Cours du 21 décembre 2001

 

Autorité et responsabilité

L’auteur est un donateur de responsabilité au sens où il nous met au pied du mur de notre décision : devant le vrai, il faut que nous décidions de le reconnaître, parce que sa distinction d’avec le réel n’est pas une différence particulière qu’un savoir permettrait d’assumer dans l’anonymat d’une compétence. C’est vraiment de moi qu’il s’agit quand je prends la décision de reconnaître comme œuvre ce qui ne s’autorise d’aucune raison que je pourrais entériner, mais seulement d’un nom, qui n’apporte rien et ne veut rien dire. D’un autre la condition objective de cette décision, dès lors qu’elle relève de l’effet de vérité et qu’elle n’est pas un caprice, est que l’auteur se soit autorisé de lui-même puisque, contrairement au travail qui peut répondre à la question de savoir ce qu’on est (un tableau indique un peintre, un texte indique un écrivain, etc.) le nom indique seulement qui l’on est. La décision dont le spectateur est donc responsable concerne donc le refus de céder sur la distinction entre la question qui et la question quoi, la première étant toujours sans raison et la seconde toujours autorisée du savoir. Celui qui prend la responsabilité de maintenir la distinction entre qui et quoi, c’est de lui que nous recevons notre responsabilité de ne pas la dénier. En quoi c’est de notre propre vérité qu’il s’agit, s’il n’y a d’œuvre pour nous qu’à ce qu’elle ait marqué, qu’à ce que par elle, désormais, nous soyons un autre.

 

L’autorité est une responsabilité préalable

Que l’auteur donne une responsabilité, c’est ce que montre la souffrance de personnes que leur culture insuffisante interdit d’accéder à cette production de l’esprit que toute œuvre est forcément par ailleurs : un nom d’auteur suffit à les culpabiliser de ne " rien comprendre ", de ne pas éprouver de plaisir, de s’ennuyer. Un nom d’auteur mais pas un nom de scripteur quelconque, qu’il soit savant ou populaire. J’accorde évidemment que la souffrance en cause est d’abord celle d’une exclusion sociale (" tout cela n’est pas pour moi "), mais je crois qu’il faut passer de la réalité de ce sentiment à sa vérité, qui ne peut pas être étrangère à son objet. Un tableau de Picasso somme tout spectateur de l’éprouver comme une œuvre, et lui donne tort quand il ne le fait pas. Cela signifie très concrètement que le nom, dont nous savons qu’il suffit paradoxalement à constituer l’œuvre, est l’autorité devant quoi le spectateur est responsable de sa vision, de son plaisir ou de son ennui.

L’auteur est en ce sens l’autorité devant laquelle nous avons à répondre de nous-mêmes, si l’on admet que cette réponse se fait en irréductibilité à la compétence qu’un plus ou moins grand savoir nous aurait conféré : l’œuvre, on ne choisit pas en s’autorisant de son savoir, mais on décide de la reconnaître, en s’autorisant de soi. D’où le caractère angoissant des œuvres, qui laissent toujours sans appui et sans référence : il faut prendre sa responsabilité. Le malaise des personnes incultes devant les œuvres qu’elles peuvent être amenées à rencontrer tient à ce qu’elles ne sont pas sans savoir que, sous les choix nécessitant une compétence qu’elles ne sont généralement pas coupables de ne pas posséder, c’est originellement d’une décision qu’il s’agit, et que s’abriter derrière une incompétence (par ailleurs très réelle) est une lâcheté, une défection. Car dans la décision, la question de la compétence et de ses conditions sociales d’appropriation ne vaut absolument pas, même si elle est indubitablement très importante. Alors qu’elles devraient être entièrement excusées, ces personnes s’en veulent : à leur propres yeux, elles relèvent d’une culpabilité personnelle, une vraie culpabilité (celle qu’on ne peut pas dissoudre en disant qu’on ne savait pas ou qu’on ne pouvait pas savoir). Identifié à son nom, l’auteur apparaît ainsi comme l’autorité qui conditionne la reconnaissance de l’œuvre comme étant la responsabilité même du spectateur ou du lecteur, irréductiblement à toutes les conditions de toutes sortes.

Il n’y a pas de responsabilité sans autorité devant quoi elle ait à se poser comme telle. La question de l’auteur n’est donc, de ce point de vue, pas celle de la responsabilité, mais celle de l’autorité qui conditionne la responsabilité.

