Cours du 16 février 2001

 

La plus servile des notions

Dans le respect, c’est l’autre qui compte. Le respect est le sentiment que l’autre compte, indépendamment de l’importance qu’il peut avoir par ailleurs. Reconnaître son importance, c’est reconnaître qu’il nous affecte et par conséquent qu’il constitue une détermination matérielle de notre expérience, laquelle a notre constitution comme principe. Dans tout ce dont j’ai l’expérience, on peut dire dans un premier temps qu’il s’agit toujours et seulement de moi : les réalités que je pourrais mentionner ne le seraient jamais qu’à titre de moments de ma vie. Par conséquent je puis dire tautologiquement que tout ce dont j’ai l’expérience importe. L’envers de cette proposition est que rien de ce dont je puis avoir l’expérience ne comptera jamais. C’est pourquoi je dis que la notion d’expérience est la plus servile des notions. Partout où nous sommes esclaves c’est-à-dire où nous parlons et agissons « en tant que », il s’agit de notre expérience, dont nos apprentissages de toutes natures font évidemment partie. Inversement, là où nous sommes capables de vérité, l’expérience ne comptera pas ; elle comptera seulement là où il s’agit d’être savants, habiles, efficaces et autres nécessités serviles. La problématique de la vérité, parce qu’elle est en même temps celle de la distinction (le vrai est le distingué du réel dont par ailleurs il ne diffère pas), impose même qu’on aille jusqu’à dire que c’est précisément dans les moments de notre vie où l’expérience ne compte pas que du vrai peut advenir.

Tout le monde le sait, à commencer par ceux qui ne cessent d’en appeler à l’expérience, les jaloux, enfermés dans leur haine de ceux qui ne cèdent pas sur l’irréductibilité de la première personne (définition du génie, comme vous savez). Et certes, on les comprend : l’idée d’expérience permettrait de conjoindre ce qu’ils enragent de voir divisé, à savoir la vérité et le mérite, puisqu’elle procèderait d’un acte de constitution dont le sujet serait originellement responsable ! Hélas, pas plus que la vérité ne relève du service des biens, elle ne relève du sujet de ce service, lequel est le sujet de l’expérience…  

J’ai souvent, et de diverses manières, exposé ce paradoxe : l’expérience est la réalité de la vie et il n’y a de vérité qu’à l’encontre de la vie. Non pas en indifférence ou en étrangeté à la vie (comment pourrait-on parler de vérité s’il n’y avait personne pour agir ?), mais bien à l’encontre de la vie, telle qu’elle bifurque d’elle-même dans ce que j’ai appelé « moments de vérité », c’est-à-dire là où l’on se trouve devant l’alternative que le savoir vaille, ou qu’il ne vaille pas (si le savoir ne vaut pas, c’est simplement qu’il n’est pas adéquat et qu’on doit procéder à un accroissement de savoir, en quoi il n’est nullement question de vérité). Ces bifurcations peuvent se trouver dans des actes, aussi : ceux qu’on peut seulement accomplir en première personne (promettre, pardonner, signer…) et qui sont par là même instituteurs de vérité, puisque le vrai est ce qui relève du génie et que le génie est la distinction éthique de la première personne.

Instituer s’oppose à constituer, bien sûr, puisque le second renvoie uniquement à la nécessité que le vivant est pour lui-même, c’est-à-dire à l’impossibilité qu’il respecte jamais rien. Là où il y a institution il y a vérité ; là où il y a constitution, il y a expérience.

Si la vérité s’entend donc forcément à l’encontre de la vie, c’est-à-dire à l’encontre de l’emprise qu’elle est des choses et dans laquelle c’est seulement du vivant qu’il s’agit, alors cela signifie que la vérité est inséparable du respect, au sens où elle est l’affaire du vrai dont la reconnaissance comme tel s’appelle justement le respect. Respecter et être capable de vérité sont la même chose : quelqu’un qui éprouve du respect, on sait qu’une promesse, un pardon, une signature de sa part ont valeur d’institution, autrement dit il est capable d’un acte d’autorité (et l’on peut définir le vrai par opposition à l’étant au moyen de l’autorisation d’être dont il se constitue). Cela suppose que dans ce qu’on rencontre, on ne compte pas, par opposition à ce dont on a l’expérience. Corrélativement la notion de respect se donne à penser comme notion distinguée d’une autre dont elle est dès lors inséparable conceptuellement, celle de l’expérience, puisqu’on entend par ce terme la nécessité qu’en tout ce qui importe on soit seul à compter. Voilà pourquoi il faut dire qu’elle est la plus servile des notions, et voilà pourquoi on ne peut penser le respect sans en donner le principe : la notion du respect est une notion distinguée, et c’est à l’encontre de celle de l’expérience, paradoxalement, qu’elle l’est.

