Cours du 18 mai 2001

 

L’autorité une du mal et de la vérité : division du sujet personnel. 

 

L’autorité n’est jamais quelque chose de positif ; ce n’est pas la puissance, même morale. Vous le reconnaîtrez tout de suite quand je vous aurez dit que la puissance contraint à l’obéissance, alors que l’autorité contraint au respect. Et le respect, c’est la reconnaissance du vrai comme tel, lequel se définit précisément d’être autorisé (par exemple un vrai billet de banque), et seulement par cela. Mais le vrai, s’il ne s’oppose en rien au réel ni même au faux (un billet peut être absolument identique à un vrai, sans pour cela cesser d’être un faux), ne se reconnaît pas en lui-même mais par son effet, qui est toujours un effet de distinction. Je l’ai dit souvent : il est contradictoire de parler d’une expérience du vrai, puisque la chose ne compte pas dans l’expérience (on peut la jeter une fois le savoir obtenu), mais il y a une épreuve du vrai, si le vrai est ce qui compte et par là produit un effet d’origine. Et une épreuve, c’est ce qui ne laisse pas le sujet identique à lui-même mais le divise entre ce qu’il est désormais et ce qu’il est toujours.

La division du sujet entre le désormais et le toujours, autrement dit entre la généralité du « par ailleurs » et la partialité de la marque, c’est l’effet du vrai. On le reconnaît à cela : est vrai ce qui nous divise, ce qui nous produit comme sujet divisé – autrement dit ce qui nous distingue, si l’on définit ce dernier terme comme « produire en tant que distingué », la distinction étant bien entendu interne à la chose ou à l’être considéré (comme dans l’exemple du « bourgeois distingué ») : une division entre la réalité et la vérité qui produise, précisément comme telle, un effet que nous dirons de vérité – laquelle est toujours antérieure à elle-même.

Si donc le vrai se reconnaît à ce qu’il nous produise comme divisé, alors cela signifie que la division que nous réfléchissons comme distinction entre la marque de l’origine (« désormais ») et le « par ailleurs » de la réalité doit lui appartenir, est en même temps une impossibilité à nous reconnaître nous-mêmes, et donc à concilier l’autorité et l’expérience, où il s’agit tout au contraire de se reconnaître toujours plus et toujours mieux.

L’impossibilité à la représentation, cela s’appelle le mal. Je vais donc examiner aujourd’hui l’antériorité de la vérité à elle-même et essayer de vous montrer qu’elle nous fait reconnaître son identité au mal.

Exclusivité de l’autorité qui divise et de l’expérience qui réduit

Ce qui relève du respect, c’est toujours quelque chose de marqué, et par là de marquant. Et c’est précisément d’être faits de leur propre division qu’ils nous marquent, puisque la marque est le point d’étrangeté absolu à la réalité, par là même facteur de vérité. Dès qu’on parle de vérité, on laisse tomber la réalité et par conséquent l’expérience qui la constituera en possibilité d’être réfléchie. Il n’y a pas d’expérience du vrai parce que le vrai est fait de sa propre division et qu’il produit un effet de division, alors qu’on est le même à l’issue de l’expérience, puisque la chose qui a été aperçue a pour statut de ne pas compter et qu’on n’a dès lors pas fait de rencontre. L’expérience s’oppose à l’épreuve en ceci notamment qu’elle n’est pas un événement mais le cours normal des choses. Or on ne s’autorise pas du cours normal des choses, par définition sans « effet ».

La notion d’autorité s’entend donc à l’encontre de celle de l’expérience, qui est « la plus servile des notions » : là où il y a expérience, il n’y a pas d’autorité puisque c’est de son savoir complété qu’on s’autorise, du savoir qui fait qu’on est encore plus et mieux soi-même qu’on ne l’était avant.