D’un autre côté, il est bien certain que l’auteur est le paradigme de la responsabilité, puisqu’on n’est responsable qu’à la condition de s’autoriser de soi, et qu’on appelle précisément auteur celui qui agit en s’autorisant de soi.

Articuler entre elles les notions d’autorité et de responsabilité renvoie donc à une contradiction apparente, dont on peut indiquer synthétiquement la nature en disant que l’autorité devant quoi il y a responsabilité doit déjà elle-même être faite de responsabilité.

Jamais on ne se sentira responsable devant un irresponsable. Dans la vie quotidienne, on dira par exemple que l’employé est responsable devant le chef de bureau, lequel est responsable de la bonne marche du service, mais qu’il n’est pas responsable devant le commissionnaire (sauf pour ce qui est de la responsabilité de celui-ci). On peut être responsable d’un irresponsable, par exemple un animal dont on a la garde, mais on ne le sera devant lui qu’à lui supposer une responsabilité plus originelle et donc supérieure (par exemple celle de supporter, infiniment plus que nous à cause de son innocence de principe, la réalité du mal). Ceci vaut pour la responsabilité en général, qui renvoie par conséquent à une chaîne d’autorité, dont il faut nommer " auteur " le premier maillon.

Voilà en quoi on peut dire que les auteurs donnent aux humains leur humanité…

 

La responsabilité : imputation, ou garantie ?

Quand je dis qu’il appartient à la responsabilité qu’elle se précède elle-même parce qu’on n’est jamais responsable que devant une autorité, et qu’il n’y a d’autorité que responsable, je souligne un paradoxe de structure qu’à mon avis on peut présenter par l’alternative de l’imputation et de la garantie.

Car d’une part on désigne comme responsable un sujet auquel une action avec ses conséquences peut être imputée, et d’autre part on désigne comme responsable un sujet qui peut très bien n’avoir rien fait mais qui garantit le respect de certaines obligations. On pourrait opposer simplement deux types de responsabilité, si la nécessité dans laquelle se trouve l’autorité qui garantit n’était en même temps une imputation au moins possible (si les employés travaillent trop mal, c’est le chef de bureau qui sera sanctionné : on lui imputera la défaillance du service). Opposons donc momentanément l’agent et le garant, en ayant présent à l’esprit qu’il s’agit là des deux faces d’une même nécessité.

Une compréhension rapide fait de l’agent une sorte de cause, dont l’action imputable serait l’effet – l’imputation proprement dite s’entendant comme l’explicitation d’un rapport de causalité. Et certes, il faut bien admettre qu’imputer consiste à dire que quelque chose est le fait de quelqu’un. Mais je crois qu’il faut critiquer cette évidence et que l’idée d’un rapport de causalité est intenable. En effet, il faudrait, pour qu’on parle de responsabilité, souligner la nature personnelle du lien : un agent, ce serait une cause personnelle. Et d’ailleurs on appelle bien " personne ", en philosophie morale et juridique, le sujet auquel on peut imputer quelque chose. Or comment une cause pourrait-être être personnelle ? La nature d’une cause, bien au contraire, est toujours d’être réelle c’est-à-dire impersonnelle.

Il est certain qu’une personne possède une certaine réalité (physique, sociale, psychologique, etc.) et que cette réalité se retrouve dans tout ce qu’elle fait : toute réalité conséquente exprime la réalité antécédente, forcément. Or est-ce que la notion de l’auteur, dont on vient de voir pourquoi elle fournissait le paradigme de la responsabilité, ne s’entend précisément pas à l’encontre de ces évidences ? Car enfin, si l’œuvre exprime son auteur, comme assurément elle le fait, en quoi sommes-nous le moins du monde concernés ? Les phrases de Proust expriment ses difficultés respiratoires et le milieu qu’il décrit exprime son appartenance à la grande bourgeoisie. Bien sûr, mais faut-il lire tous les asthmatiques et s’intéresser à tous les grands bourgeois ? Non. Pourtant il faut lire Proust. Pourquoi ? Pour une seule raison, il est Proust ! L’absolu de la contingence balaie toutes les nécessités et c’est dans cette opposition que l’œuvre se donne à reconnaître. Bref, toutes les raisons importent autant qu’on voudra, selon ma formule, mais elles ne comptent absolument pas.

