Cours du 09 février 2001

 

la réflexivité du respect

La question du respect est celle de l’autre, en tant qu’il compte. C’est l’épreuve de cette nécessité qu’on appelle respect : il est impossible de ne pas rester marqué, quand on a respecté. On subjective cette impossibilité en disant que l’épreuve est toujours celle d’une distinction. Que l’autre importe (et n’importe qui importe toujours plus ou moins à n’importe qui d’autre), voilà ce qui ne compte pas, quand on respecte. C’est ce qu’on met en avant, par exemple, en disant qu’on veut être aimé pour soi-même, indépendamment de ses qualités y compris morales, si elles existent. Le personnage principal de Belle du Seigneur enrage d’être jeune, beau et riche : s’il était vieux, laid et pauvre (comme le vieux juif dont il revêt l’apparence au début du roman et qui fait horreur à Ariane), il ne serait pas aimé. En cette souffrance est par conséquent indiquée la distinction de ce qui compte et qui est expressément référé à la vérité  : être vraiment aimé, c’est être aimé au-delà de tout ce qui importe – importer du plaisir, du prestige, etc. dans la vie de l’amante. Ce « soi » étonnant, et dont Pascal souligne l’inconsistance absolue, c’est de lui qu’il s’agit dans le respect dès lors définissable comme une opération sensible de distinction – puisque c’est un sentiment. C’est toujours de respect qu’il s’agit dans cette demande d’être aimé pour « soi-même » : est-ce que l’on compte, ou est-ce que ce qui compte, pour l’autre, est ce qu’on importera dans sa vie ?

Je traduis encore ma question : est-ce que l’amour de l’autre est en même temps une distinction, et donc vraiment de l’amour, si le propre de l’amour est d’imposer que, dans un monde originellement défini par l’emprise, ce soit l’autre qui compte ? Cette question renvoie au paradoxe d’une raison qu’il devrait y avoir pour que l’on compte, et qu’on oppose à toute raison possible qui seraient alors ce qui compte vraiment. Respecter, c’est simplement éprouver que quelque chose ou quelqu’un compte, à l’encontre de la nécessité, par ailleurs indéniable, qu’il importe. Le paradoxe du respect, comme rapport éprouvé à ce qui compte en tant qu’il compte est donc celui d’un dédoublement qui le caractérise et qu’on indiquera en disant à la fois qu’il concerne ce qui compte, mais que ce qui compte ne compte qu’en fonction de quelque chose – vous avez deviné que c’était la marque – qui compte. 

La marque induit la structure réflexive du respect

On ne respecte que le distingué en tant que tel, autrement dit que ce qui se distingue. Le distingué n’est pas le différent. On progressera dans l’intelligence de notre notion en élucidant cette impossibilité pour l’objet du respect de rendre compte de la nécessité qu’il le suscite. Car si l’on indiquait un caractère particulier justifiant le respect, alors on indiquerait une différence et non pas une distinction, et il s’agirait d’estime et non pas de respect.

Pour la distinction, donc pour le respect, la question de la vérité est celle de la marque : si l’on aime vraiment – étant admis que l’amour implique le respect, dès lors que c’est l’autre qui compte quand on l’aime – il est impossible qu’on ne reste pas marqué, précisément d’avoir écarté les importances, dont la reconnaissance est notre fonctionnement vital. L’autre est plus ou moins important pour nous, et c’est très bien (précisément : il est un moment du service de nos biens) mais cela ne compte pas, quand il s’agit de lui dans l’amour et dans le respect, et non pas de nous.

Que l’importance ne compte pas, voilà exactement ce que dit la notion de la marque.

Et de fait, les gens qui nous inspirent un respect particulier sont toujours marqués, d’une manière ou d’une autre. Bien sûr il y a des manières paradoxales d’être marqué, donc des raisons paradoxales d’inspirer le respect, comme le montre ce paradoxe qu’on puisse ressentir du respect pour une personne extrêmement riche ou puissante socialement (milliardaires, chefs de grands Etats…), alors même que la richesse ou l’importance sociale renvoient à une approche uniquement « servile » c’est-à-dire exclusive de tout rapport au respect. Et certes, on ne peut disposer d’une immense richesse ou d’un immense pouvoir sans en être marqué, et donc sans imposer malgré soi une distinction dont on nomme respect est l’épreuve chez les autres.

Car l’opposition du servile et du respect n’est pas simple différence ! la notion de distinction implique au contraire qu’il n’y ait pas de respect sans possibilité de servilité, autrement dit qu’il n’y ait de réalités qui comptent qu’à l’encontre des réalités qui importent. Qui respectons-nous, en effet, sinon les gens pour qui la réalité importante ne compte pas ? La distinction n’est rien d’autre.

