Cours du 19 janvier 2001

 

La « crainte filiale » et le respect

 

Nous allons examiner aujourd’hui la question, évidemment en rapport avec la problématique du respect, de la « crainte filiale ». Il doit s’agir de la manière dont nous nous rapportons à ce qui compte, puisque la « crainte servile » est le rapport à ce qui importe. La crainte dite filiale renvoie originellement à la question du vrai Dieu, qui sera paradigmatique pour nous parce que c’est toujours le vrai, dans la reconnaissance qu’il impose, qui est respecté. Impossible de respecter quelqu’un ou quelque chose sans reconnaître que la vérité y est en cause, et sans se reconnaître comme constitué en quelque sorte par cette causalité, si le propre du vrai est de causer la légitimité de sa reconnaissance. Le respect est un sentiment, et par conséquent une réflexion : il est la conscience de cette constitution de soi comme ayant raison de respecter par le respectable, autrement dit par le distingué. D’une manière générale, cette constitution est la crainte ; l’objet qui la suscite peut être distingué, ou non. A cette alternative correspond celle de la crainte filiale et de la crainte servile. La question du respect est  celle de notre constitution par ce que nous avons raison de craindre « filialement ». Je vais donc m’efforcer, en m’appuyant sur le passage de la Somme Théologique indiqué la semaine dernière, de construire cette notion.

En quoi la « crainte filiale » est constitutive du respect

La crainte servile est l’impossibilité même du respect, puisque respecter consiste à poser que c’est l’objet du respect qui compte. Quand on parle de crainte comme premier moment du respect, il s’agit donc forcément de la crainte « filiale ». Ainsi, paradigmatiquement, le « vrai » Dieu est-il celui qu’on craint, par opposition au Dieu réel qu’on redoute. Mais on respecte Dieu, dont l’unité est en même temps celle de la distinction du vrai Dieu et du Dieu réel : le Dieu qui suscite le respect, c’est le Dieu qui se distingue comme vrai Dieu du Dieu redoutable qu’il est « par ailleurs ».

Ce qu’on respecte, on le pose dans sa distinction au sens verbal du mot : son acte consiste précisément à se distinguer en tant que vrai de lui-même en tant que réel (par exemple on respecte l’œuvre, laquelle n’en est une qu’à se distinguer de l’expression de son auteur et du document historique qu’elle est « par ailleurs »).

Cela concerne le respect en général. Qu’en est-il par exemple d’un texte qu’on respecte, quand il s’agit de l’interpréter ? Si mon approche est juste, il doit s’agir d’une certaine crainte : « forcer » le texte serait comme une manière de l’offenser, bien que dans un premier temps on ne voie pas encore bien en quoi une telle offense pourrait consister pour un texte qui, après tout, semble n’être qu’une « chose ». La crainte comme structure éthique de l’interprétation, voilà un exemple de concept que je vous proposerais en réfléchissant sur la nécessité de respecter les textes. Mais on peut aussi prendre un autre exemple en faisant de la crainte la disposition originelle de la vision quand elle concerne non pas des choses du monde mais des réalités extérieures au monde : celui qui n’entre pas au musée avec crainte n’apercevra rien des œuvres qui y sont exposées, et peut-être alors la question de l’art devient-elle, pour le spectateur, celle de la crainte, qui s’empare préalablement de lui, que son indifférence ne soit, à la limite, offensante pour les œuvres (qui ne sont pourtant, elle aussi, que des « choses »). Notons en passant que ce caractère préalable doit correspondre à une des acceptions du génie, qui désigne aussi, conformément à la nécessité qu’elle se précède véritativement elle-même, le préalable de vérité dont une œuvre se constitue (ce qui fait, par exemple, qu’on achète certains livres « les yeux fermés » simplement en ayant reconnu le nom d’un grand écrivain sur la couverture : des livres qui, à cause de cela, peuvent à la limite être mauvais sans que cela compte). Vous voyez l’intérêt de la notion de « crainte filiale », qu’il s’agit maintenant de problématiser au-delà de la référence stricte au père (ou à Dieu), en direction de ce qui se constitue de sa propre distinction (par exemple une œuvre : elle est l’expression de son auteur, mais cela ne compte pas – et c’est en cela exclusivement qu’elle impose le respect).