Je vais même plus loin : là où il y a causalité, il y a irresponsabilité. Comment en effet la cause pourrait-elle ne pas produire d’effets, dès lors qu’elle est une cause ? Comme il appartient à la nature de la pluie de tomber, il appartient à la nature des causes de donner lieu à des effets. Par contre, si l’on admet que toute responsabilité renvoie au moins implicitement au sujet d’une décision, alors on a toujours déjà récusé ce rapport de causalité, puisqu’il n’y a décision qu’à l’instant où la réalité (et donc son savoir) ne compte plus, et qu’une cause est précisément un type de réalité : quand on décide, on se jette sans savoir dans l’avenir (par opposition au futur) et, contrairement à ce qu’on pourrait arguer s’agissant d’un choix, la réalité n’y est absolument pour rien. L’idée même d’une causalité personnelle est donc une contradiction dans les termes : une cause ne décide pas de produire ses effets, mais elle les a toujours déjà produits sans y être pour rien (précisément : elle n’est rien d’autre que le fait que les effets soient des effets !).

A quoi peut-être on répondra que l’auteur n’est rien que le nom qui constitue l’œuvre comme telle. Mais alors c’est l’autorité de ce nom, et donc la constitution même de l’œuvre, qui devient incompréhensible, dès lors qu’on vient d’admettre qu’il appartenait à l’autorité d’être elle-même faite de responsabilité. Non, l’auteur est bien un sujet personnel : un sujet dont la responsabilité (s’autoriser de soi-même, par opposition à s’autoriser de son savoir ou de sa place) est telle qu’il fait autorité et par là distingue tout ce qu’il aura posé.

Le nom doit s’entendre uniquement comme distinction : il répond à la question qui, alors que toute autre réponse (le visage mis à part) répond seulement à la question quoi. Si donc le nom est ce qui compte quand il s’agit de l’œuvre, cela signifie qu’il appartient essentiellement à celle-ci de s’inscrire dans la problématique de la distinction qu’il faut faire entre qui et quoi. Et cette distinction, vous savez depuis longtemps qu’il faut la nommer vérité. Car c’est uniquement par la vérité qu’un sujet cesse d’être quelque chose (notamment un sujet !) pour être quelqu’un

L’inconsistance de cette distinction entre quelqu’un et quelque chose, c’est l’inconsistance de la vérité, et par conséquent aussi l’impossibilité qu’il y ait des raisons pouvant justifier de manière satisfaisante la reconnaissance de l’œuvre.

La responsabilité du spectateur est celle du maintien de la distinction entre qui et quoi, en reconnaissance l’œuvre exclusivement à partir du nom. Et c’est bien une responsabilité, car on ne peut pas trouver de différence entre qui et quoi – puisque quelqu’un, c’est quelque chose : un sujet personnel.

Comment penser l’imputation, une fois dissipée cette illusion de la causalité personnelle ?

Eh bien je crois qu’il faut le faire en passant au second sens, celui de la garantie : on ne peut à mon avis imputer quelque chose à quelqu’un qu’à ce que cette personne ait garanti la distinction de ce qu’elle va faire. Autrement dit ce que nous avons à reconnaître dans la distinction que je viens de rappeler, c’est une opération de garantie personnelle – dont on peut réfléchir la notion en disant qu’il s’agit de ne pas céder sur la réponse à la question qui (le nom, qui suffit à constituer l’auteur). Voyons comment.

 

Qu’est-ce garantir ?

L’auteur ne peut pas être la cause de son œuvre parce que celle-ci ne serait alors qu’une chose triviale parmi une infinité d’autres, mais il la garantit, et il le fait de ne pas céder sur la distinction qui oppose originellement la question qui à la question quoi.

Quand je lis un certain nom sur la couverture d’un livre que je ne connais pas, je l’achète pour ainsi dire les yeux fermés, parce que le nom me garantit non pas la valeur de l’ouvrage (on peut multiplier les exemples de livres objectivement mauvais chez beaucoup d’écrivains – j’avais cité une fois La femme de trente ans) mais sa vérité. Forcément : ne considérer que la causalité nominative, c’est bien dire que c’est la marque apposée sur la couverture qui fait le vrai livre, quoi qu’il puisse être par ailleurs dans sa réalité. Bref, l’idée de la garantie auctoriale est celle de la distinction de l’ouvrage qui par là même devient une œuvre, et nullement celle de la différence de qualité qu’il y aurait entre cet ouvrage et d’autres également disponibles : le nom d’auteur indique le génie (qui l’on est) et nullement le talent (une aptitude forcément anonyme).

