes, nous qui restons des sujets constituants. Oui, mais cela ne compte plus, devant l’irrécusable. Et à quoi s’accrocher, alors ? à rien. Ce rien, c’est l’objet de la crainte. On peut le nommer " autorité ", puisqu’il s’identifie à l’impossibilité que les choses qui importent, aussi grandes qu’elles soient, puissent jamais compter. Et l’autorité qu’on reconnaît à l’irrécusable, elle a un effet sur nous qui s’appelle la distinction – puisque l’autorité n’est rien (elle n’est pas la puissance), et que la distinction est précisément l’incidence de ce " rien ", dès lors que la vérité s’y décide.

Rappelez-vous l’exemple du " vrai " bourgeois : c’est le bourgeois " distingué " avec lequel le parvenu ne pourra jamais se confondre, bien que " par ailleurs " il lui soit semblable. Et qu’est-ce qui " cause " cette distinction ? Nous le savons : l’origine, qui n’est rien mais qui n’en est pas moins le lieu où se décide la vérité, par opposition à la réalité. Le bourgeois distingué, c’est le bourgeois d’origine bourgeoise, de sorte qu’il est un vrai bourgeois. Contre cela le parvenu ne peut rien : voilà de l’irrécusable, qui produit donc la distinction comme effet. Mais cette nécessité peut être indéfiniment réfléchie : que le parvenu le reconnaisse (par exemple en cessant d’accumuler les conduites qui devraient le conformer au modèle qu’il se représente), et c’est lui aussi qui commence à se distinguer : en avouant la trivialité de sa fortune au lieu de la dénier, il inspire déjà le respect, puisqu’il opèrera une distinction qui, en l’occurrence, sera celle d’un simplicité qui compte désormais et d’une trivialité qui ne compte plus.

L’irrécusable récuse la souveraineté du sujet constituant, et par là l’ouvre à sa propre distinction, qu’il peut décider de refuser : on peut vouloir faire semblant qu’il y ait encore des possibles, c’est-à-dire faire semblant d’être un semblant, quand l’irrécusable est advenu. La rencontre de l’irrécusable est le moment où le sujet, qui n’a pas à choisir et qui ne peut plus être un " en tant que ", décide enfin de lui-même parce que l’irrécusable en a toujours déjà décidé.

Il peut rester dans sa distinction c’est-à-dire reconnaître que rien de ce qui importe ne saurait compter, ou au contraire faire semblant de croire qu’il est encore possible de choisir, là où il n’est plus question que de décider. On peut imaginer par exemple un médecin qui, ayant débranché le respirateur, dise à la famille, et surtout pense, qu’il a agi " en tant que " médecin. Cet homme serait un misérable, et c’est l’épreuve de l’irrécusable (les soins ne servent plus à rien : l’idée de choix thérapeutique n’a plus de sens) qui l’aura montré : sans l’irrécusable, personne ne s’en serait rendu compte. Inversement certains médecins dans la même situation son apparus comme des hommes d’une humanité prodigieuse, inspirant un respect définitif et indéfectible à ceux qui les ont vu agir.

Devant l’irrécusable, il n’y a plus les vrais (par exemple les médecin quand la question est médicale) et les autres, mais seulement les " vrais de vrais " et les " faux de faux " : ceux pour qui plus rien de ce qui importe ne compte, et ceux pour qui il ne sera jamais question qu’on distingue ce qui compte de ce qui importe.

L’irrécusable, finalement, c’est toujours l’agent de la distinction (par opposition à la cause, qui est l’origine) – celle de ce qui compte et de ce qui importe, puisqu’il n’y en a formellement pas d’autres. C’est d’ailleurs pourquoi il faut nommer " respect " sa reconnaissance : le médecin qui voit qu’il n’y a plus rien à faire n’est pas simplement renvoyé à l’humilité du professionnel ayant atteint (et montré) les limites de sa compétence, mais c’est l’homme qui reconnaît que " Dieu " (non pas une quelconque divinité plus ou moins puissante, mais cette nécessité destinale dont parle Victor Hugo) est là, dans des résultats d’analyses contre lesquels personne ne peut rien. Il est alors saisi de respect devant ce qui arrive, et par là, sans le savoir au double sens du terme, accède à lui-même.

Le " vrai " Dieu : paradigme de l’irrécusable ?

Là où il n’est plus possible de répondre " en tant que ", autrement dit là où il n’y a plus à choisir mais à décider, on est au pied du mur : va-t-on faire comme si on pouvait encore s’autoriser de sa place ou de son savoir, ou au contraire va-t-on enfin s’autoriser de soi-même ? telle est la question de l’irrécusable, l’alternative dont il est éthiquement constitué.