C’est en effet de ce point de vue que la crainte est le premier moment du respect : ce qu’on craint, au sens de la crainte « filiale » et non plus « servile », c’est le vrai dans sa vérité (paradigmatiquement : le vrai Dieu) ; et d’autre part le vrai relève du respect parce qu’il a en tant que tel une certaine réalité qui est une réalité de distinction.

Par exemple on éprouve un respect particulier pour l’humanité, qui « par ailleurs » est une espèce animale parmi d’autres. Parler de ce respect particulier, c’est dire que cette réalité importe autant qu’on voudra (l’humanité est une modalité de la vie en général) mais qu’elle ne compte pas (en vérité, voir un être humain n’est pas du tout voir une sorte d’animal – bien qu’en réalité ce soit indéniablement cela). La crainte concernerait alors le moment exclusivement humain de l’humanité, laquelle n’est « par ailleurs » qu’une espèce animale parmi d’autres. Dire qu’on respecte l’humanité c’est rappeler qu’elle se constitue de ce que sa réalité animale ne compte pas, autrement dit c’est rappeler qu’elle est une espèce distinguée. La question de la crainte est donc l’envers de la question « servile » du « par ailleurs » qui concerne ce qui ne compte pas mais ce qui importe : le vrai, ce qu’il est « par ailleurs » ne compte pas (mais importe !). Le respect porte sur la distinction de l’un et de l’autre, comme unité d’une certaine réalité : il faut des importances pour qu’il y ait du respect, parce que sans cela il n’y aurait rien pour ne pas compter, si je puis dire. Par exemple on ne pourrait pas respecter l’humanité si elle n’était pas une espèce animale parmi d’autres : il faut qu’elle soit cela et que cette réalité, bien qu’elle l’épuise en fait, ne compte pas. La « crainte filiale » que nous pouvons éprouver à l’égard de l’humanité concerne ce « rien » qu’elle est au-delà de sa propre réalité épuisée. Manquer de respect, c’est nier ce rien qui, parce qu’il n’est pas une différence, est une distinction.

Mais comment ne pas nier, quand on réfléchit, ce qui ne constitue aucunement une différence ? Il faut donc maintenir le respect contre ce que nous savons (à savoir, par exemple, que l’humanité n’est qu’une espèce animale particulièrement compliquée). La possibilité du manque de respect est donc essentielle au respect parce qu’il appartient à la réflexion de confondre la vérité avec le savoir ou, si l’on préfère,  parce que la distinction qui caractérise l’objet du respect n’est pas un fait mais une opération éthique dont nous avons la responsabilité.

Tel est le secret de la « crainte filiale », à mon avis : qu’elle soit la conscience de cette responsabilité. C’est ce que je voudrais vous expliquer maintenant.

La crainte filiale est nécessairement la crainte d’offenser l’objet du respect

Je vais essayer de le faire en disant que cette responsabilité maintient en quelque sorte à bout de bras la vérité de ce qui est respecté, et qu’il faut appeler « crainte filiale » la conscience correspondante : l’éventualité est toujours que cette vérité se perde, précisément comme vérité. Celui qui ne respecte pas Dieu, pour garder notre exemple paradigmatique, n’opère pas la distinction entre le vrai Dieu, celui qu’on craint, et le Dieu simplement réel, puissance qu’on redoute. Mais si cette distinction n’est pas opérée, qu’est-ce qui reste de Dieu, concrètement, puisque la notion du « vrai » Dieu n’a de sens que dans la distinction ? uniquement qu’il soit une puissance redoutable ! Voilà en quoi consiste l’offense, par conséquent, dont l’éventualité est impliquée dans l’idée de « crainte filiale » : que Dieu est privé de sa vérité. Autrement dit Dieu n’est plus le vrai Dieu, mais seulement un Dieu (par exemple celui des juifs, mais il y en a une infinité d’autres, puisque chaque peuple à le sien). Dieu est alors en régime commun avec les idoles. Je dirai donc que la « crainte filiale » est la conscience de cet enjeu : c’est la conscience que prend le croyant d’avoir entre ses mains non pas la réalité mais la distinction de Dieu, autrement dit le fait qu’il soit le Dieu qui compte – le vrai Dieu.

