Cours du 11 Janvier 2002

 

L’auteur et la responsabilité de l’être

Je vous remercie d’être fidèles, cette année encore, à nos petites séances, et je vous présente tous mes vœux pour 2002. Puissions-nous avoir suffisamment de paix en nous et hors de nous pour en rester à ce qui compte… C’est ce que nous pouvons nous souhaiter les uns aux autres.

J’avais commencé l’année 2001 par le rappel de la voie sur laquelle nous sommes engagés, au moment où nos techniques acquièrent quelque chose comme une autonomie dont l’idée d’intelligence artificielle est l’indication pour ainsi dire destinale. Mais l’année qui vient de s’écouler n’a pas été prophétique uniquement dans son chiffre : elle l’a été dans son contenu, puisqu’elle a fait voir, de manière on ne peut plus spectaculaire, l’autre péril qui nous guette : celui du fanatisme et de la jouissance identitaire – qui est toujours jouissance de la mort (regardez leurs yeux briller quand ils disent qu’ils sont prêts au " martyr "). L’horizon lointain du risque extrême pour l’esprit, et l’horizon très proche du risque extrême pour la vie ne sont pas des contingences diverses mais l’envers sombre de notre vérité – qui, pour nous les européens, est originellement de philosopher. Car c’est nous qui avons produit ces épouvantes – nous qui, du même geste originellement philosophique, avons ouvert les chemins parallèles de la maîtrise qui rendra un jour obsolète l’espèce humaine et de la pensée dont la simple idée rend déjà fous les tenants de la jouissance mortifère. Ne nous méprenons pas : ce qui leur est intolérable n’est pas notre maîtrise de la réalité qu’au contraire ils s’approprient avec une facilité extrême, mais c’est que cette maîtrise soit occidentale, appuyée sur un noyau européen c’est-à-dire inséparablement juif et grec qu’on peut appeler la pensée, laquelle doit être comprise ici comme l’indéfinie réélaboration des ambiguïtés humaines. Toute notre dignité réside dans cette réélaboration indéfinie, et par conséquent c’est elle qu’il nous faut avant tout préserver. Puissions nous en trouver la force, bien qu’elle ait pour envers diabolique de susciter toujours plus de jalousie puisqu’elle nous faire apparaître comme les élus non seulement du monde que nous avons fait matériellement et culturellement, mais de la vérité dont, contre les certitudes et les dogmatismes de tous ordres, la critique que nous continuons à pouvoir faire de nous mêmes nous permet de maintenir le service…

Voilà. Je ne voulais pas commencer mon enseignement de cette année sans avoir souligné le caractère doublement prophétique de l’année qui vient de se terminer.

Je reviens maintenant à nos préoccupations habituelles.

Et nos préoccupations habituelles, justement, se ramènent toutes à une seule qui est la question de la vérité. Comme la notion de l’auteur est le thème de notre réflexion actuelle, je vais essayer d’avancer un peu en examinant l’idée étonnante que la vérité ait des responsables.

 

L’auteur, un responsable de la vérité

Rien ne paraît à première vue plus contradictoire qu’un tel syntagme : le propre de la vérité n’est-il pas qu’elle soit indépendante de tout sujet humain ? Tout au plus pourrait-on, comme semblerait le faire Descartes, l’imputer à Dieu (en réalité non : la vérité pour lui n’est pas le savoir décisionnel de Dieu mais bien que notre savoir ne soit pas par là même la vérité – puisqu’un savoir infini et créateur, pour différent qu’il soit d’un savoir fini et purement représentatif, n’en reste pas moins un savoir). Bref, ou bien on confond la vérité avec le savoir légitime dont nul n’est responsable (et certes, il serait absurde de dire que Dieu à raison de savoir ce qu’il sait), ou bien on l’identifie à l’impossibilité formelle qu’on puisse l’identifier au savoir (on ne sait pas ce qu’elle est, mais on la pointe en disant qu’elle n’est pas le savoir), mais cela revient au même : on ne peut l’imputer à personne.

