Cours du 26 octobre 2001

 

Distinction de l’auteur et du sujet éthique

Abordons maintenant la question de l’auteur, qui est plus exactement celle du cercle que constituent les deux notions d’œuvre et d’auteur dont on sort par un questionnement éthique, résumable ainsi : c’est le même de s’autoriser de soi et de produire le vrai. Toute la question de l’auteur se tient dans cette équivalence passablement énigmatique. En quoi c’est bien de la vérité qu’il s’agit, dans une équivalence faisant apercevoir que cette notion, avant tout autre domaine (notamment logique) relève de l’éthique.

Le vrai, par définition sujet de la vérité, est ce qui en décide. Et il ne peut en décider que dans un acte par lequel l’être humain se soit libéré de toute éventualité d’en être la raison. La vérité n’est pas humaine parce que l’humain est le reste d’un impact, celui de la vérité sur la vie.

Et dès lors que la vérité constitue l’humain comme son effet (il revient au même de dire que le vrai est ce qui nous divise ou qu’il est ce qui nous humanise), celui-ci ne saurait bien sûr en être la cause. Or il s’exprime dans ce qu’il fait. Donc l’œuvre s’entend d’un " retrait " dont le sujet humain a la responsabilité et qui soit tel que, de nécessaire (forcément, si elle est son expression), une de ses production devienne contingente. C’est ce " retrait " qui est la question de l’auteur telle que je vais l’aborder aujourd’hui : s’autoriser de soi, ce n’est pas s’autoriser de celui qu’on est.

 

L’auteur n’est pas le sujet éthique

Il serait absurde de nier qu’une œuvre soit l’expression de son auteur, et il va de soi qu’une approche reposant sur cet axiome est susceptible d’épuiser son objet. Mais justement : on n’est un auteur qu’à la condition éthique et non pas métaphysique que cela " ne compte pas ". En opposant ce qui importe à ce qui compte, on passe de la métaphysique qui est toujours celle de la nécessité à l’éthique essentiellement inconsistante, puisque justement, ce qui compte, on ne peut en établir l’importance. Ou plus exactement on peut le faire, mais on le fera réflexivement (pour la réflexion toute décision est un choix, puisqu’elle se révèle avoir été bonne ou mauvaise), et l’éthique s’entend précisément de son indifférence à la réflexion (raison pour laquelle son lieu exclusif est la sensibilité : c’est là où nous ressentons, et non pas là où nous voulons, que nous valons ce que nous valons).

L’inconsistance de l’éthique, c’est un autre nom pour dire l’autorisation de soi. Parler d’inconsistance de l’éthique, c’est dire qu’il n’y a aucune raison qu’on puisse communiquer qui puissent justifier ce qu’on fait. Par exemple on peut exposer les raisons qu’on avait de faire telle action morale, mais on ne peut jamais dire pourquoi on a pardonné – ou pas. Vous voyez en quel sens je dis que l’éthique est inconsistante : on s’autorise de sa réflexion dans la morale et plus généralement dans les actions, mais de rien – voilà le " soi " – dans l’éthique et plus généralement dans les actes. Pardonner ou promettre, si l’on prend ces paradigmes, impliquent la solitude, alors que les actions renvoient toujours à des possibilités identificatoires : on n’est jamais seul quand on choisit, on l’est toujours quand on décide, et la signature atteste en premier lieu de cette solitude, c’est-à-dire de l’impossibilité qu’on se reconnaisse jamais aucun semblable. Car si l’action est bonne, on s’identifie au sujet universel de la réflexion (" je n’ai aucun mérite : n’importe qui aurait fait de même "), et si elle est mauvaise, on s’identifie au sujet empirique singulier (" si vous aviez été dans ma situation financière, vous auriez pareillement gardé l’argent "). Dans l’éthique, c’est impossible. L’inconsistance de l’éthique et la solitude du sujet sont donc le même : il y a bien des raisons, mais l’éthique, précisément, c’est qu’elles ne comptent pas. On peut d’ailleurs donner une définition suffisante de l’éthique en disant qu’elle est l’ordre de la solitude, parce que cela exclut la réflexion dans laquelle on est en compagnie de soi-même. Bref, l’éthique, c’est la solitude comme sensibilité.