L’autorité, au contraire, renvoie à une division originelle de soi, puisqu’elle concerne tout sujet dont la réalité ne compte pas. Celui qui inspire le respect le fait de ce que sa réalité (par exemple c’est un bourgeois : il vit du travail des autres) ne compte pas (le bourgeois distingué inspire du respect même au plus militant des révolutionnaires).

J’insiste pour opposer l’autorité et l’expérience : s’autoriser de son expérience comme assurément on peut le faire dans une multitude de domaines, c’est s’autoriser d’un savoir dont on soit la production, et par conséquent c’est démissionner de soi-même dans le moment où l’on progresse subjectivement dans le service des biens – ce qui s’appelle tout simplement être meilleur qu’on ne l’était.

Il y a un paradoxe à dire que le meilleur est celui qui a poussé le plus loin sa démission – laquelle constitue le noyau éthique de l’expérience, puisque celle-ci trouve son essence dans l’impossibilité que les choses puissent compter, et que cette impossibilité est dès lors celle du respect. L’impossibilité de respecter et la nécessité de mettre en avant l’expérience sont le même et cela définit l’esclave, comme nous avons eu l’occasion de le comprendre. Et l’esclave, assurément, il n’a pas d’autorité ! Ce qui revient à dire qu’il est celle de son expérience où la division d’avec soi-même trouve tendanciellement à se résorber, comme certain ouvrage de 1807 a pris le temps de le montrer. Concrètement, le paradoxe disparaît dès qu’on réfléchit : le meilleur élève de la classe, par exemple, est celui qui résorbe le plus et le mieux sa division entre celui qu’il est personnellement et le sujet que le système scolaire a pour mission de produire. A la limite, ses devoirs sont identiques aux corrigés que le professeur possède par devers lui : il n’y a plus personne.

De même le médecin qui a une longue pratique est, toutes choses égales par ailleurs, un meilleur médecin que celui qui vient juste de terminer ses études. Si on le choisit pour son expérience, on le choisit donc justement parce qu’il sera plus et mieux médecin que l’autre : moins lui-même, et plus une fonction du savoir médical – lui-même, dans ce contexte, signifiant seulement sa capacité d’erreur. C’est l’exemple de Charles Bovary : à estropier le patient, il est bien Charles Bovary !

Impossible par conséquent de rapporter l’expérience à une autre autorité que celle du savoir : l’homme d’expérience, celui auquel on a les meilleures raisons de faire appel,  ne sera jamais qu’un « en tant que » (le médecin le plus expérimenté tend à être la médecine elle-même).

Donc l’autorité divisant le sujet entre sa réalité et sa vérité, alors que l’expérience est l’opération qui consiste à suturer cela, on exclura que l’on puisse jamais s’autoriser de son expérience. Ou plus exactement, on a raison de le faire dans la mesure exacte de sa démission, la décision de parler ou d’écrire « en tant que ». Et un « en tant que », c’est le contraire d’un auteur : issu du savoir il produit un effet de savoir, à l’encontre de l’auteur qui produit au contraire un effet de vérité.

Pas question qu’on admette l’expérience ! Dans cette injonction négative, on a une prosopopée de l’autorité puisqu’elle est l’interdiction de l’interdiction de respecter. Là où l’expérience est admise, alors l’autorité tombe : on est dans l’effet de savoir, et non pas dans l’effet de vérité. Autrement dit c’est un « en tant que » qui parle : quelqu’un qui a trahi la promesse qu’il était originellement pour l’humanité et pour lui-même – le propre de la promesse étant, je le rappelle, qu’elle soit l’interdiction que la réalité (et donc l’expérience) comptent jamais.

Le même sujet de la vérité et du mal

L’exemple de Bovary que je viens de rappeler, sa bêtise, relève d’une certaine manière du mal (l’opération du pied-bot paraît quasiment criminelle, et d’autant plus peut-être qu’elle est faite avec les meilleures intentions) dont vous voyez bien que l’effet est le même que la vérité : en cet échec thérapeutique, c’est vraiment de Bovary qu’il s’agit ! Mal et vérité se conjoignent donc dans une problématique de l’effet – dont je dirai qu’il ainsi détermine le sujet dans sa vérité, si le vrai se reconnaît à l’effet de vérité qu’il produit.