Vous voyez que cette alternative est proprement destinale, précisément parce qu’elle récuse d’avance toute possibilité de choix et n’a de sens que comme le moment de la décision que chacun fera de ce qu’il aura été depuis toujours .

L’irrécusable est en ce sens ce qui décide du destin, et je crois que là se trouve la dimension de " divinité " qu’on peut lui reconnaître, non pas en rapport au Dieu personnel de nos religions familières, mais plutôt en rapport aux dieux de l’Antiquité qui d’un geste du bras qu’on appelle le numen, décidaient souverainement du destin des mortels. Bref, je donne le concept : l’irrécusable est numineux.

N’oublions pas la distinction entre craindre et redouter, pour comprendre cela. Par exemple, il n’y a rien de moins numineux que les dieux des religions populaires, toujours magiques et utilitaristes : constamment pris dans des marchandages sordides (guérir un malade en échange d’un pèlerinage, faire tomber la pluie en échange d’un procession, vaincre les ennemis en échange d’un sacrifice), ils rivalisent de mesquinerie et de calcul sournois avec les humains qui sont en tractation avec eux. Impossible d’appeler numineux des puissances qu’il faut savoir prendre, menacer, faire chanter et même punir (les Romains détruisaient les temples des dieux qui n’avaient pas tenu leurs engagements). Non : le numineux, qui renvoie à l’idée de décision par opposition à celle de choix, qui récuse d’avance toutes les raisons qu’on pourrait lui trouver, renvoie par là même à une impossibilité originelle au monde. Et le Dieu impossible, par opposition à toutes les divinités plus ou moins réelles dans chaque culture et qu’il faut savoir se concilier, c’est par là même le vrai Dieu. Ce n’est pas dans le ressentiment envers les puissants qu’il se fonde, pour reprendre l’argument nietzschéen, ni d’ailleurs d’aucune autre manière : il ne se fonde pas, parce que la fondation est effectuation des raisons d’être, et que nous sommes précisément au lieu où les raisons d’être (par exemple le rapport des forces, les circonstances de la bataille dès lors que son issue est irrécusable) ne comptent pas. Il ne se fonde pas, mais il est toujours déjà là, justement à cause de sa nature littéraire et non pas métaphysique – pour conserver la référence à la citation hugolienne de l’autre jour dans laquelle il s’agissait de destin et non pas de fatalité (et le destin, c’est ce qui doit depuis toujours s’entendre comme récit, comme " légende ").

Je m’explique : l’irrécusable est destinal (par opposition à fatal), au sens où il est impossible que nous ne soyons pas depuis toujours pris sans le savoir dans un récit dont nous sommes au moins la possibilité matérielle. Chacun de celui qui peut dire " moi " peut aussi commencer le récit de sa vie, et cette nécessité inhérente à la réflexion est en même temps la conscience que toutes les raisons qu’on pourrait donner pour rendre compte de ce qui nous est arrivé, de ce qu’on a fait et de ce qu’on n’a pas fait, ne valent pas.

Voilà la crainte, à mon avis : nul n’est sans savoir qu’aucune des excuses, par ailleurs parfaitement légitimes, ne vaudra jamais quand il s’agira vraiment de lui. Et ma thèse ici est de pointer la nature littéraire de cette certitude, qui renvoie non pas à la réalité (qu’on peut au contraire identifier à la totalité des excuses possibles), mais bien au contraire à la vérité telle qu’elle apparaît à la réflexion dans la possibilité narrative que chacun est pour lui-même. Impossible de reconnaître la réalité narrative de sa propre existence sans reconnaître que toutes les explications, à commencer par celles qui imputent nos échecs aux autres (et paradigmatiquement à nos parents), sont des mensonges alors même qu’elles peuvent par ailleurs être parfaitement exactes.

C’est qu’en tout ce qui nous est arrivé il s’agissait de bien autre chose que de ce qui arrivait, exactement comme à Waterloo il s’agissait de bien autre chose que des mouvements de troupes (bien qu’il n’y ait rien eu d’autre à considérer). Déréalisons ce que Victor Hugo nommait Dieu : l’irrécusable, c’est qu’en tout ce qui nous est arrivé, il s’agissait de notre existence.

Ceux qui ne craignent pas Dieu, on les reconnaît facilement : ils accusent toujours les autres, les circonstances, le hasard, bref Dieu. Soit on craint Dieu, soit on lui en veut.