Nous, nous avons proposé une autre définition de la vérité : on a dit qu’il fallait entendre cette notion à partir de son sujet, lequel par définition doit être nommé le vrai, et on a vu que le vrai n’était pas une autre chose que le réel. Le vrai, ce n’est pas le réel à quoi on aurait ajouté ou retiré quelque élément, parce qu’alors il faudrait dire que la vérité est une sorte de réalité, ce qui est absurde. Pour cette raison, je vous ai proposé de diverses manières d’identifier le vrai au distingué – le paradoxe de celui-ci étant qu’il le soit en lui-même (il y a des gens distingués, par exemple) alors même que sa distinction s’entend à l’encontre de toute éventualité de différence.

La question de l’auteur devient donc de savoir si l’on peut considérer qu’il y a un responsable à la distinction, et elle semble d’autant plus aporétique que la propriété de la distinction exclut qu’elle soit conférée de l’extérieur (si c’est moi qui distingue une chose d’une autre, cette chose est un objet que je distingue pour telle ou telle raison, et non pas une chose distinguée).

Traduisons : comment le vrai peut-il avoir un responsable, alors qu’il a pour définition d’être lui-même le sujet de la vérité ?

Eh bien, je dis que cette question est la question de l’auteur, puisque c’est autorisé de son nom que l’œuvre en est une, et que la mention du nom est expressément celle de la responsabilité.

 

L’autorité comme distinction de la fondation

En refusant de faire de l’auteur une fonction du texte (comme le fait Foucault, notamment), nous en faisons, semble-t-il, une sorte de cause : il suffit par exemple de découvrir qu’un texte est de Victor Hugo pour qu’il appartienne par là même à la littérature, quand bien même il s’agirait d’une note de blanchisserie, selon l’expression consacrée (par exemple on intègre sa correspondance privée à l’édition de ses œuvres complètes). Il y a donc une antériorité de droit de l’auteur sur l’œuvre, celle-là même que nous avons reconnue en disant qu’il faut nommer " œuvre " une production dont le sujet n’est pas n’importe qui mais bien lui-même – un sujet qui, contrairement à ce que nous faisons constamment quand nous nous exprimons " en tant que ", n’a pas cédé sur sa singularité.

L’idée de l’auteur comme cause (et non fonction) de l’œuvre est cependant affectée d’un paradoxe, qui constitue toute notre problématique : la cause en question, il faut la définir non pas par sa réalité (on parlerait alors du génie comme " faculté " de produire des œuvres !) mais uniquement par sa distinction. Je viens de le rappeler : ce qui fait l’auteur n’est pas la quantité de neurones qu’il a dans la tête ni la manière dont ils s’organisent entre eux, mais c’est une certaine position par rapport à soi-même ou, si l’on préfère dire la même chose d’un autre point de vue, par rapport au savoir. Car il n’y a pas de différence entre dire auteur celui pour qui le savoir importe et ne compte pas, et dire auteur celui qui ne consent pas à devenir, comme n’importe qui le fait constamment, un " en tant que " (autrement dit : on définit suffisamment l’œuvre en disant qu’elle est le fait d’un sujet qui n’est pas n’importe qui).

Dès lors que la réalité de l’auteur ne compte pas mais uniquement sa distinction (ce n’est pas une question de capacité innée ou acquise mais uniquement une question d’éthique), la causalité qu’on met en avant en rapportant l’une à l’autre les deux notions de l’œuvre et de l’auteur cesse de valoir. Ou plutôt : elle vaut, oui, mais pas vraiment. Voilà comment je formulerais notre paradoxe, aujourd’hui.

Or en quoi consiste ce rapport dont la question de l’auteur consiste à dire qu’il faut lui ôter sa vérité ?