Quand je pose la question du respect, c’est de cette distinction qu’il s’agit : ne pas respecter, c’est ramener l’objet qui était sa propre distinction à ce qu’il est réellement, et par conséquent le priver de sa vérité, donc de son autorité. Prenons un exemple paradigmatique : la loi. Ceux qui ne respectent pas la loi ne sont pas pour autant des idiots : ils voient bien que si n’importe qui fait n’importe quoi, disons sur la route, la vie devient immédiatement impossible. Ils vont donc ramener la loi à un ensemble de mesures utiles et même nécessaires : des règles pour la vie commune. Ils peuvent la redouter (peur de se faire prendre en train de conduire en état d’ivresse, par exemple), mais ce sentiment est l’envers de leur reconnaissance (ils sont d’accord pour que les routes ne soient pas fréquentées par des chauffards alcooliques). Eh bien c’est exactement ce qu’on appelle la « crainte servile » qui est liée à l’ordre des importances, au service des biens dont tout le monde sait qu’il a un envers (si je veux que les routes soient relativement sûres, j’accepte par avance la sanction qui s’abattra sur moi si je suis pris en train de commettre une infraction). La loi ne compte donc pas : ce qui compte, par exemple, c’est la sécurité qu’elle assure et donc, finalement, la vie propre des personnes considérées – bref, rien, puisque la question ne se pose jamais de savoir ce qui rend ces vies valables (c’est dans leur réalité et non pas dans leur dignité qu’elles sont posées comme fins ultimes par ceux qui ne respectent rien).

La crainte filiale, si j’ai raison de dire qu’elle concerne la vérité distinguée de la réalité (laquelle relève de la « crainte servile »), c’est l’inverse : poursuivant sur le même exemple, je dirai qu’on n’obéit pas à la loi parce qu’elle est bonne, mais seulement parce qu’elle est la loi. Autrement dit c’est de se faire le dépositaire de la vérité de ce qu’on respecte, qui est d’être inconditionnelle, qu’on respecte. Le lieu de cette vérité, c’est la responsabilité de celui qui la respecte et uniquement cela : la vérité n’étant pas une autre sorte de réalité, aucun lieu n’existe qui soit le lieu de cette vérité…

Comme la vérité n’est pas quelque chose, il n’y a pas de raisons de la maintenir à l’encontre de la réalité. Au contraire : il y a toutes les raisons de dénoncer sa mention comme vide de sens, si avoir un sens pour une parole est « correspondre » à quelque chose. Le respect s’impose en indifférence à cette condition : on respecte la loi simplement parce que c’est la loi, sans qu’elle ait pour cela à « correspondre » à notre intérêt (elle peut et même elle doit le faire, mais c’est dans l’ordre des importances autrement dit cela ne compte pas).

Je précise : en disant cela, on prend conscience de la nécessité éventuelle d’obéir à de mauvaises lois, et notre réflexion nous pousse alors à dire qu’il faudrait parfois considérer le contenu desdites lois, autrement dit revenir au service des biens. Est-ce que dans ma conscience de devoir obéir à la loi sans tenir compte de sa détermination (il suffit qu’elle soit la loi pour être obligatoire, la question de son utilité ne se posant absolument pas) n’est pas en même temps celle du dilemme que constituerait ma reconnaissance éventuelle de son caractère nuisible ? Dans ce cas, si je veux mon propre bien, autrement dit si je cède sur la distinction en décidant d’en rester finalement à ce qui importe, j’abolis la loi comme telle !

Voilà, à mon avis, ce qui rend compte de la distinction qu’on trouve chez Saint Thomas à propos du péché, qui est mal du point de vue de Dieu alors qu’il n’est pas forcément mal du point de vue du pécheur (il peut au plus s’agir d’une erreur qu’il commet : s’il était plus avisé ou mieux informé de la valeur des différents biens, il choisirait le plus grand de tous c’est-à-dire Dieu). Car on ne voit pas, autrement, comment quelque chose peut être un bien pour le pécheur tout en étant mal du point de vue de Dieu, dès lors que celui-ci ne peut être affecté par rien. Il y a ce qui est bon pour moi (ne pas appliquer une loi qui est nuisible à mes intérêts), et ce qui est bon en soi (respecter la loi, pour la seule raison que c’est la loi).