L’irrécusable, dans ce qui m’arrive, c’est ce qui fait de moi le narrateur d’une vie dont il semble ainsi qu’elle ne soit pas la mienne (précisément : l’irrécusable, il s’impose, on ne peut rien contre et il faut faire avec !), dont j’ai toutes les raisons de penser qu’elle n’est pas la mienne (elle est faite d’une multitude de hasards et d’accidents), et dont j’ai par là même la certitude qu’elle est vraiment la mienne, puisque c’est ce qui se dégagera si je raconte ma vie. Et c’est la narration au moins possible de ma vie qui opère la conversion de la réalité (comme telle forcément triviale, si élevée qu’elle ait pu être) en vérité (comme telle forcément personnelle). Racontée, elle dira tout autre chose qu’une réalité. Il y a le sujet de la biographie et d’autre part le sujet de la légende, au sens étymologique.

J’appelle irrécusable le moment où l’on ne peut plus différer cette conversion c’est-à-dire le moment où le récit s’impose. Devant l’irrécusable, on entre dans sa propre légende, ou on est aboli en même temps que les possibles. Comment ne pas nommer " crainte " le sentiment de celui qui reconnaît la légende s’ouvrir devant lui, alors qu’il avait jusque là vécu dans le monde ? Il y a une " légende des siècles " dont la reconnaissance inspire la crainte, qui est aussi bien celle de Dieu, puisque le Dieu qu’on craint, c’est celui qui peut faire de notre existence cette légende par quoi seulement elle sera littérairement produite, c’est-à-dire vraie.

Concrètement, pour se représenter la crainte de Dieu, il faut s’appuyer sur un exemple. Je crois que le meilleur est celui de Mahomet : Dieu a fait de lui son prophète. Tout homme qui craint Dieu reconnaît qu’une telle éventualité le concerne, et elle le concerne originellement parce que la vérité de chacun est littéraire.

Evidemment, pour penser cela, il faut se référer à la figure littéraire par excellence, la métaphore.

Vous savez que j’oppose la vie et l’existence, la souffrance de vivre et la douleur d’exister – le rapport des deux constituant ce que j’ai nommé la " métaphore personnelle " et qui répond à la question, pour chacun, du " sens " de sa vie, puisqu’une métaphore est forcément inouïe et qu’on ne peut apprendre à en faire (impossible alors d’être un " en tant que " !). Dire " ma vie ", c’est dire formellement cette métaphore. La " légende " est le dit de cette métaphore (l’éthique est donc " légendaire ", mais seulement pour la réflexion) qu’on peut entendre comme l’acte d’une conversion. Car la métaphore dit la réalité, mais à ceci près qu’elle est le discours qu’un seul peut tenir.

Je vous rappelle que la question de la métaphore n’est pas celle d’un signifié particulier, comme si le langage n’était pas capable d’exprimer n’importe quelle nuance, mais celle du sujet de l’énonciation : la métaphore, c’est le discours de celui qui n’est pas n’importe qui parce qu’il est marqué.

Est-ce ce la crainte ne concerne pas ce qui marque ? Est-ce que par conséquent ce n’est pas de l’éventualité de notre propre " métaphoricité " qu’il s’agit en elle ? Et qu’est-ce qui peut nous faire passer du savoir à la métaphore, sinon justement l’irrécusable : ce devant quoi le savoir ne compte plus.

Là où le savoir ne compte plus, là où il va désormais s’agit vraiment de nous, c’est-à-dire de la métaphore par quoi enfin nous pourrons nous autoriser parce qu’elle sera " personnelle ", est-ce qu’on ne peut pas dire qu’il s’agit d’une marque ? Et comment réfléchir autrement que sous le nom de " Dieu " l’agent de la marque, dont l’irrécusable témoigne ? Voilà exactement de quoi il s’agit, dans la crainte : de ce " désormais ", autrement dit de la marque. Le " vrai " Dieu, c’est celui dont on porte la marque. Mais bien sûr, on ne réfléchit cette nécessité sous le nom de " Dieu " qu’à méconnaître la décision numineuse de la conversion, dont l’irrécusable est depuis toujours l’agent : le passage de l’en tant que (par exemple Napoléon " en tant que " conquérant) à une vérité que la réflexion (et elle seulement !) désignera comme " légende ".

Dire que Dieu est la " cause " de Waterloo, c’est simplement dire que Napoléon est vraiment Napoléon, et non pas le conquérant que n’importe qui aurait été à sa place.

Il y aurait encore un autre aspect à développer, qui serait celui de la méditation. L’irrécusable, c’est ce qui pousse à la méditation, dont on oppose bien sûr la notion à celle de la réflexion et même à celle de la pensée. J’y reviendrai probablement dans mon travail sur le respect. Car ce qui nous inspire du respect, c’est quelque chose qu’on médite (ainsi on peut méditer sur le destin de Napoléon). L’opposition entre craindre et redouter, on peut la retrouver dans celle qui oppose méditer à réfléchir.

 

J’arrête sur cette indication un peu elliptique, et je vous remercie de votre attention.

  

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