L’expérience comme notion servile

Je disais que le respect est une notion distinguée et, plus particulièrement, qu’il fallait toujours l’entendre à l’encontre non pas du mépris, comme on imaginerait, mais de l’expérience. Mais le respect est déjà en lui-même une distinction, comme je l’ai exposé longuement. De sorte que ce sentiment est une distinction au carré, si l’on peut dire. La semaine dernière j’ai indiqué que c’est ce qui rendait compte de son statut de sentiment, autrement dit de réalité réflexive. De se distinguer de celle du respect, la notion de l’expérience s’entend expressément à l’encontre de la distinction elle-même !

Voilà sa servilité, qui concerne à la fois son objet qui ne doit pas être distingué (il y a potentiellement expérience de n’importe quoi) et son sujet qui ne doit pas l’être non plus (il n’y a d’expérience qu’à ce qu’elle soit accessible à n’importe qui).

Insistons sur ce dernier aspect, où la nécessité éthique (ou plus exactement celle de céder sur l’éthique) est la plus évidente. Dans toute expérience que je puis faire, il s’agit que je sois celui qu’un autre aurait aussi bien été à ma place, faute de quoi rien ne sera légitimement retenu et il n’y aura pas d’expérience. L’expérience est même cette nécessité en quelque sorte effectuée, puisqu’il n’y a d’expérience qu’à la condition qu’on en retire un savoir, et qu’il n’y a de savoir qu’à la condition qu’il soit accessible à n’importe qui. N’importe qui en principe peut apprendre à parler chinois, à soigner les gens ou à jouer de la cornemuse – de sorte qu’il appartient à ces activités expressément faite d’expérience de constituer un sujet qui soit expressément en défaut de lui-même, un sujet qui ait originellement décidé d’être n’importe qui : un « en tant que ». J’indique la production d’un tel sujet quand je dis que l’expérience est la plus servile des notions.

J’insiste maintenant sur l’aspect objectif en disant qu’il faut reconnaître dans l’expérience l’importation en quelque sorte radicalisée. Car l’expérience s’entend depuis une forme nécessairement réflexive dès lors qu’elle renvoie à la constitution d’un sujet indifférent (et la réflexion est précisément l’opération dans laquelle le sujet se défait de la nécessité éthique d’être vraiment lui-même au profit de la nécessité morale et épistémologique d’être n’importe qui), et sa notion oppose à l’a priori réflexif une matérialité qu’il faut bien tenir du réel, mais en tant qu’il ne compte pas.

Voyez le paradoxe : il n’y a d’expérience que du réel, et c’est précisément par l’expérience que le réel échappe, puisque l’attitude qu’il faut prendre pour qu’une expérience soit possible consiste à le bannir d’avance en tant qu’il pourrait compter, c’est-à-dire en tant qu’il devrait s’entendre éthiquement. La servilité de l’expérience réside alors dans la nécessité de s’identifier à son propre savoir. Par exemple c’est seulement à la condition d’être un physicien et de se conduire comme tel qu’on peut faire une expérience de physique. Or être un physicien, c’est absolument à la portée de n’importe qui (au sens où il n’est nul besoin d’être un « élu », pour garder la représentation qu’on se fait extérieurement du génie), puisqu’il suffit d’étudier et de s’exercer. Et corrélativement, c’est le savoir (même négatif) qu’on récoltera qui dira s’il y a eu ou non expérience, puisque le savoir est seul à compter, à la fin.

La servilité de l’expérience, c’est qu’elle se constitue d’exclure à la fois le respect du sujet (il faut être un « en tant que » pour faire une expérience) et le respect de l’objet – nécessité éthique dont on aperçoit l’accomplissement ultime dans des pratiques abominables comme celles de la vivisection. La souffrance n’est déjà pas tellement gênante quand c’est celle des autres, elle ne l’est plus du tout quand elle est celle d’êtres qui ne comptent pas…

Quand on est dans le domaine de l’expérience, on est toujours dans le domaine du sans âme et, si l’on n’était pas soi-même sans âme, dans le domaine où l’on risque constamment de perdre son âme.