Or l’idée que quelque chose puisse être bon « en soi » paraît absurde à la réflexion, puisqu’« être bon » définit une relation ! Eh bien voilà exactement de quoi se constitue la « crainte servile » : elle est l’efficience de cette vérité en effet indubitable. L’homme de la « crainte servile », autrement dit l’esclave, ne ment pas et n’est pas de mauvaise foi quand il ne voit pas pourquoi on respecterait une loi dont il est avéré qu’elle est mauvaise (sinon peut-être pour maintenir les lois dans leur ensemble, dont il accorderait sans difficulté qu’il est utile de le maintenir, quitte à se plier localement à une loi provisoirement nuisible) : l’idée qu’on respecte la loi pour la seule raison qu’elle est la loi en indifférence absolue à son utilité (immédiate ou médiate) est une pure folie pour lui. Eh bien, je dirai que la « crainte filiale » est cette folie, tout simplement. Ce qui revient philosophiquement à dire qu’elle a pour objet une distinction et non une différence (paradigmatiquement on distingue le vrai Dieu de tous les autres dieux qui pourraient occuper sa place et dont « par ailleurs » il ne se différencie pas). Pour l’homme du service des biens autrement dit de la « crainte servile », l’idée de respect n’a finalement aucun sens, parce qu’elle consiste à prendre en compte une distinction alors que c’est toujours une différence qui peut importer.

L’offense

Or, à cause de l’inconsistance de la distinction relativement à la différence, chacun risque de céder sur la distinction de ce qui compte et de ce qui importe, autrement dit risque de ne plus respecter, quand l’objet du respect se donne comme exclusif du service des biens dont « par ailleurs » il est impossible que nous ne relevions pas.

Voilà qui explique le péché comme offense au vrai Dieu : la tentation n’est pas la convoitise d’un bien particulier (c’est la définition même des biens qu’on les convoite : où serait le mal ?) mais c’est la reconnaissance du fait qu’il n’y a pas de raison de ne pas céder ! la tentation est toujours d’en appeler à notre « servilité », parce qu’elle est consistante, à l’encontre de la « crainte filiale » qui, justement, s’en distingue de ne l’être pas.

Les raisons existent toujours d’en revenir à l’inconsistance de la crainte filiale, celle qui est engagée dans le respect, et c’est justement de cette éventualité toujours maintenue qu’elle est, en constante inquiétude pour soi, la conscience. Car dans la crainte filiale, il y a crainte d’offenser et aussi crainte que la crainte elle-même ne vaille plus. Ainsi, pour être plus concret, je dirai qu’il est impossible de respecter la personne humaine en n’importe qui sans être saisi de la crainte qu’un jour tel criminel particulièrement sadique ne nous rende, même si c’est pour son seul cas, partisans de la peine de mort. Respecter l’humanité, c’est donc garder la conscience qu’un jour nous pourrons céder sur la distinction de l’humain et dès lors considérer l’un des humains comme un individu nuisible dont il faut indubitablement se débarrasser (et certes, certains criminels sont définitivement irrécupérables). Dire que nous respectons l’humanité, c’est dire que nous craignons l’épreuve que constituerait pour nous la connaissance précise de certains crimes, parce que nous ne sommes pas sûrs que cette connaissance ne nous poussera pas à céder sur la distinction, à nous conduire comme des esclaves c’est-à-dire comme des gens pour qui c’est le service des biens qui compte – auquel cas en effet l’humanité ne sera plus qu’un espèce vivante parmi d’autres, simplement spécifiée par la nécessité de se gérer elle-même (et dans des cas extrêmes, l’élimination d’un irrécupérable peut être la moins mauvaise des solutions).

La question de la crainte filiale n’est donc pas cantonnée à l’ordre de la « crainte de Dieu », mais elle concerne tout objet de respect, qu’il s’agisse d’une personne singulière qu’on craint toujours d’offenser en effectuant l’inconsistance de sa distinction, ou qu’il s’agisse de l’humanité qu’on a toujours les meilleures raisons de ramener à ce qu’elle est, puisqu’elle n’est pas autre chose – la vérité n’étant pas une sorte de réalité, autrement dit la distinction n’étant pas une sorte de différence. Les choses qu’on respecte (la loi, les œuvres…) relèvent de la même nécessité : la crainte filiale se motive alors de ce que la loi peut être rabattue sur la règle, de ce que le génie peut être renvoyé à l’intériorisation d’une situation particulière, de ce que les distinctions peuvent être déniées ou remplacées par des différences. A chaque fois, il n’y a aura rien à objecter, sauf que nous aurons cédé sur la responsabilité pour le vrai. Voilà : c’est exactement cela, l’offense.