Que l’acte créateur, précisément en tant qu’acte, relève de la solitude, cela va de soi et on le sait depuis toujours. On peut tous en faire l’épreuve, par exemple dans l’opposition entre préparer un cours médiocre c’est-à-dire académique (même si l’on est tout seul dans son bureau, on le fait en compagnie des étudiants et plus généralement du système général de l’éducation) et travailler. Car quand on travaille, on ne sait pas quels concepts vont ou non surgir sous la plume, quels étonnements vont s’emparer de nous et nous contraindre à reprendre tout ce dont on était pourtant satisfait. La solitude, c’est donc d’abord d’être sans soi – et elle est en ce sens une condition de la pensée entendue comme exclusivité absolue de la vérité et du savoir, pour lequel on est toujours accompagné de son cadre institutionnel et de ses références. L’opposition du savoir et de la vérité, subjectivement, renvoie à l’opposition d’une médiocrité subjective d’un côté (ce que je sais, n’importe qui ayant lu les mêmes livres que moi le sait également) et de ce qu’on n’ose pas appeler une existence puisque précisément il n’y a personne pour exister. Mais ce personne, bien sûr, c’est le sujet de la décision, au sens où toute décision se prend dans la sensibilité – donc sans " soi ", si l’on désigne par ce terme le sujet qui évalue les données et surtout apprécie leur effet sur lui-même.

Certes, quand j’insiste pour dire qu’on ne pense jamais que sans soi, c’est pour dire que la pensée se fait exclusivement au niveau sensible. L’auteur est donc toujours le sujet d’une sensibilité, par opposition au savant qui est le sujet d’une réflexion.

Mais on ne peut pas ramener l’auteur au simple sujet éthique, parce que cela reviendrait à confondre l’œuvre et l’acte. Que la production d’une œuvre soit un acte, personne ne le niera, mais la vérité de l’œuvre est qu’elle soit son propre sujet, si on accorde de nommer " œuvre " une chose qui compte. A moins bien sûr d’en rester à un Acte qu’on transformerait en hypostase, à la manière de certains peintres contemporains qui ne produisent comme tableau que la trace du geste de peindre (autrement dit : le tableau lui-même ne compte pas – en quoi ces gens sont des médiocres, puisqu’ils ont produit un signe qui demande interprétation et non une chose qui s’impose d’elle-même)… Mais si l’on refuse d’appeler œuvre la trace de sa propre production pour la raison de principe qu’une œuvre est une chose qui compte, alors on refuse par là même de réduire l’auteur au sujet d’un acte, même de " création " (de toute façon ce ne serait pas un acte, parce qu’il faudrait s’autoriser d’un concept préalable et non pas de soi). Bref, l’auteur n’est pas du tout réductible au sujet éthique, bien qu’il n’y ait d’auteur que comme sujet éthique. Ainsi l’auteur a-t-il pour condition première que sa réalité ne compte pas, en tant qu’elle serait la raison dont l’œuvre serait, d’une manière aussi sublimée qu’on voudra, l’expression. Les dettes de Balzac qui expliquent sa prolixité, la paranoïa de Rousseau qui lui fait admettre qu’on puisse penser la société à partir d’un commencement idéal, ne comptent absolument pas dès lors qu’on parle de l’auteur de la Comédie humaine ou du Contrat social. Sauf qu’en disant cela on reste encore en-deçà de la vraie question, puisqu’on rappelle simplement que la pensée est une éthique. Or toute éthique n’est pas activité de penseur, bien entendu.

 

Du sujet éthique à l’auteur : que la raison soit métaphorisée d’avoir en être

Le passage du sujet éthique à l’auteur peut s’opérer, à mon avis, au moyen d’une substitution dont il faudra bien sûr nommer " métaphore " le principe. Je crois qu’il faut opposer les raisons qu’on a (quand elles ne comptent pas, on parlera du sujet éthique : le sujet de la décision par opposition au sujet du choix) à la raison qu’on est. En fait, mon idée est qu’en cette substitution, dont la raison est le sujet, se trouve le secret de la " métaphore personnelle " - c’est-à-dire tout simplement de la réponse réelle à l’interrogation que chacun est pour lui-même, telle qu’on peut la réfléchir en demandant à chaque fois aux choses qu’on a produites sans y être qu’elles nous disent non pas ce que nous sommes mais bien qui nous sommes.