Perdre son âme, c’est aussi perdre la mondanéité du monde, et la donation de l’étant : pour l’homme qui fait des expériences, le respect qu’impose le fait que l’étant se donne n’a aucun sens, puisque lui, l’étant, il en dispose à sa guise en ayant toujours déjà décidé qu’il ne compterait pas (forcément : dans l’expérience, c’est le savoir qui compte).

Quant à faire admettre aux gens qui font des expériences que même les choses peuvent souffrir, qu’il y a une souffrance de la matière, c’est tout simplement une plaisanterie. Les artistes au contraire le savent, qui parviennent quelque fois à faire que nous ne soyons plus sourds aux cris d’une couleur ou à la douleur d’un matériau (je pense notamment à des sculptures de Germaine Richier, où le bronze hurle littéralement sa souffrance). Cela, c’est le domaine du respect. L’expérience est l’impossibilité même de ce domaine et c’est d’être originellement cette impossibilité qu’elle est servile.

Je ferai un jour une suite de cours sur la méditation, parce que c’est une notion qui me tient à cœur depuis longtemps et qui gouverne implicitement ma façon de travailler (seules les choses qui donnent lieu à méditation sont dignes de la pensée, me semble-t-il : d’en être les objets, elles l’assurent de son originelle dignité à l’encontre de son moment réflexif). Il est sûr, en tout cas, que ce qui inspire le respect ouvre à la méditation, par opposition à l’expérience qui fait réfléchir. L’expérience est servile parce qu’il est nécessaire de bannir jusqu’à l’éventualité de la méditation pour faire des expériences. Et les choses qui donnent lieu à méditation sont forcément celles dont la rencontre est une épreuve : des choses qui marquent : on peut méditer sur le destin de Napoléon, sur la fragilité des empires, sur la brièveté de la vie, etc.. Et bien sûr ces choses sont en propres celles qui inspirent du respect, comme nous aurons bientôt l’occasion de le voir. Pas de différence par conséquent entre dire, pour cerner l’essentielle servilité de l’expérience, qu’elle bannit le respect comme attitude subjective et qu’elle ignore les choses qui le suscitent, celles qui donnent à méditer.

C’est qu’il n’y a jamais d’expérience qu’au terme d’un procès d’abstraction au terme duquel l’horizon mondain se trouvera barré, que ce procès ait lieu matériellement et socialement (le laboratoire du savant) ou qu’il ait lieu de manière transcendantale (s’en tenir aux valeurs indiquées sur l’écran, etc.) Plus radicalement, il faut que le donné importe un contenu auquel la réflexion donnera la forme abstraite, et qu’on peut toujours considérer comme un savoir puisqu’il est une réponse à une question. Il importe peu que la question ait été préalable, comme en science où les hypothèses président à l’élaboration d’un dispositif d’interrogation de la nature, ou qu’elle soit rétrospectivement constituée comme dans l’expérience quotidienne (par exemple celui qui a été marié a l’expérience du mariage, au sens où il peut réflexivement considérer que la réalité lui a donné la réponse à la question de savoir ce que c’est qu’être marié).

L’idée d’expérience a donc comme pivot l’idée d’importance et il n’y a d’expérience que par l’importance. Ce qui compte pas l’important  - surtout pas : il n’y a d’expérience qu’à l’encontre de l’éventualité qu’il soit respecté. Mais c’est l’importance, par là même différée au sens où l’on peut parler de la différence ontologique qui diffère l’être de l’étant dont il est l’être. A la distinction du respect s’oppose ainsi la différence – ou différance – dont les choses doivent impérativement relever.

Cette différance, je l’appelle trahison, et je vois dans cette trahison imposée à l’étant  la racine de l’expérience. Car non seulement il convient d’exclure a priori toute éventualité de respecter l’objet (précisément : on fait des expériences sur lui), mais encore il s’agit de le forcer à abandonner son statut d’être donné. Car qui dit donation dit, subjectivement, gratitude, et qui dit gratitude dit respect, c’est-à-dire impossibilité de l’expérience. Il s’agit donc que l’important ne soit même pas sujet de son importance, qu’on pourrait alors considérer comme la donation du savoir. Non : le savoir qu’on tient du donné, il s’agit de ne pas le recevoir de lui mais de s’en emparer – sens du dispositif sans quoi il n’y a pas d’expérience. L’ingratitude est une attitude spécifiquement servile, et il n’y a d’expérience possible que dans son a priorité (quand la chose – ou l’être… - a été soumise au dispositif et qu’elle a livrée les réactions qu’on attendait, elle est immédiatement mise à la poubelle).