Je vous donne un exemple qui m’a frappé. On demandait un jour au mannequin Inès de la Fressange ce qu’était le luxe pour elle. Elle a répondu en substance que c’était d’en rester à la nécessité des choses. Par exemple une table de mobilier traditionnel doit être en bois. Or dans l’éducation nationale, les tables sont en aggloméré, une sciure collée qui coûte assurément moins cher que le bois le moins cher. Le prix importe donc au plus haut point, c’est vrai pour tout le monde, mais dans le cas de l’éducation nationale, c’est lui qui a compté (tout le monde approuve). Eh bien le luxe, d’après elle, aurait été d’en rester à la nécessité qu’une table soit en bois, quoi qu’il en soit par ailleurs du prix et des autres paramètres plus ou moins importants. A bien réfléchir, je crois plutôt qu’elle parlait non pas du luxe mais de la distinction, parce que le luxe renvoie à l’idée d’en rajouter alors que l’idée de distinction, au sens où l’on parle d’un « bourgeois distingué » renvoie au contraire à la simplicité. La distinction, dans un cas comme celui des tables, ne consiste pas à prendre un « ton grand seigneur » (en réalité un ton de parvenu) en ne voulant rien savoir du prix, mais simplement à en rester à la nécessité évidente qu’une table soit en bois, quitte à s’imposer par ailleurs des privations éventuellement très grandes (ce que l’idée de luxe exclut, sauf si on la réfléchit en en faisant un type de distinction, comme quand on parle de luxes nécessaires). Vous voyez bien, avec cet exemple supplémentaire de la notion corrélative du respect, qu’on ne saurait distinguer ce qui compte sans prendre en … compte ce qui importe !

Ce qui importe compte, précisément pour être ce qui ne compte pas. Voilà clairement indiqué, il me semble, le paradoxe réflexif de la notion, dont le respect est forcément la reprise subjective.

Inversement la servilité consiste à court-circuiter cette nécessité réflexive : un esclave, c’est tout simplement quelqu’un pour qui la distinction entre ce qui importe et ce qui compte est impossible, autrement dit quelqu’un pour qui ce qui compte c’est que tout, à commencer par lui-même (puisque l’esclavage est la condition d’être soi-même un moyen), importe. Rien ne compte pour un esclave, sinon l’importance elle-même et comme tel – autrement dit, pour parler en termes subjectifs, la servilité (si vous me permettes ce pléonasme, qu’on pourra certes retranscrire comme une nécessité réflexive).

Et qu’est-ce qui distingue ce (et ceux) qui compte(nt) ? la marque, bien sûr, laquelle peut bien sûr s’entendre de multiples manières, depuis la marque commerciale (le jeune de banlieue ne veut pas des chaussures, il veut des Nike) jusqu’à la marque originelle qu’on repère en chaque sujet, qui ne s’est jamais remis de l’épreuve du langage (raison pour laquelle les humains constituent une espèce distinguée de toutes les autres, bien que les différences soient de moins en moins grandes à mesure que nos connaissances sur ces dernières progressent).

Bref, il y a d’une part la distinction qui repère la marque et d’autre part la servilité qui repère l’importance, la distinction elle-même étant bien sûr faite de cette dualité c’est-à-dire de sa propre distinction – conformément à la nécessité pour la vérité qu’elle se conditionne véritativement elle-même.

Car bien sûr, la réflexivité dont je vous parle aujourd’hui, c’est originellement celle que la vérité est depuis toujours pour elle-même : celle qui permet seule de penser l’épreuve du vrai comme tel autrement dit le respect, en tant qu’il n’y jamais de vrai que vraiment, de vérité qu’en vérité…

Mais cette distinction que la vérité est toujours déjà pour elle-même, vous le voyez, il faut la situer dans la distinction que le vrai est toujours déjà relativement au réel, dont il ne diffère pas (la signature qui authentifie ne cause pas). C’est toujours le paradoxe de la distinction qu’il soit en même temps la prise en compte de ce qui importe. Quand donc je parle de la servilité en interrogeant la possibilité qu’on puisse considérer que l’importance compte, je parle à la fois de l’autre du respect et du respect lui-même ! J’ai présenté la même idée l’autre jour en disant qu’il était impossible de respecter sans craindre d’offenser. Or qu’est-ce qu’offenser sinon se conduire comme un esclave, sujet pour lequel rien n’existe jamais que dans l’a priori de la trivialité, laquelle est précisément le refus de la distinction de ce qui compte relativement à ce qui importe ?

Notons en passant qu’il est donc impossible de se flatter soi-même (attitude d’esclave, précisément) en disant que les esclaves, ce sont les autres… Si tel était le cas, le respect ne serait pas d’abord fait de la crainte d’offenser. Il n’y a de distinction qu’à l’encontre de sa propre « servilité », et que ce qui compte ne s’entend et ne se reconnaît qu’à l’encontre (et que dans la supposition) de ce qui importe.