S’il n’y a d’humanité en nous qu’à ce que nous soyons autorisés à faire ce que nous faisons et qui est toujours le mal (puisque l’idéal d’une vie morale consiste en réalité à agir normalement, sans qu’on puisse en retirer aucun mérite), alors la vraie question est indistinctement celle de la vérité et celle du mal comme n’en formant qu’une, celle de l’autorité. Vous apercevez l’horizon de mon questionnement : l’identité entre la réponse effective à la question qui (par opposition à la question quoi à laquelle on répond en désignant une place) et la question de l’autorité.

L’horizon de tout cela, c’est une thèse qu’il ne suffit assurément pas d’énoncer formellement mais que je vais essayer de développer de diverses manières : le vrai est cela qui s’entend de ce qu’on se soit autorisé de soi-même, par opposition à la place ou au savoir dont on s’autorise habituellement.  Dans l’identité étonnante de la question de la vérité et de la question du mal, c’est encore de la distinction entre qui et quoi qu’il s’agira. Et cette distinction, on peut désigner son effet sous le nom de respect, si l’on accorde qu’il est impossible de distinguer qui de quoi autrement que de manière respectueuse.

Le respect est l’épreuve réfléchie du vrai comme tel. Cela signifie qu’il est le sentiment de la distinction entre ce qui compte et ce qui importe, puisqu’on ne respecte jamais que ce qui est divisé entre une réalité qui importe et une vérité qui compte, instituant par là même un UN de la vérité. Car le vrai est un, et son unité tient précisément à ce qu’il soit distingué à l’intérieur de lui entre lui-même comme vrai et lui-même comme réel, entre son indéniable importance et l’impossibilité que cela puisse jamais compter. Ce paradoxe du redoublement, que je vous ai déjà exposé, est le même que celui en quoi consiste la nécessité pour le vrai de se précéder véritativement lui-même : c’est seulement en vérité qu’on peut parler de vérité (le vrai ne l’est qu’à l’être vraiment). Ma thèse est donc, en soulignant la nécessité que la vérité ne puisse distinguer qu’à être déjà sa propre distinction, de penser l’autorité et son effet à partir de son « vrai » sujet, le distingué comme tel autrement dit le vrai. Et le vrai, on ne l’entend qu’à l’encontre du bon… En quoi le mal et la vérité ont bien le même sujet.

Car quand on parle du sujet de l’autorité, on désigne cela qui impose le respect alors même que nous pourrions (comme dans le cas du mal) récuser jusqu’à l’éventualité qu’on éprouve ce sentiment. Toute la question de l’autorité tient dans cette restriction, qui libère la problématique de l’habituel horizon des idéaux. Car la question de la vérité n’est d'aucune manière la question du bien, et c’est le paradoxe du sujet du respect (ou plutôt de son objet) qu’il impose ce sentiment alors même qu’il ne doit pas forcément l’imposer. C’est ce flottement que je considère comme la distinction de ce qui compte : le vrai, que seule l’abstraction représentative met dans le même camp que le bien mais que le respect, justement parce qu’il est éprouvé et non pas voulu, parce qu’il s’impose, libère de cette contrainte.

N’importe quoi n’impose pas le respect, et c’est à reconnaître le même sujet pour la vérité et pour le mal qu’on peut le comprendre. Car la distinction du vrai, c’est la contradiction entre la violence de l’imposition et sa légitimité. Cette contradiction, je la mets en corrélation avec la nécessité de la même précession juridique de la vérité et du mal (il n’y a de vérité que vraiment ; c’est déjà un mal et pas simplement un malheur qu’il y ait le mal), en tant qu’elle récuse la nécessité représentative (le vrai n’est pas l’évident, et le mal est ce que je ne peux pas me représenter qu’on fasse soi-même).