On aperçoit de manière plus concrète en quel sens l’expérience suppose, pour être pensée, la distinction à l’encontre de quoi sa notion peut seulement faire sens : il n’y a d’expérience qu’à l’encontre d’une gratitude originelle (si l’étant est originellement donné…) et donc qu’à l’encontre d’un respect qui concerne l’étant dans son être dès lors hissé au rang de vérité. Car la vérité est l’être selon l’autorisation et le respect est toujours respect de l’autorité. Il y a une autorité originelle de la donation, et le respect y trouve son principe. L’expérience suppose tout cela, puisque c’est à son encontre qu’elle construit sa possibilité. Autrement dit, c’est la distinction qui est première et l’expérience est l’entreprise d’en être, subjectivement et objectivement, la récusation. Voilà, plus concrètement, sa servilité.

Or qu’est-ce que la distinction, sinon justement l’impossibilité éthique que l’importance puisse jamais compter ? En faisant de l’importance ce qui ne compte pas, la distinction identifie par conséquent la servilité à la nécessité qu’elle compte.

On appelle esclave un être pour lequel l’importance compte, et cette définition est suffisante pour rendre intelligible tout ce qui a été dit sur cette figure depuis Aristote jusqu’à Nietzsche, en passant par Saint Thomas et Hegel. Elle revient à définir l’esclave par l’impossibilité qu’il respecte. Et cette impossibilité, quand on la considère dans sa dimension d’effectuation subjective, c’est tout simplement l’expérience.

Je radicalise mon indication en disant que le respect reconnaît que la vérité est l’affaire du vrai (paradigmatiquement : l’œuvre gouverne le regard qui ne s’exerce sur elle qu’à reconnaître constitutivement la légitimité de cette gouvernance). Que la vérité des choses soient le savoir dont nous avons décidé de nous emparer, voilà l’irrespect absolu, voilà, d’autre part, la notion d’expérience.

Expérience et métaphysique : la nécessité préalable

Il faut par conséquent associer la dimension réflexive pour laquelle il n’y a de vérité que comme savoir (restriction qui définit la métaphysique) à la servilité, puisque le savoir est toujours quelque chose que je puis acquérir et qui constituera pour moi un enrichissement : quelque chose en quoi la réalité elle-même ne compte pas. Cette association où la métaphysique trouve son principe est le cadre éthique de toute expérience.

Le respect renvoie aux choses qui comptent alors que, pour la réflexion par et en quoi tout va se trouver constitué comme objet, rien ne saurait être qu’à importer plus ou moins. J’avais signalé l’appropriation de la « crainte servile » et de la « métaphysique », au sens que j’avais donné à ce terme en parlant de la précession logique et juridique du savoir sur l’existence. Dans le métaphysique en effet, le savoir est déjà là, au moins en droit, parce que rien ne saurait être qu’à avoir été préalablement autorisé d’un savoir paradigmatiquement divin, autrement dit qu’à avoir été prévisible ; de sorte qu’en métaphysique l’existence importe évidemment mais elle ne compte pas (l’essentiel était dans la possibilité) – ce que je mets en corrélation avec la définition de l’esclavage comme la décision subjective (et non pas condition sociale !) de s’en tenir à l’ordre des importances (que j’appelé aussi l’ordre des meilleures raisons quand je parlais de la promesse).

Le sujet de l’expérience est le sujet universel, et c’est même son premier caractère : on ne peut parler d’expérience qu’à supposer reproductibles, au moins en droit, les moments d’importance dont elle est constituée. Cela signifie, répété-je, que l’expérience se définit d’abord par l’anonymat de son sujet, puisqu’il est lui-même constitué de savoir (seul un physicien peut faire une expérience de physique, par exemple, et l’idée d’une expérience immédiate est une contradiction dans les termes puisqu’elle exclut la possibilité que rien soit jamais reconnu), d’un savoir qui le rend absolument interchangeable c’est-à-dire qui exclut qu’il compte jamais  (une expérience de physique n’en est une qu’à valoir pour n’importe quel physicien). La nécessité a priori compte dans l’expérience (par exemple la physique), mais ni son objet ni son sujet. Telle est la racine originelle de sa servilité.

