Cours du 30 novembre 2001

 

L’auteur et la responsabilité

On reconnaît un auteur à ceci qu’il établit contre la réflexion que ce qui importe ne compte pas. Inversement le scripteur quelconque établit conformément à la réflexion que les choses qui comptent sont plus importantes que les choses qui importent. Exclusivité de la réflexion et de la vérité, donc.

La question de l’auteur est celle, littéralement, de l’autorité. L’autorité est l’objet du respect – au sens où le respect est la reconnaissance du vrai comme tel et où c’est l’autorisation du vrai qui le constitue. Celui qui pose le vrai, et qu’on appelle l’auteur, le fait pour la seule raison qu’il est lui : il s’autorise de lui-même, autrement dit il s’institue de sa propre distinction, et d’une manière générale on doit nommer " vrai " cela qui s’entend depuis une origine distinguée – ou, puisque l’origine est sa propre distinction, ce qui est d’origine. La problématique de l’originalité est une application de cette nécessité : est original ce qu’ un sujet a posé à l’encontre de sa propre possibilité réflexive. Ainsi obtient-on une chose qui suscite le respect c’est-à-dire la reconnaissance que ce qui compte n’est jamais ce qui importe. On appelle " auteur " celui qui nous apprend cela en le déterminant, et simple scripteur celui qui apporte des choses qui peuvent être plus ou moins importantes (parfois extrêmement importantes). Or la donation et la reconnaissance de la distinction de ce qui compte, je dis qu’il faut les appeler l’une et l’autre responsabilité. On n’est en effet jamais responsable que devant ce qui compte, non pas comme une chose existante, mais comme l’impossibilité que ce qui importe puisse jamais compter. La responsabilité s’entend donc d’une distinction originelle – et c’est sa reconnaissance qui nous produit comme sujets responsables. Je vais essayer aujourd’hui de vous montrer que la question de l’auteur est celle d’une certaine définition de la responsabilité.

 

Corrélation respect / responsabilité /auteur

On ne peut donc pas séparer la question de l’auteur de celle du respect. Et de fait : parmi tous les scripteurs, il y a ceux qu’on estime à cause de ce qu’ils nous apportent, et puis il y a ceux qu’on respecte quand bien même, avons-nous vus, leurs textes seraient mauvais. D’ailleurs c’est la définition même d’un brouillon qu’il le soit – or un auteur, c’est quelqu’un dont il faut conserver les brouillons. La distinction entre respecter et estimer correspond à celle qui définit l’auteur à l’encontre de n’importe quel scripteur – ce qui revient à dire que l’auteur est toujours un scripteur distingué de lui-même (la preuve : si son texte est mauvais, cela ne compte pas ), un vrai scripteur quand les autres ne sont que réels, puisque toute distinction est originellement celle du vrai relativement au réel, dont par ailleurs il ne diffère pas.

(Je prends l’opposition auteur-scripteur comme paradigme, mais il est bien évident que la notion d’auteur ne concerne pas seulement le domaine des choses écrites.)

La distinction qui définit l’auteur comme scripteur imposant le respect, il faut la nommer " autorité " – c’est-à-dire tout simplement le fait d’être un auteur. L’autorité n’est finalement pas autre chose que la distinction, c’est-à-dire l’impossibilité à soi dont on appelle " respect " la prise en compte. L’autorité impose le respect et il est permis penser la " spiritualité " de l’auteur à partir du respect qu’il impose, puisque le respect est le sentiment spirituel par excellence. On est forcément responsable devant l’autorité, et le paradoxe de notre interrogation tient à ce que nous ayons décidé de définir l’autorité comme le fait d’être auteur – faute de quoi l’idée de s’autoriser de soi-même restera inintelligible.