Très simple : elle consiste en ce que j’ai appelé une certaine " nomination de l’être ". Vous savez en effet depuis longtemps qu’un fondement n’est pas une autre chose que l’ensemble des fondés, puisqu’il a pour définition de s’épuiser en eux (ce qu’on appelle son " expression "). De sorte qu’il n’y a en réalité rien d’autre que l’ensemble des fondés. Mais précisément : ce sont des fondés. En disant cela, il est bien évident que nous nommons leur être, sans pour autant rien leur ajouter (le fondement ne se tient pas derrière les fondés : il n’est pas une chose qu’on pourrait retrouver en les retirant un à un). L’indication du fondement sera donc la manière dont nous déterminerons la nomination de cet être. D’où la définition que j’ai pu donner du fondement, considérer non pas en soi (auquel cas il faudrait faire abstraction de son caractère fondamental) mais bien comme fondement (c’est-à-dire à partir de ce dont il est l’intelligibilité) : le nom de l’être.

Or je le demande, est-ce que la question de l’auteur n’est pas exactement la question du nom de l’être ? Sauf qu’il doit s’agir d’un nom propre alors que la question du fondement est celle d’un nom commun.

Et l’opposition du propre et du commun, comment peut-on la nommer, sinon distinction ?

Voilà exactement en quel sens il faut dire que la question de l’auteur est la même que celle du fondement (l’antériorité de l’auteur est du même type que celle du fondement : il est bien évident qu’on ne saurait se dire auteur si l’on n’a produit aucune œuvre) : un auteur est un fondement distingué.

Seulement la distinction qu’on rapporte ainsi n’est pas une différence, même interne à la compréhension du concept. Autrement dit, mettre en avant la distinction qui est celle du nom propre et du nom commun interdit d’emblée de faire de l’auteur une sorte de fondement.

En pointant cette interdiction, je rappelle la donnée première du problème, à savoir que le vrai est lui-même sujet de la vérité : c’est l’œuvre qui est le vrai, et ce n’est pas l’auteur qui est le sujet de l’œuvre donc de la vérité.

La distinction qu’on indique en la situation entre le nom propre et le nom commun, il faut donc la traduire en disant que l’auteur n’est pas le sujet de l’œuvre (il n’est donc pas sujet du sujet de la vérité, puisqu’il n’y a pas de vérité de la vérité), mais ce qui l’autorise. L’auteur autorise le sujet de la vérité à l’être. Voilà comment on assume la distinction du propre et du commun : en faisant de ce qui est communément nommer causalité (ou plus généralement fondation) autre chose, qu’on nommera autorisation.

Mais est-ce bien autre chose ? La notion de distinction l’interdit, puisqu’elle n’a de sens qu’à l’encontre de la notion de différence. Et de fait, la fondation est une sorte d’autorisation, puisque le fondement n’est en lui-même absolument rien – sinon la justification que nous reconnaissons comme constitutive aux fondés en tant que tels !

Voilà la distinction : l’autorisation n’est pas une sorte de fondation, mais la fondation est une sorte d’autorisation. Où en est le principe, demanderez-vous en me renvoyant que fonder et autoriser sont à chaque fois la mise en œuvre du " nom de l’être " ? Tout simplement en ceci : il s’agit bien de la même chose, sauf que le nom est commun dans le cas de la fondation, et propre dans le cas de l’autorisation.

L’essence de l’autorité réside là, à mon avis, dans cette pure distinction nominale.

Vous avez compris que je viens de définir la responsabilité.

Dans les prochaines séances, il s’agira de subjectiver ce qui apparaît maintenant comme l’essence de l’autorité : la responsabilité de l’être, et aussi de comprendre de quel droit nous nommons vrai l’étant dont l’être, pourtant propre (la définition tautologique de l’étant est qu’il soit sujet de l’être), a un responsable. D’une manière plus générale, il s’agira que nous répondions à la question de savoir comment l’être en général (l’être de l’étant en général, car l’être n’est bien sûr pas un super-étant qui gouvernerait les autres) s’entend, dans sa compréhension originaire, selon la responsabilité. Gageons que la question du caractère " secret " du nom propre, celui que l’auteur se constitue comme tel de ne pas pouvoir dire, sera impliquée dans la suite de nos réflexions sur la responsabilité.

Je vous remercie de votre attention.

 

Retour en haut de cette page