Quand la doctrine thomiste nous parle de la charité qui nous « connaturalise » à Dieu, il s’agit, selon moi, de l’impossibilité que l’offense faite à Dieu (alors qu’en réalité rien ne saurait offenser un être tout puissant et infini) ne soit pas en même temps une trahison que nous faisons de nous-mêmes, non pas quant à notre réalité mais quant à notre statut de responsables de la vérité et par conséquent de responsables, dans notre respect, de la distinction divine.

Conclusion

La « crainte filiale », parce qu’elle est originellement crainte d’offenser, est faite de ce paradoxe réflexif que notre responsabilité soit le lieu naturel de la distinction de ce que nous respectons – ce qu’on peut appeler « responsabilité pour la vérité ».  Et bien sûr, dans le contexte que nous utilisons comme paradigme, on peut dire que si nous cédons sur la distinction, alors nous sommes absolument séparés du « vrai » Dieu, puisqu’il n’y a plus qu’une puissance redoutable là où le vrai Dieu ne peut plus être craint (il y a toutes les raisons de le redouter, donc aucune de le craindre).Voilà, je crois, en quel sens on peut dire que la « crainte filiale » est crainte du péché et donc en quel sens le péché est une « offense » à Dieu.

Je rassemblerai donc l’enseignement de cette notion en disant il n’y a pas de différence entre respecter et craindre d’offenser, c’est-à-dire de céder sur la distinction.

Dans la vie concrète, céder sur la distinction, autrement dit se trahir soi-même comme sujet de l’éthique et jouir de cette trahison (ce qui rendrait compte, dans le contexte religieux, de la positivité du péché), cela s’appelle la vulgarité (qui est donc essentielle réflexive : à mon avis, elle ne consiste pas du tout à jouir, mais à jouir de jouir) ; et la vulgarité est toujours offensante, quand même elle serait le fait d’une personne aperçue de loin ou, dans les traces qu’elle a laissées, morte depuis des années ou même des siècles, voire quand elle est le fait d’une personne inexistante (cas des personnages fictifs, qui peuvent être vulgaires – Homais, par exemple).

Nous avons compris en quel sens la « crainte filiale » était le premier moment du respect, et en quel sens  celui-ci était toujours crainte d’offenser. Nous avons vu que l’offense n’était intelligible qu’à travers la nécessité de considérer la distinction comme le seul objet possible du respect – la distinction, c’est-à-dire l’impossibilité éthique que la réalité soit ce qui compte (laquelle impossibilité s’appelle dès lors vérité), sachant qu’il n’y a rien d’autre que la réalité. L’objet du respect est donc toujours quelque chose dont la réalité ne compte pas, quelle que soit cette réalité, parce que cet objet est vrai et qu’on nomme précisément vrai cela dont la réalité ne compte pas (par exemple un vrai billet de banque, par ailleurs identique à un faux qui aurait été parfaitement imité). Nous avons également compris que le sujet du respect devait s’entendre à partir de ce que j’ai appelé « responsabilité pour la vérité » (si le faux est parfaitement imité, autrement dit si elle n’est pas une différence, la distinction du vrai ne dépend que de moi). Et certes, chacun sait que le respect est comme une sorte d’engagement ou de mission : quand nous rencontrons quelqu’un ou quelque chose qui nous inspire du respect, tout se passe pour nous comme si nous avions à nous montrer à la hauteur de notre propre sentiment, comme s’il fallait en quelque sorte maintenir la distinction dans notre reconnaissance, et ainsi la distinction de notre reconnaissance, qui n’est dès lors plus une simple aperception

L’impossibilité que la reconnaissance soit aperception, voilà ce qu’on peut nommer « crainte », à mon avis – ce terme impliquant la « responsabilité pour la vérité », c’est-à-dire la conscience que l’objet de la reconnaissance ne diffère finalement en rien de celui de l’aperception.

Quand je dis que la crainte est le premier moment du respect, c’est pour dire qu’il appartient à l’essence de celui-ci que ce maintien n’aille pas de soi, puisqu’il n’y a jamais de raisons de respecter, au sens où les raisons que nous avons de respecter (par exemple la dignité de la personne humaine) peuvent toujours être établies comme inconsistantes (l’humanité est seulement l’espèce naturelle la plus compliquée, et tout le reste n’est qu’idéologie).