L’antériorité

Ce qui récuse la nécessité représentative, on peut dire que cela distingue le vrai du bon. C’est toujours antérieur : les raisons qu’on pourrait donner doivent préalablement avoir valu et cela ne peut se faire que parce qu’on était déjà libéré de l’identité du vrai et du bon. L’antériorité juridique qui paraît ainsi conditionner l’autorité, c’est déjà l’autorité.

Si le vrai est vrai, c’est qu’il était déjà vrai – comme le mal était déjà un mal à l’instant où il apparaissait : il faut déjà être dans la vérité pour se rapporter à la vérité, et seul un méchant peut choisir une vie de méchanceté.

La question de l’antériorité, on peut dire que c’est la question de l’origine, dès lors qu’on l’identifie à sa propre impossibilité (elle précède le commencement, lequel se définit de n’être précédé par rien), comme condition pour qu’autre chose soit possible. Mais c’est là nommer et non résoudre la difficulté, à ceci près que cette remarque nous fait tout de même apercevoir que dans le cas de la vérité aussi bien que dans celui du mal, c’est à un originel que nous avons affaire. Puisque l’effet de vérité est toujours un effet d’origine, on peut en désigner le sujet comme « originel ». C’est à la nécessité du préalable absolu qu’on a toujours affaire quand on fait l’épreuve (et non pas l’expérience !) du vrai et du mauvais.

Quand nous nous sommes interrogés sur le respect, nous avons vu qu’il ne fallait pas confondre le respect comme commandement qui concerne n’importe qui, et le respect comme sentiment qui concerne certaines personnes particulières. On doit respecter n’importe qui, bien sûr, mais on ne respecte que certaines personnes. Lesquelles ? je vous rappelle la réponse à laquelle nous étions parvenus : les originels, ceux qui d’une manière ou d’une autre présentifient l’origine (ainsi le nom d’Euclide inspire-t-il un respect particulier aux géomètres, etc.). Le respect est un détecteur d’origine, et il fait apercevoir le vrai, par là même, puisqu’on appelle vrai cela qui existe selon l’origine (par exemple un billet de banque, selon l’institution qui émet la monnaie).

Or cette antériorité, nous pouvons la réfléchir pour penser le mal, au-delà de la nécessité d’être déjà mauvais pour être mauvais : si l’originel, on le respecte, le mal lui-même est forcément reconnaissable à son effet qui est un effet de respect – effet qui est donc l’antériorité du mal à lui-même, bref le mal.

Voyons-le concrètement. Par exemple la brute respecte la force, l’escroc respecte l’argent, le despote respecte le pouvoir etc. Il ne s’agit pas seulement là des objets de leur désir, mais bien de leur respect, parce que ces choses sont des instances de légitimation pour les personnes concernées, autrement dit des autorités : quoi qu’ils en aient, ils ne restent pas dans la stricte et triviale factualité parce qu’il faut qu’une certaine instance les autorise à faire ce qu’ils font. L’assassin, parce qu’il n’est pas une force aveugle de la nature mais un humain, ne tue qu’à se reconnaître autorisé à le faire. La question du mal est celle de cette autorisation, qui est donc effet d’un préalable dès lors entendu comme autorité.

Lorsque je lis des travaux sur la question du mal, je suis toujours frappé par ceci que l’on cède tout de suite sur la question juridique et qu’on enferme alors la notion dans l’alternative de l’absurdité (et de fait personne ne peut « choisir » de faire le mal : choisir consiste précisément à prendre le meilleur) ou de l’incompréhensibilité (la théorie kantienne du « caractère intelligible » et ses différentes variantes). Soit on explique le mal par une aliénation plus ou moins radicale (je vous ai indiqué la semaine dernière en quoi la psychanalyse me paraissait répondre de façon satisfaisante à cette question qui ne compte pas), soit on prend une pose mystique pour chanter négativement le « mystère », l’ « énigme », le « sans fond », qui seraient constitutifs de la condition humaine. Je ne nierai certes pas ce dernier point (c’est précisément le sens de mon travail que la question de l’humain soit la question du mal), mais je dénoncerai l’attitude consistant à en faire un absolu magique ou théologique : c’est de vérité qu’il s’agit dans tout cela, puisqu’on ne fait jamais rien qu’à être autorisé à le faire. C’est parce qu’il n’y d’humain que causé par la vérité que le mal est pensable, précisément comme mal et non pas comme malheur – pensable comme origine pour l’effet de vérité, et ainsi comme la vérité elle-même.