J’appelle " œuvre " une chose qui donne une telle réponse, et il est bien certain que la notion d’auteur ne peut être explorée qu’à la condition de cette donation. Je m’explique en rappelant que c’est la vérité qui distingue la question qui de la question quoi et qu’en conséquence, si une chose est capable de dire non pas ce que l’on est, mais bien qui l’on est, alors cette chose doit être reconnue pour le vrai. Telle est, subjectivement parlant, le soubassement de toute mon interrogation.

Est-ce qu’en philosophie (pour prendre notre exemple préféré), on fait autre chose que produire l’exposition de ce qu’on pensait sans le savoir ? On écrit toujours pour découvrir ce que l’on pensait quand on n’y était pas. Et certes, vous me direz qu’à ce moment on ne pensait rien. Je l’accorde volontiers, mais cet argument ne modifie pas la nécessité de travailler parce qu’elle va produire quelque chose (si on pense vraiment, ce sera une œuvre philosophique) dont après coup on pourra dire qu’elle était ce qu’on devait produire. En un mot, c’est la question de la vérité personnelle comme origine (laquelle n’est rien que son propre mythe, comme chacun sait) qui préside au travail – présidence qui définit l’auteur, selon moi.

Je disais donc qu’il faut opposer les raisons qu’on a (des dettes, une structure psychotique ou plus paradigmatiquement un fantasme de névrosé articulé à une place dans le " champ " littéraire) à la raison qu’on est. Et la raison qu’on est, c’est le " soi " qui doit avoir été constitué comme rien par l’œuvre, dès lors qu’une œuvre est une chose qui s’impose, une chose qui vaut par elle-même et non pas par une raison, l’auteur, dont elle serait l’expression inessentielle.

La production de l’œuvre est un acte (premier moment du problème), et les raisons qu’on avait de la faire ne comptent donc pas ; mais d’autre part le propre de l’œuvre est qu’elle s’impose (deuxième moment du problème), en ce sens que ne compte pas la raison qu’on est forcément relativement à elle. C’est de cette articulation qu’il s’agit dans l’idée de " s’autoriser de soi ".

Il n’y a d’œuvre qu’à ce que l’auteur ne compte pas, et la question de l’auteur est celle de l’impossibilité qu’il compte. A quoi vous pouvez m’opposer que l’auteur est justement ce qui compte, dans l’œuvre. Eh bien pas du tout : une œuvre n’est pas l’ensemble des productions d’un individu, mais c’est uniquement un ensemble que constitue un nom propre. Si c’est le nom propre qui cause l’œuvre comme telle, est-ce que cela ne revient pas à dire que le propre de l’auteur est justement d’être un sujet qui ne compte pas ? L’œuvre s’autorise du nom, c’est-à-dire de ce sujet très particulier qui ne compte pas ! Et certes, il ne faut pas compter, pour que le nom compte.

La difficulté devient maintenant de comprendre comment l’œuvre peut être la chose qui compte en tant que telle, alors que c’est de ce qu’un nom propre compte, qu’elle est une œuvre. Je ne crois pas trop m’avancer en disant que c’est la propriété de ce nom (par opposition au nom que n’importe qui porte forcément et qui est toujours impropre parce qu’il est le nom d’un père) qui rend compte de l’œuvre comme telle – dès lors qu’elle est le vrai et que la question de la vérité, avons-nous appris à partir du paradigme de la philosophie, est celle du nom propre. Bref, je termine en avançant le concept : toute œuvre est une " nature ", au sens où j’ai pu dire, à propos de la philosophie, que l’Idée était de " nature " platonicienne ou que la nécessité a priori était de " nature " kantienne.

En fait, mon idée sur la question de l’œuvre, et donc aussi de l’auteur, est celle d’un déchirement : j’appelle œuvre la chose qui déchire l’un de la vérité et de la réalité pour faire advenir la vérité comme n’étant pas la réalité, bien qu’elle ne soit assurément pas autre chose. Que ce déchirement ait la propriété du nom pour cause, voilà l’auteur.

Je vous remercie de votre attention.

 

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