La vérité conceptuelle du respect réside ainsi dans la distinction de la distinction et de la différence – qu’en termes subjectifs il faut donc nommer « responsabilité pour la vérité ». L’inconsistance de la vérité (autrement dit l’impossibilité de considérer la distinction comme une sorte de différence) impose que nous maintenions comme à bout de bras l’objet du respect (par exemple le vrai billet de banque, à côté du faux parfaitement imité) et que nous en décidions en décidant de nous-mêmes.

C’est cette décision qui est la question de l’offense ou, si l’on considère les choses d’un point de vue religieux, rend compte du péché comme désastre spirituel.

Offenser est toujours un tel désastre : cela avère qu’en effet il n’y avait pas de différence entre la réalité et la vérité, et que la seule crainte à prendre en compte est la crainte servile parce qu’il n’y a rien d’autre à considérer que le service des biens. Le dés-astre, si l’on veut prendre ce terme à la lettre, est donc constitué par la perte de la distinction qui faisait la vérité à l’encontre de l’universelle réalité : il n’y a plus que l’indéfini renouvellement des moyens qui prescrit à l’homme lui-même son mode d’être (ne surtout pas se poser la question des fins), autrement dit sa « servilité ». L’esclave  ne voit rien d’autre que le service des biens, parce qu’en effet il n’y a rien d’autre quand rien (que soi-même) ne compte : il n’y a pas de fins qui ne réclament encore d’être justifiées, de sorte qu’on peut nommer « vie » l’indéfini renvoi des moyens les uns aux autres. Respecter, au contraire, c’est poser que quelqu’un ou quelque chose compte et par là même c’est récuser la « servilité » c’est-à-dire le service des biens. Non pas qu’il y ait réellement des fins (lesquelles relèveraient alors de l’imposture des idéaux) et que les esclaves aient tort. Certes il n’y a rien d’autre, sinon une question – celle que nous sommes pour nous-mêmes – qu’on peut figurer ici par l’alternative de la crainte servile (le service des biens, l’ordre des choix) et de la crainte filiale (la question de la marque, de l’origine, et celle de la vérité de ce qu’on pourra signer). Je dirai que cette alternative oppose deux questions : celle de savoir ce que je suis, et celle de savoir qui je suis – la seconde, qui renvoie au sujet capable de reconnaître le vrai autrement dit de respecter, s’entendant à travers l’impossibilité que le service des biens soit jamais ce qui compte.

Réflexivement, il est donc possible de définir le respect comme un « esprit de pauvreté », si l’on entend par là le contraire de la servilité pour laquelle ne compte que ce qui importe c’est-à-dire le service des biens. L’esprit de pauvreté, c’est tout simplement que le service des biens ne soit pas ce qui compte. Et certes, en dehors de cet esprit, le respect est absolument impossible, puisqu’il concerne la distinction et par là l’instauration du vrai (par exemple le fait que l’animalité humaine ne compte pas, ou que la puissance divine ne compte pas), alors que la servilité est exhaustivement définie de s’en tenir à ce qui importe, en quoi consiste concrètement le bannissement du vrai.

Bannir le vrai, c’est offenser, et réciproquement. Le respect est la conscience de la constante possibilité d’offenser c’est-à-dire de trivialiser.

L’alternative est finalement celle de la vie et de l’existence, du trivial et du vrai. Jamais le vrai n’est trivial, jamais le trivial n’est vrai et il faut appeler « crainte » le premier moment du respect parce qu’il est d’abord la conscience que la question de la vérité n’est pas une question de métaphysique mais exclusivement une question d’éthique.

L’éthique s’oppose à la métaphysique comme l’absence de raisons s’oppose à la réalité des raisons (donc au règne du savoir) : pour la réflexion et le service des biens, il y a toutes sortes de raisons d’avoir des égards (toutes sortes de choses sont très importantes) mais il n’y a pas de raisons de respecter (rien ne compte).

Je voudrais vous avoir montré que la question de la crainte est celle d’une butée à cette évidence originellement servile de la métaphysique. La question du respect que nous allons continuer à développer est celle de ce que cela implique.

 

Je vous remercie de votre attention.

 

 

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