Puisqu’une cause peut seulement produire une différence et non une distinction, la garantie qu’on tient du nom de l’auteur (garantie qui est la constitution même de l’œuvre comme telle et non pas un avis donné à l’éventuel acheteur !) doit s’entendre à l’encontre de toute réalité.

Dans la vie courante, l’idée de garantie renvoie à cette opposition. Si j’achète un appareil qui est garanti un an, cela signifie en principe que ce qui peut se passer concernant sa réalité (paradigmatiquement une panne) ne comptera pas : ma jouissance n’en sera pas interrompue (on me le réparera gratuitement, ou on me l’échangera). La panne peut être bénigne ou au contraire très grave : je n’ai pas à m’en inquiéter, pour moi cela revient exactement au même et, à la limite, cela revient à rien (si la garantie était parfaitement assurée, l’utilisateur n’éprouverait pas le moindre désagrément). Garantir, c’est donc assurer que l’engagement sera tenu, quoi qu’il arrive c’est-à-dire quelle que soit la réalité.

Est-ce alors d’un engagement qu’il s’agit, au sens strict ? Non : il s’agit d’une promesse.

Je rappelle la différence : dans l’engagement, c’est la réalité qui décide en dernière instance Par exemple je m’engage à corriger un paquet de copies, mais il est bien évident que je puis tomber malade, avoir un accident ou même être tué avant d’avoir pu le faire – ce n’est donc pas vraiment moi qui décide, mais la réalité dont je fais partie. Par contre la promesse implique l’idée qu’elle soit déjà la décision propre de celui qui parle et que la réalité ne comptera pas, quelle qu’elle soit par ailleurs. Si je promets, j’affirme que quoi qu’il arrive (même si j’ai changé de sentiments, même si je suis ruiné ou malade, même à la limite si je suis mort…) je ferai ce que j’ai dit. Voilà la garantie. Les garanties commerciales ont quelque chose de la promesse et pas seulement de l’engagement, puisqu’obligation est faite aux constructeurs d’assurer l’approvisionnement en pièces détachées non seulement après l’arrêt de la fabrication du produit (10 ans, pour les voitures – même si une promesse au sens strict renverrait à l’idée d’une disponibilité indéfinie) mais encore après leur propre disparition, si elle a lieu. Bref, promettre, c’est poser que la réalité ne comptera pas et que seule la parole qu’on donne comptera, littéralement envers et contre tout.

Le nom d’un auteur est une promesse, sur la couverture d’un livre, et le paradoxe de notre notion est que cette promesse ne peut pas ne pas être tenue, puisque la réalité éventuellement médiocre de l’ouvrage n’est pas ce qui décidera qu’il soit une œuvre ou non. Je disais l’autre jour que le livre qui demande que nous le reconnaissions comme œuvre en est une par là même – puisqu’il suscite une attitude de distinction et non pas d’appréciation, autrement dit qu’il nous enjoint de ne pas considérer sa réalité mais sa vérité, et que cette injonction ne peut se faire en nous qu’à déjà avoir eu lieu en lui. La plupart des livres ne demandent pas cela : les textes de savoir (une thèse) ou les textes de plaisir (un roman policier qu’on achète à la gare pour que le voyage soit moins long) sont leur propre réalité : le nom de l’auteur est parfaitement indifférent parce qu’ils relèvent du service des biens, et que ce service este centré sur le sujet qui les mobilise (dans mes biens, c’est toujours moi qui compte, et jamais eux). Pour de tels ouvrages, il y a assurément un engagement (un engagement de sérieux dans l’argumentation et les références, un engagement de plaisir dans la lecture des aventures du détective, etc.), mais jamais de promesse. L’engagement fait de la réalité l’essentiel, et c’est pourquoi il faut opposer l’engagement à la promesse, dont relève la notion de garantie.

 

On ne garantit jamais qu’une seule chose : que la réalité ne comptera pas.