Comme le montre Nietzsche d’une autre manière, l’essence de la métaphysique réside bien dans la servilité. C’est la même chose de définir l’esclavage comme posture, ainsi que je suis en train de le faire, et d’interroger la métaphysique sur sa vérité.

Je dirai dans le même sens que le règne des raisons est le règne de la nécessité en tant qu’elle est préalable au nécessaire. Et le préalable de la nécessité, c’est bien ce qui définit la position servile.

J’indique en passant que ce préalable de la nécessité est reconnaissable partout où l’esclave est chez lui, c’est-à-dire dans tout ce qui s’entend de la manière métaphysique. L’expérience en est bien sûr le paradigme, puisqu’elle suppose à la fois le préalable du sujet (pas d’expérience s’il n’y a personne pour la faire) et le préalable du savoir (il n’y a d’expérience que dans un dispositif au moins implicite, lequel est effectuation du savoir). Et rien n’est plus métaphysique que l’expérience, malgré les apparences, puisqu’elle consiste à s’emparer d’un savoir qu’on supposait à l’étant, corrélativement à la décision qu’il soit, malgré la tautologie de sa désignation, le sujet de son propre être.

Mais on peut prendre d’autres exemples que la notion d’expérience. Ainsi la notion d’expression me paraît être pareillement servile, puisqu’elle suppose l’antériorité logique d’un sujet sur ce dont il est le sujet. Impossible, autrement dit, de penser la métaphysique sans recourir d’une manière ou d’une autre à cette notion (par exemple il faudra reconnaître que la réalité de l’étant consiste à exprimer les raisons de son être). Dans l’ordre humain, ce sont les esclaves qui s’expriment puisque dans l’expression c’est encore et toujours de soi qu’il s’agit.

 Un esclave dit ce qu’il avait à dire, quand il parle, et c’est pourquoi sa parole ne compte pas. La liberté au contraire consiste à dire ce qu’on n’avait pas à dire et par là à faire autorité (être un auteur). Car la pensée, au contraire, suppose le respect et donc la crainte : on ne pense que pour autant qu’en soi c’est du vrai lui-même qu’il s’agit.

L’expression s’oppose donc à la pensée comme la satisfaction, affect servile s’il en est, s’oppose à l’étonnement dans lequel une réflexion intervient pour reconnaître que c’est vraiment le vrai qu’on a rencontré, et par conséquent pour admettre que, d’être son affaire et non pas la nôtre, la vérité ne pouvait pas être ce qu’on aurait préalablement conçu qu’elle était. L’admiration, de la même manière, est un affect de liberté : elle s’oppose à l’idiosyncrasie servile posant qu’en la grandeur des autres c’est en réalité d’une petitesse dissimulée qu’il s’agit. Or l’admiration comprend en elle de l’étonnement, c’est-à-dire de la reconnaissance qu’il y a une vérité, en l’occurrence personnelle. Et il ne peut y avoir de vérité personnelle qu’à la condition que les raisons ne comptent pas ! (Vous avez compris qu’admirer consiste à reconnaître dans la vie de quelqu’un ce que j’ai appelé la « métaphore personnelle » : que sa vie soit un acte de signification irréductible à tout savoir possible – ce qui est proprement « réussir sa vie ».) Car il est bien évident que c’est l’esclave qui a raison, en réalité, et qu’on n’admire jamais qu’à avoir décidé que la réalité ne comptait pas – au nom de la distinction de la vérité, c’est-à-dire au nom de l’impossibilité que nous soyons vraiment celui que nous sommes « par ailleurs » (n’importe qui : le sujet de la réflexion, celui qui ne peut ni pardonner, ni promettre, ni signer). L’admiration est un affect de liberté, comme la promesse et le pardon sont des actes de liberté : la réalité importe autant qu’on veut, mais elle ne compte pas. Voilà trois manières d’éprouver cette vérité.