Les notions d’auteur et de responsabilité sont inséparables. Car si objectivement le respect est la reconnaissance du vrai, il est subjectivement l’institution de la responsabilité : il n’y a pas de différence entre respecter, c’est-à-dire reconnaître l’autorité de ce qui s’impose, et se constituer comme responsable. Par exemple si l’on respecte les règles de son propre métier, cela signifie qu’on se sent responsable de la qualité du travail qu’on fera. Evidemment, la question est bien plus intéressante quand il s’agit du respect particulier que certaines personnes nous inspirent : on sent qu’un reproche dont nous reconnaîtrions la justesse et la légitimité peut venir d’elles – par opposition à d’autres reproches dont on reconnaîtrait seulement l’exactitude et la légalité et qui viendraient de n’importe qui. Cette distinction appartient au respect comme sentiment " spirituel ".

Vous vous souvenez qu’on a opposé le respect " en général " au respect " particulier ". Le premier relève de la réflexion et se trouve toujours déjà dévié vers sa représentation. Dire que je respecte chaque être humain pour la raison qu’il est un être humain, c’est une manière de dire que je ne le respecte absolument pas (je respecte l’humanité, et lui, qui la représente, ne compte pas). Par contre le respect que j’éprouve réellement est toujours un respect particulier. Eh bien c’est cette particularité qu’il nous faut mettre en rapport avec ce qui fait l’auteur : qu’il s’autorise de soi et par conséquent qu’il soit original. Les gens que nous respectons, nous les avons reconnus dans leur originalité, c’est-à-dire dans le fait qu’ils sont vraiment eux-mêmes et non pas les représentants (indifférents) d’une humanité qui serait seule à compter.

Puisqu’il est toujours particulier, et que sa généralité en est tout bonnement l’impossibilité, le respect signifie que l’autorité n’en est vraiment une qu’à être originale. On ne respecte pas l’autorité en général : on (se) représente qu’on la respecte et on vit selon cette représentation (qui pourrait respecter un chef de bureau ou un directeur du personnel ?). Par contre le charisme de certains individus nous en impose, comme on dit : on reconnaît leur autorité comme étant la leur propre, c’est-à-dire comme étant vraiment une autorité (par opposition à reconnaître un représentant de l’autorité). Eh bien il faut appeler " auteur " celui dont l’autorité propre (autrement dit une autorité dont il ne soit pas le représentant) cause juridiquement (autorise) quelque chose que, dès lors, on nommera une œuvre.

L’œuvre est sans réalité spécifique, puisque c’est comme vraie qu’elle compte. Autrement dit, elle ne consiste pas en un texte (ou un tableau, ou une partition….) qui comprendrait un ingrédient spécifique. En quoi je rappelle que le génie ne consiste en rien, sinon dans la singularité irréductible du sujet – irréductible à la place qu’un autre aurait pu aussi bien occuper. C’est l’impossibilité qu’il y ait un critère objectif de l’œuvre qu’on exprime en disant que la signature suffit à la causer et qu’à la limite un penseur pourrait signer n’importe quoi. En quoi c’est bien son autorité qui apparaît (son génie, donc), puisqu’on exclut ainsi que cette autorité soit fondée. Une autorité qui serait fondée serait un fait, pas une autorité. C’est donc la même raison, celle que j’ai souvent rappelée en disant que la vérité n’était pas une sorte de réalité, qui interdit de faire du génie quelque chose de consistant ou d’identifier l’œuvre à un type particulier de production. Voilà l’autorité : que l’œuvre puisse être à la limite n’importe quoi, avant qu’elle ne soit signée. Après, c’est tout le contraire : on a une chose distinguée (mais pas différente !).

Or si nous reconnaissons une distinction là où, justement pour cette raison, il n’y a rien à constater (c’est une distinction et non pas une différence), est-ce que la reconnaissance de l’œuvre n’est pas une responsabilité, radicale parce que sans garantie possible, que nous prenons ? Et une œuvre qui s’impose à notre respect, est-ce qu’elle n’impose dès lors pas que nous prenions cette responsabilité radicale ? Je le dis autrement : est-ce que l’essence de l’œuvre ne s’accomplit pas dans sa responsabilité de notre responsabilité ?