Revenons à la responsabilité, même dans son acception quotidienne, pour apercevoir que celui qui est responsable par exemple d’un service administratif garantit à ses supérieurs que, quelle que soit la réalité du service (moyens matériels, difficultés de toutes sortes liées à l’état de santé et à la psychologie des employés, etc.), la tâche qu’on a promis de mener à bien le sera. Pourquoi un responsable doit-il démissionner, quand des erreurs ou des fautes sont commises par des subordonnés, alors qu’il ne pouvait en avoir connaissance, voire même qu’il les avait expressément interdites ? tout simplement parce qu’il n’y a pas de différence pour lui entre ne pas le faire et apparaître comme un homme qui n’a pas de parole ! Mais s’il n’y est absolument pour rien ? Justement : la promesse, c’est que ce genre d’argument soit invalidé d’avance, puisqu’il dit une réalité et que promettre consiste à poser que la réalité ne comptera pas. Dans la promesse, une seule chose compte, qui est la parole. Quand la réalité s’impose malgré tout, cela signifie que la parole ne vaut rien et qu’on accepte cette infamie quand on ne maintient pas sa parole contre le nouvel état de fait – ce qui est, concrètement, démissionner. C’est toujours pour n’être pas un infâme qu’on démissionne – et c’est en être un que de trouver dans la réalité des raisons très réelles et en général irrécusables de ne pas le faire (mais qui n’est pas plus ou moins infâme, au fond de lui ?).

L’imputation devient claire : on n’impute jamais une action qu’à celui qui avait au moins implicitement promis de la mener à bien, et imputer n’est rien d’autre que rappeler une promesse.

A l’impossible nul n’est tenu, paraît-il. C’est la formule de l’engagement. Eh bien c’est précisément contre cette évidence par ailleurs irrécusable qu’on peut parler de promesse, et par conséquent d’auteur.

Qu’est-ce qu’un auteur, en effet, sinon celui qui fait ce qu’il était absolument impossible de faire ? Ecrire un bon livre, c’est à la portée de n’importe qui : il suffit de travailler – et si le livre est mauvais, c’est simplement qu’on n’a pas assez travaillé. Autrement dit, écrire un bon livre est quelque chose de difficile mais de possible. Mais écrire La critique de la Raison pure, est-ce que c’est possible ? Non. Il faut être Kant. Or Kant lui-même n’avais pas la possibilité d’être Kant, puisque c’est l’absolu de sa contingence que je désigne ainsi !

Cela signifie que ce nom propre sur une couverture arrache le livre à l’ordre des nécessités qu’on peut se représenter. Autrement dit ce livre, on ne l’aperçoit pas, on le rencontre ; on n’en fait pas l’expérience, on en fait l’épreuve – bref, il ne nous enrichit pas (si, mais seulement " par ailleurs ") : il nous marque. Aucun de ceux qui ont lu La critique de la Raison pure ne s’en est remis. Voilà l’œuvre : une promesse tenue, c’est-à-dire une impossibilité sur laquelle on n’aura pas cédé.

Ne pas céder sur l’impossible, par opposition à ceux qui s’en tiennent à ce qui est possible, c’est marquer – puisque c’est localement récuser la vie de ceux qui reconnaissent, en tant qu’elle est compréhension du possible.

Que l’auteur soit en même temps le sujet de l’imputation et le sujet de la garantie, autrement dit qu’à travers lui la notion de responsabilité apparaisse dans son unité essentielle, c’est ce que nous sommes désormais en mesure de comprendre puisqu’imputer consiste à reconnaître une garantie et qu’on ne reconnaît une garantie qu’au lieu de l’impossible.

Fait autorité celui qui se tient là où il est impossible de se tenir, et c’est de ce qu’il s’y tienne qu’on pourra ensuite lui imputer tout ce qu’il aura fait ou qu’il n’aura pas fait.

Je conclus donc la séance d’aujourd’hui, la dernière de cette année, en rappelant que l’autorité tient à une impossibilité dont la promesse est toujours l’indication. La promesse, c’est la parole envers et contre tout. Celui dont la parole compte parce qu’il se situe dans sa propre impossibilité alors que tout importe plus ou moins, c’est lui qui fait autorité. Et l’on doit pour cette raison le nommer auteur. L’auteur est celui que nul ne peut être – qui n’est par conséquent le semblable de personne, notamment pas de lui-même.

Je vous remercie de votre attention.

 

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