Toute les apories concernant le mal sont levées, à mon avis, quand on reconnaît que cette question est la même que la question de la vérité, parce que c’est bien de son rapport au vrai comme tel que le pire des criminels s’autorise encore, lui qui n’est mauvais qu’à l’avoir été depuis toujours.

Car  qu’est-ce qu’un humain, sinon un vivant qui se constitue lui-même (dans sa responsabilité éthique) d’être autorisé du vrai ? Le mal, selon moi, c’est justement cette autorisation dont seul le vrai peut être sujet, et que nous ne pouvons assurément pas nous représenter comme telle.

Mais que nous ne puissions nous le représenter, est-ce que cela change quelque chose à la nécessité pour quiconque d’être autorisé à faire ce qu’il fait ? celui qui bafoue la plus élémentaire dignité humaine, s’il le fait, c’est bien qu’il « pense » (les guillemets pour indiquer qu’il ne s’agit pas là d’une réflexion mais d’une pensée rendant ou non la réflexion valable), qu’il peut le faire, non seulement en fait mais surtout en droit. Est-ce qu’une formule comme « je serais bien bête de m’embarrasser de scrupules » n’est pas en elle-même un témoignage sur un certain « effet » de vérité ? Forcément : elle écarte l’éventualité d’un tort ! Vous me direz que mon exemple est mal choisi, puisque la mauvaise foi y est évidente (les vrais criminels n’ont même pas l’idée des scrupules dont ils pourraient s’embarrasser). Mais raison de plus : cette dénégation, cette mauvaise foi, si elles ont lieu dans une certaine subjectivité, c’est qu’elles y sont encore autorisées ! Il y a des gens qui passent leur vie à fuir l’éventualité même qu’ils puissent un jour réfléchir, faire un examen de conscience, évaluer leur vie, s’interroger sur leur désir. Eh bien c’est cette fuite permanente qui, d’avoir lieu en eux et d’être le sens de toutes leurs actions (ils ont toujours quelque chose à faire, ils « savent » qu’il ne sert à rien de se poser « trop » de questions, etc.), qui est autorisée. Car on ne fait que ce qu’on a, immédiatement ou réflexivement (ce qui inclut la mauvaise foi et toutes les formes de « bonne conscience »), raison et non pas tort de faire. Voilà pourquoi l’antériorité du mal et celle de la vérité sont la même.

Bref, il n’y a qu’une question qui est celle de l’autorité – dès lors que cette question est indistinctement celle du mal et de la vérité. En quoi on désigne un certain sujet (au sens logique et ontologique, mais non pas subjectif) du mal, qui est le vrai. Vrai, cela signifie tout simplement « sujet de la vérité ». Moi je dis que cela signifie aussi « sujet du mal », et que tout s’éclaire quand on l’a reconnu.

La vérité comme division : permettre et autoriser

Le vrai on le reconnaît à son effet, qui est un effet de division. Ce qui me divise est vrai, tout le reste est ou bien réel ou bien faux. Cet axiome qui rassemble la théorie de la marque, celle de la tradition et celle de l’éthique, permet de penser l’un du mal et de la vérité, autrement dit l’autorité. Pour aujourd’hui, je mettrai l’accent sur la nécessité que le sujet de la distinction soit lui-même divisé : c’est bien du vrai dans sa division propre, autrement dit dans sa distinction, qu’il s’agit à chaque fois qu’on parle de responsabilité. Et la question de la responsabilité, c’est indistinctement celle de la vérité (si vous m’accordez qu’il n’y a de vérité qu’en première personne) et du mal (la question ne se pose que quand on n’a pas agi normalement c’est-à-dire bien).