Quand on dit que la nécessité est l’ordre de la servilité, on énonce un truisme (Aristote). Mais à partir de ce que je viens de dire, on peut souligner que la nécessité ne renvoie pas originellement au besoin (paradigmatiquement : le mouvement des navettes) mais qu’elle est bien plus originelle : elle renvoie à la métaphysique c’est-à-dire à raison elle-même quand le moment réflexif (prendre la posture servile : décider d’être n’importe qui) la sépare du respect ! Avec Nietzsche, il faut dire que la raison entendue comme le préalable du vrai qui dès lors ne l’est plus (forcément : si la raison lui est préalable, ce n’est plus lui qui compte mais elle) est servile. Servile signifie, je le rappelle, incapable de respect. Et la réflexion effectue abstraitement cette incapacité sous les espèces du préalable de la raison – détermination originelle du métaphysique.

Vous pouvez vous étonner de ma proposition : n’est-ce pas le propre du maître de posséder la raison, au sens où il indique les nécessités que l’esclave va en quelque sorte réaliser par son travail ? Il y a en effet quelque paradoxe à qualifier, à partir de la distinction de l’expérience et du respect, la métaphysique d’intrinsèquement servile, dès lors qu’on ait par ailleurs que la métaphysique est au contraire un discours de maître (définition de ce terme : celui qui dit le vrai en vue du bien).

Que votre remarque soit réellement une objection supposerait que le maître soit un autre que l’esclave. Mais il ne semble pas qu’on puisse dire cela, puisque ce terme de « maîtrise » désigne comme telle la place convoitée par l’esclave, autrement dit la servilité accomplie. Car c’est bien l’esclave qui compte dans le maître (et non l’inverse puisque la nécessité prime sur leur relation), bien qu’évidemment pour l’ensemble des esclave ce soit le maître qui compte.  Car qu’est-ce qu’un maître, en vérité ? Rien d’autre qu’un esclave qui a réussi. Par exemple un doctrinaire qui veut soumettre les autres à son discours, ne le fait qu’à la condition d’avoir pour passion de se soumettre à une vérité qu’il imagine toute faite et éternellement préalable – pour, précisément, qu’on puisse s’y soumettre. Même le despote qui commande capricieusement suppose le préalable de son plaisir et, en lui-même, la décision subjective de’ s’y soumettre avant d’y soumettre les autres. C’est pourquoi l’antériorité du commandement sur le travail ne réfute pas mais au contraire conforte ce que je viens de dire de l’antériorité de la raison comme paradigme de la servilité.

Et comment la raison ne serait-elle pas antérieure à ce qu’elle permet de comprendre, puisque précisément elle permet de le comprendre ? Bien entendu, c’est de la raison anonyme que je parle ici. A quoi on oppose la raison des philosophes qui est faite, comme je vous l’ai expliqué pendant un an, d’une nomination secrète (la causalité platonicienne des idées, la formalité kantienne de la conscience morale, et ainsi de suite). En critiquant l’antériorité de la raison qui permet de comprendre, je ne prône donc aucun irrationalisme. Bien au contraire : il s’agit en tout cela de la vraie raison, c’est-à-dire de la raison philosophique, que je distingue de la raison métaphysique – en suivant ce que les lectures des philosophes enseignent à tout le monde, à savoir, précisément, que la vérité de la raison réside dans la secrète nomination dont j’ai fait la théorie l’année dernière. Bref, ce n’est pas l’irrationalisme que j’oppose à la métaphysique, mais la pensée – par ailleurs toujours métaphysique (mais « par ailleurs » seulement).

Or l’antériorité de la raison, nous sommes habitués à la nommer « constitution ». L’expérience est l’effectuation de cette nécessité, puisqu’il n’y a jamais d’expérience que du constitué, c’est-à-dire que de ce qui ne compte pas (dans le constitué, ce qui compte, c’est le sujet constituant).

Le contraire de l’expérience, de ce point de vue, c’est l’épreuve, qui est toujours rencontre de ce qui n’est pas constitué, de ce qui a été laissé être, de ce qui fait par conséquent événement.

L’envers de l’expérience est donc la littérature, parce que l’événement ne se dit jamais que littérairement – si vous m’accordez de dire à la fois qu’il marque et qu’on doit nommer « littérature », à partir du paradigme métaphorique, le discours de celui qui est marqué, en tant qu’il est marqué. C’est dans la littérature que de la vérité peut se rencontrer, jamais dans le savoir qu’on tient de l’expérience. Et l’objet de la littérature, pour revenir à ce que je disais tout à l’heure, c’est forcément quelque chose qu’on médite.