Le respect, parce qu’il est forcément particulier, renvoie donc à une autorité propre que nous reconnaîtrons à travers un certain effet produit sur nous, qui est l’effet de responsabilité. On ne peut donc pas plus parler de la responsabilité en général qu’on ne peut parler du respect en général : il n’y a jamais de responsabilité que particulière parce qu’il faut nommer " responsabilité " l’effet de l’autorité et que toute autorité est singulière – c’est-à-dire géniale (au sens, encore une fois, où ce terme désigne le fait d’être soi).

C’est ce rapport du respect et de la responsabilité qui constitue l’autorité, c’est-à-dire l’auteur, comme spiritualité : de même qu’on ne peut parler concrètement du vrai qu’à partir de l’effet de vérité (par opposition à l’effet de savoir), on ne peut parler du spirituel qu’à partir de l’effet de responsabilité. Le spirituel est toujours particulier. C’est ce qu’on aperçoit facilement en reconnaissant qu’il donne lieu non pas à la réflexion mais à la méditation.

Nous ne sommes jamais responsables qu’à ce que la responsabilité nous ait été singulièrement donnée, et il faut nommer " auteur " celui qui a opéré cette donation.

J’insiste sur la nécessité pour l’autorité d’être " géniale " c’est-à-dire absolument singulière. Rien là que de très évident : je rappelle seulement que ce qui fait autorité doit forcément s’être autorisé de soi, sinon on repousserait simplement la question. Dans le cas de l’ " en tant que ", on ne s’autorise de son savoir qu’à ce que le savoir soit génial (la médecine l’est, par exemple), ou de sa place qu’à ce que le système (par exemple l’Etat) le soit. En quoi je rappelle la nature " spirituelle " de l’autorité, l’impossibilité qu’elle soit jamais fondée et qu’on puisse jamais la constater comme telle. Car " spirituel " veut dire impossible à la réalité : si l’autorité avait la moindre raison objective (par quoi j’entends la reconnaissance d’une réalité, de quelque ordre qu’elle soit) elle serait un fait dont il suffirait de prendre acte, bref tout le contraire d’une autorité.

C’est cette nécessité dont le respect est la conscience : on ne respecte jamais que ce qui est sans raison – et c’en est même la reconnaissance qu’on appelle respect, puisque l’objet du respect est quelque chose dont la réalité ne compte pas et que par là même il faut dire vrai.

Voilà où je voulais en venir : l’œuvre nous donne notre propre statut de sujet responsable, et elle est responsable de cette donation. C’est cette responsabilité seconde qu’il faut appeler autorité.

La responsabilité de l’auteur est de maintenir cette nécessité, dont l’autorisation de soi est la présentation en termes subjectifs. Ne pas céder sur la distinction de ce qui compte et de ce qui importe (or quand on a retiré tout ce qui importe, il ne reste rien), c’est s’autoriser de soi ; de sorte que cette autorisation n’est elle-même pas un fait mais déjà une distinction – faute de quoi elle établirait que ce qui compte est en réalité plus important que ce qui importe (un savoir métaphysique dont on ne voit dès lors pas en quoi il ferait autorité).

En quoi je rappelle seulement une évidence : on appelle œuvre une chose dont quelqu’un soit vraiment sujet.

Je termine donc en définissant l’auteur comme le sujet vraiment responsable : responsable d’une donation de responsabilité – puisqu’il donne à reconnaître quelque chose que son public n’a jamais de bonnes raisons de reconnaître. En quoi nous admettons qu’en cette reconnaissance, forcément, nous devons bien nous autoriser de nous-mêmes… Il n’y a d’auteur que de la liberté.

La prochaine séance sera encore consacrée à la responsabilité si particulière de l’auteur.

Je vous remercie de votre attention.

 

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