Vous ne vous étonnerez de cette affirmation qu’à confondre la vérité avec le savoir : quand je dis qu’on ne fait jamais que ce qu’on est autorisé à faire, je ne dis pas qu’on n’agit jamais qu’à se conformer à quelque chose dont on aurait connaissance et qui ne pourrait alors, immédiatement ou réflexivement, que causer notre bien. Je dis même exactement le contraire. Car pour celui qui se conforme à quelque chose, ce qui compte, ce n’est pas la chose à laquelle il se conforme (elle importe, en ceci qu’elle va conférer la détermination) mais c’est de se conformer.

Quand je dis que l’autorité doit s’entendre à travers l’impossibilité qu’on ne fasse rien sans y être autorisé par quelque chose (et non pas quelqu’un !) que dès lors il faut nommer le vrai, c’est bien pour vous indiquer que cette autorisation est un « effet » de ce qui compte, celui auquel on dira qu’on reconnaît le vrai comme tel, et non pas une permission !

On confond en général permettre et autoriser. Je ne vais pas traiter pour elle-même cette opposition en forme de sujet de colle, mais il faut quand même que j’indique que la permission ne produit rien comme liberté parce qu’elle ne cause aucune vérité. J’ôte la laisse du chien pour lui permettre de courir comme il en a envie, par exemple : je ne vais pas dire que j’autorise mon chien à courir. La permission suppose donc qu’il soit déjà constitué d’une certaine manière comme sujet (il avait déjà envie de courir, et la seule question était de savoir si j’allais le laisser faire), alors que l’autorisation produit effectivement de la responsabilité dont par là même une autre chose pourra être autorisée. Ainsi le professeur que son titre administratif autorise à faire passer des examens pourra décider du sort des candidats, et les reçus pourront à leur tour arguer de cette décision pour faire advenir du vrai.

Produire de la responsabilité pour du vrai comme le fait l’autorisation va donc à l’encontre de la permission qui ne produit rien et qui ne divise pas. Mon chien était simplement empêché de courir tant que je ne lui permettais pas de le faire et la permission que je lui donne quand je juge qu’il ne risque aucun accident ne le concerne en rien comme sujet. Autoriser, par contre, cela signifie diviser. Le professeur peut n’éprouver aucune sympathie pour un candidat qu’il déclarera reçu et en éprouver pour un autre dont les résultats sont insuffisants, et c’est précisément depuis une telle division de lui-même (l’instance de vérité, et par ailleurs l’instance de réalité) qu’il peut produire les diplômes comme vrais ; mais qu’on récuse cette division et le diplôme obtenu cesse instantanément d’être vrai. Le plus célèbre des exemples est le bac de 68 : ceux qui l’ont obtenu cette année-là sont réellement bacheliers, mais ils ne le sont pas vraiment, parce qu’il n’y a pas eu de distinction entre les candidats (à ce qu’on dit) – et bien sûr la distinction entre les candidats, entre les reçus et les recalés, n’est facteur de vérité qu’à ce qu’elle ait d’abord été interne aux examinateurs, personnes autorisées c’est-à-dire divisées entre la réalité qui importait (ils étaient des membres de la société civile) et la vérité qui comptait (ils étaient des examinateurs), la vérité proprement dite consistant en l’unité de cette division qui l’antériorisait à elle-même.