Dans l’expérience on ne s’est jamais quitté puisque rien n’a jamais compté (il y a eu seulement une importance), alors qu’on ne revient jamais d’une épreuve, bien qu’on reste « par ailleurs » ce sujet de l’expérience que n’importe qui continue toujours d’être. L’expérience effectue la position servile : être nécessaire pour soi-même. Dans l’épreuve, c’est évidemment le contraire, puisqu’il n’y a d’épreuve qu’à  ce qu’on n’en revienne pas.

L’expérience identifie la vérité au savoir, l’épreuve le fera à la marque, ou plus exactement à l’effet de la marque (le vrai, ce n’est pas la marque mais le marqué). Là où est la marque n’est pas le savoir – et c’est de cette corrélation qu’il s’agit dans le respect, quand je dis qu’il est la reconnaissance du vrai comme tel ou quand je dis qu’il n’y a de respect que de ce qui est marqué et par là même marquant (en quoi respecter est une épreuve). De cela, on ne peut ensuite parler que littérairement. Signe de vérité.

La métaphysique : exclusivité du choix et de la liberté

Quand on considère la métaphysique à partir de ce que Heidegger appelle sa question originelle, celle que pose Leibniz et qui demande pourquoi il y a l’étant et non pas plutôt rien, on se trouve amené à la définir par la priorité des raisons. Car dans l’étant en général, d’après cette question telle qu’elle est précisément formulée, ce sont les raisons qui comptent. L’étant lui-même ne compte pas. Ainsi, à décider originellement que ce sera les raisons et non pas l’étant lui-même qui comptera, la métaphysique exclut originellement qu’on respecte jamais.

La servilité de la métaphysique telle qu’elle est expressément indiquée dans la première de toutes les questions réflexives, on peut aussi l’indiquer de manière positive : si rien ne compte jamais, cela signifie que tout importe toujours. L’essence de la métaphysique se trouve donc dans la doctrine du bien, si l’on nomme ainsi la doctrine où se réfléchit la nécessité pour n’importe quoi d’importer plus ou moins. Toute chose est plus ou moins importante, et tout ce qui importe plus ou  moins est un bien ; le monde est l’horizon des biens. Evidence de la servilité.

Je dis la même chose encore autrement : on appelle métaphysique la posture dans laquelle il est toujours question des meilleures raisons. Pas seulement des raisons, comme on l’imagine à considérer la question qui l’inaugure, mais bien les meilleures raisons, parce que l’impossibilité éthique du respect (la servilité) qui est impliquée dans la formulation de cette question, en impliquant que rien ne compte et que tout importe plus ou moins, range la question de l’être dans l’a priori de la question du bien. Aucune raison ne peut être considérée qu’elle n’ait à être, au moins implicitement, la meilleure raison. A quoi s’oppose bien sûr la crainte inhérente au respect.

Or qu’est-ce que la meilleure raison, d’un point de vue subjectif ? je réponds : c’est la cause nécessaire du choix et par là même la production d’un certain sujet. Tout choix est choix du préférable, et inversement, dès que le préférable apparaît (parfois de manière réflexive comme dans le jeu de qui perd gagne), il est impossible qu’il ne soit pas choisi. Quand la raison, forcément meilleure, apparaît, un sujet est produit comme sujet défini par le choix. Le sujet du choix est donc identique au sujet du savoir (ma compétence et ma capacité de choisir sont le même), et la soumission originelle à la question des biens – définition de l’esclave, on l’admettra – suffit à le définir. La définition du sujet par le choix est tout simplement l’indication de l’esclave. Je traduirai cela en disant que le choix n’a jamais d’autre sujet que le savoir, et que l’identité du sujet au savoir définit l’esclave (un médecin, un précepteur, un cordonnier… pour garder des exemples aristotéliciens).

La notion de choix est corrélative de celle d’expérience, pour penser la servilité. D’ailleurs est-ce que les meilleurs choix ne sont pas ceux que fait l’homme d’expérience ?

Est-ce de la faute de quelqu’un si telle raison est la meilleure ? Entre deux voitures, par exemple, on peut imaginer que l’une soit plus solide que l’autre (et que le critère de la solidité soit celui qui compte en l’occurrence). Qui est responsable de cet état de fait, c’est-à-dire de la nécessité de choisir une voiture plutôt que l’autre ? personne, bien sûr. L’acheteur compétent qui choisira librement la meilleure des deux voitures sera donc un sujet de savoir : un sujet non seulement défini, mais constitué par sa compétence puisqu’elle permet que la meilleure voiture apparaisse comme telle, un sujet qui aura indubitablement choisi et qui sera parfaitement irresponsable.