Par conséquent si la distinction (au sens verbal) est reconnaissance de la marque, elle est en même temps reconnaissance de la réalité consistante (importante) de ce qui est marqué. Le respect est l’épreuve subjective de cette distinction, et dès lors il est déjà son propre redoublement : il faut reconnaître la réalité comme ne comptant pas, et d’autre part il faut reconnaître que la reconnaissance de la réalité ne compte pas.

Or cette remarque est importante car la nécessité que je viens d’exposer et dont l’inconsistance de la marque est la cause (la marque n’est pas un élément ajouté ou soustrait à une première réalité, corrélativement à l’impossibilité que la distinction soit une sorte de différence) rend compte du respect comme sentiment c’est-à-dire comme réflexion, alors même qu’il appartient à la réflexion d’exclure toute possibilité de respect. Car dès que je réfléchis, tout ce qui est apparaît comme étant pour et par moi, qui suis dès lors seul à compter. Respecter, au contraire, c’est éprouver que l’autre compte.

Je voudrais insister sur cette dimension de l’épreuve, qui est toujours épreuve de la marque, au sens où on n’éprouve du respect que pour des gens qui sont marqués d’une manière ou d’une autre, comme je viens de le dire. Dans le respect, on éprouve la marque comme marque, donc on éprouve la causation même du vrai comme tel – son antériorité véritative à lui-même, par conséquent.

(Cette antériorité porte un nom, comme vous savez : le génie ; de sorte qu’on peut dire que le respect porte en fin de compte uniquement sur le génie, c’est-à-dire l’antériorité de la vérité à elle-même, entendue comme impossibilité positive – ce dont la notion de marque doit rendre compte. Mais je ne développe pas ce point pour l’instant, bien qu’il soit le cœur de notre problématique.)

Et c’est de ce paradoxe de l’antériorité du vrai à lui-même dont le respect est à chaque fois la reconnaissance, que procède la réflexivité du respect : le respect est l’épreuve du vrai, lequel est par ailleurs toujours sa propre antériorité.

On peut traduire la même nécessité en rappelant que la marque n’est rien et qu’éprouver une inconsistance (celle de la distinction du vrai relativement au réel) est forcément un moment réflexif (l’intentionnalité est forcément rapport à une réalité qui est d’une manière ou d’une autre positive).

Et le même paradoxe peut encore s’indiquer, comme j’ai dit tout à l’heure, en soulignant que le respect est reconnaissance de la marque, alors que le propre du respect est de reconnaître le marqué lui-même !

D’un côté c’est uniquement la marque qui compte, puisqu’on ne pourrait pas éprouver du respect pour des gens qui ne seraient absolument pas marqués (on aurait seulement l’idée qu’on respect comme commandement : on aurait le devoir de les respecter), et d’un autre côté il est bien évident que si l’on éprouve du respect pour autre chose que ce qu’on respecte, pour la marque et non pas pour la personne elle-même, il n’y a pas de respect.

Le paradoxe de la marque apparaît ici presque à l’état pur, et seule une problématique du respect pouvait le mettre en évidence : dans un objet (au sens large) elle est ce qui compte, et précisément parce qu’elle est ce qui compte, alors l’objet lui-même (et non pas la marque) compte. Mais  bien sûr, il ne peut compter qu’à la condition d’être porteur de la marque. Vous vous souvenez que j’ai appelé « réversibilité » de la marque cette nécessité qu’on aperçoit déjà en ceci que les gens marqués, ils marquent.

Le paradoxe que je viens de développer explique pourquoi le respect est indistinctement une épreuve (notamment en ceci qu’il est toujours crainte d’offenser) et un sentiment.

Vous me direz qu’il est aussi un commandement. D’accord, mais ça ne compte pas. La preuve, c’est que les gens que je dois respecter, s’ils ne sont pas marqués, eh bien je ne peux pas les respecter : j’ai seulement l’idée qu’il faut que je les respecte – ce qui est bien autre chose. D’ailleurs la vie sociale, avec les hiérarchies qu’elle impose, le démontre à chaque instant : les gens qu’on doit respecter (les « supérieurs »), on ne les respecte pas – sauf, bien entendu, s’ils s’avèrent « marqués » d’une manière ou d’une autre. Voilà ce que je voulais indiquer en disant que le respect comme commandement ne compte pas.

 

J’arrête ici pour aujourd’hui, et je vous remercie de votre attention. La prochaine fois je reviendrai sur la question du réflexif en interrogeant la notion d’expérience, qui est comme j’ai indiqué « la plus servile des notions ».

Je vous remercie de votre attention.

 

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