N’importe qui peut permettre : il suffit d’avoir la puissance d’empêcher, y compris moralement. Mais pour autoriser, il ne faut pas être n’importe qui : il faut être autorisé à autoriser, selon l’antériorité de la vérité à elle-même dont je vous parle aujourd'hui. Cela signifie que ce qui nous autorise devait l’être préalablement lui-même, et que c’est depuis ce préalable à l’autorisation qu’on a reçue qu’on est soi-même autorisé, et non pas depuis l’autorisation elle-même, qui peut avoir été usurpée. On n’est autorisé qu’à ce que celui qui l’a fait n’ait pas été un imposteur, alors même qu’un imposteur peut accomplir parfaitement le travail de celui qu’il remplace (il est arrivé qu’on démasque ainsi de faux médecins, qui travaillaient à l’hôpital depuis vingt ans ou plus). En ce qui concerne la permission, cette question n’a aucun sens : celui qui permet a simplement la puissance de lever l’empêchement, et on ne cherche pas plus loin. Dans l’ordre propre de la possibilité, la permission produit du réel, alors que l’autorisation produit du vrai.

L’autorisation : division de la vérité, donc du sujet qui s’en autorise

L’autorisation cause le vrai qu’à être sa propre antériorité : on n’autorise que depuis une autorisation préalable.

La vérité et le mal répondent à la même nécessité : il n’y a de vérité qu’en vérité et non en réalité, et c’est déjà un mal et non un simple malheur (même métaphysique) qu’il y ait le mal. Cette nécessité de structure, quand on la transpose dans le subjectif, est familière. Je l’exprimerai d’abord en disant qu’on n’a raison qu’à la condition d’avoir raison d’avoir raison. On peut en effet imaginer des situations où l’on a tort d’avoir raison (par exemple si l’on s’appuie sur des informations auxquelles on n’avait pas le droit d’accéder), et d’autres où l’on a raison d’avoir tort (celui qui a confiance en l’humanité vaudra toujours mieux que le misanthrope). Ensuite je reprendrai la distinction de la volonté et du libre arbitre en disant qu’on ne peut choisir d’agir bien ou mal qu’à la condition d’être déjà quelqu’un de bien, comme on dit, ou quelqu’un de mauvais (il faut déjà être méchant pour choisir de faire le mal).

La vérité n’est la vérité qu’en vérité, et le mal n’est le mal que malignement. Sinon on parle de la réalité ou du savoir d’une part, de la dimension subjective du malheur (la méchanceté humaine) d’autre part.

Dire cela, c’est dire que la question qu’ils posent est celle de l’autorisation qui doit s’être déjà conditionnée elle-même, autrement dit être faite de sa propre antériorité : qu’elle ne soit pas seulement réelle, comme autorisation, mais encore valable c’est-à-dire autorisée. Car on ne fait ce qu’on fait – éventuellement le mal – qu’à être autorisé à le faire, et qu’à l’être légitimement.

Voilà le sens du paradoxe que je vous indiquais l’autre jour en disant que le mal consiste à respecter tel ou tel bien, maintenant que le respect est apparu dans sa dimension « spirituelle » c’est-à-dire exclusive de tout répondant. Car le respect que la brute éprouve pour la force, que l’escroc éprouve pour l’argent et ainsi de suite, valent bien comme l’autorisation qui cause leur action comme humaine et non pas naturelle, une action qui n’est précisément humaine qu’à renvoyer à cette impossibilité (ou infinité) véritative ou maligne dont il s’agit forcément dès qu’on parle de la vérité ou du mal. Autrement dit, ils ont fait ce qu’ils ont fait (à la limite faire taire leurs scrupules) forcément à se supposer avoir raison de le faire, et à se le supposer légitimement (sinon, en parlant d’erreur, on retombe dans la confusion du mal et du malheur, de la vérité et du savoir). En quoi je situe le vrai comme sujet de ladite autorisation

Le vrai, c’est la même chose que le réel, sauf que sa réalité ne compte pas mais uniquement sa légitimité. Reprenez l’exemple du faux billet de banque, celui qui est parfaitement imité, et vous verrez bien que ce qui fait la vérité du vrai, c’est simplement qu’il soit autorisé, que sa réalité soit légitime.

Quand donc vous avez affaire à du vrai, c’est-à-dire à quelqu