J’appelle « métaphysique » le discours producteurs de cette irresponsabilité. Et bien sûr il faut nommer « expérience » le procès de cette production. En quoi elle est bien, dans sa corrélation à celle du choix ou, si l’on préfère, dans son encontre à celle du respect, la plus servile des notions.

Dire que la métaphysique est l’ordre de l’expérience par opposition à l’ordre de l’épreuve, c’est par conséquent dire qu’elle est l’ordre du choix par opposition à l’ordre de la décision, donc aussi l’ordre de la morale par opposition à l’éthique.

Le respect s’entend donc toujours à l’encontre de la métaphysique, entendue comme la configuration de ces nécessités.

En quoi vous vous étonnez sûrement à nouveau, puisque le respect est une notion morale et que la morale, de concerner le sujet expressément identifier à son anonymat (mon devoir est de faire ce que n’importe qui aurait raison de faire), dois dès lors être rangée dans l’ordre des réalités serviles !

Mais justement : le respect moral, cela n’existe pas ! J’aurai sûrement l’occasion de reprendre certains textes de Kant, pour vous le montrer : vous verrez qu’il est constamment obligé de se dédire, notamment quand il avoue que le respect pour la personne humaine est en réalité le respect pour la loi morale (la personne humaine ne compte pas, même pas en général : elle importe seulement à la moralité pour que celle-ci advienne). Pour l’instant, je vous donne l’argument : le respect moral, c’est le respect comme commandement et non pas le respect comme sentiment. Autrement dit, si nous éprouvons du respect (j’insiste sur cette référence à l’épreuve), c’est que nous avons reconnu une nécessité non pas représentative (que quelqu’un ait agi comme s’il avait été n’importe qui) mais éthique (il n’a pas cédé sur l’impossibilité subjective d’être n’importe qui). Je reviendrai bientôt sur cette nécessité, mais vous voyez déjà que le respect « en général », celui qu’on doit à toute personne, est seulement l’idée obligatoire du respect. Et à l’instar du concept de chien qui n’aboie pas, l’idée obligatoire de respecter ne s’éprouve pas. Les gens que je dois respecter (quiconque), je dois les respecter. Quant à savoir si je les respecte effectivement… Par contre il y a des gens pour qui j’éprouve effectivement ce sentiment. Eux, ce sont tout au contraire des gens qui ne sont pas n’importe qui. Et bien sûr, chacun pense la même chose, même s’il est contraire aux nécessités de la représentation (au sens d’affichage public) de le dire. Ces nécessités, on peut les déconstruire et rendre au respect sa dimension qui est non pas morale mais éthique. C’est mon travail, en ce moment.

La psychanalyse ne dit pas autre chose que ce que je viens d’exposer, qui range la morale du côté du surmoi c’est-à-dire de la jouissance (or qu’est-ce que l’esclave, sinon justement le sujet qui s’en tient à la jouissance ?) et qui l’oppose à l’éthique, située au contraire du côté du désir.

L’opposition de la morale, qui appartient intrinsèquement à la métaphysique c’est-à-dire aux raisons qui comptent (précisément : un acte moral, on a des raisons – et a priori, en plus ! – de l’accomplir), et de l’éthique, on peut la traduire par l’opposition du choix, structure servile, et de la décision, structure libre (car le contraire de l’esclave est l’homme libre et non pas le maître, qui en est l’accomplissement). La décision, c’est au niveau de la sensibilité qu’elle se situe parce qu’elle est toujours déjà prise (prendre une décision, c’est reconnaître en soi une certaine aversion, par exemple). Et justement, le respect est un sentiment.

Dans les prochaines séances, nous verrons donc en quoi le respect, dont j’ai déjà dit qu’il était en lui-même une distinction, sépare, dans l’unité du sentiment, la morale qui le concerne « en général », de l’éthique qui le concerne « en particulier ». Concrètement, cela signifie qu’il faudra que nous découvrions pour qui nous éprouvons en particulier, alors même que nous avons le devoir de respecter n’importe qui.

 

Je vous remercie de votre attention.

 

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