Cours du 18 Janvier 2002

 

Auteur, don et méditation

L’auteur est responsable de la vérité, tel est son statut originel. Il faut penser cette nécessité en reprenant l’idée d’une distinction qui soit toujours celle du nom, puisqu’on appelle auteur quiconque parle et agit en son propre nom (par opposition aux " en tant que ") et que la corrélation des questions de l’être et du nom se donne à penser comme la question du fondement, dont la question de l’auteur s’institue d’être la distinction. En vérité, l’auteur n’est pas le fondement de son œuvre, dès lors qu’on appelle " œuvre " une production qui, contrairement à toutes les autres réalités offerte à notre emprise et donc à notre compréhension, s’impose. En réalité, il est évident qu’elle l’est. Ici comme ailleurs (c’est la problématique générale du respect comme reconnaissance du vrai), la distinction s’énonce en mentionnant que la réalité " ne compte pas ". Il y aurait contradiction, on le voit bien, entre définir l’œuvre par sa liberté (elle s’impose, à l’encontre de notre plaisir esthétique autant qu’à l’encontre de ce que l’auteur " voulait ") et définir l’auteur comme le fondement de ladite œuvre, bien que par ailleurs le rapport qui les unit ne soit pas, comme nomination de l’être, différent. C’est le même, oui, mais comme l’œuvre est le vrai, il faut préciser : pas vraiment le même. D’où la définition qu’on peut donner de l’œuvre : la chose distinguée, au sens où le sujet distingué est, par opposition à tous les autres qui sont comptés par là même, celui qui compte. L’auteur distingue une chose que dès lors on dira vraie, bien qu’en fait elle soit son expression : que l’œuvre exprime l’auteur est une trivialité, que l’auteur la distingue et par là même produise la nécessité d’un respect qui la concerne en propre, est une vérité. En m’appuyant sur l’idée de la signature qui autorise, je définis par conséquent l’auteur par sa distinction d’avec le fondement dont, par ailleurs (c’est-à-dire là où ça ne compte pas : au niveau de l’expression) il ne diffère pas. D’où l’idée d’opposer le nom commun qui dit la fondation au nom propre qui dit l’autorité. Opposition en quoi je vois, ai-je dit pour finir, l’essentiel de la responsabilité. Voilà à peu près ce que nous pouvons tenir pour acquis.

L’auteur, donc, est responsable du vrai – lequel est sujet de la vérité. Il faut dès lors opposer le responsable de la vérité (et le propre d’un responsable est d’abord de signer, constituant ainsi sa responsabilité comme " autorité ") au sujet de la vérité. Car l’auteur est tout sauf le sujet de la vérité : si un humain peut être sujet de la vérité, on ne parle pas de la vérité mais seulement de la représentation. Or la représentation est la constitution opérée par un sujet, alors que la notion de vérité s’entend précisément à l’encontre de toute idée de constitution ! La question devient donc de penser la responsabilité pour la vérité, sachant qu’il ne s’agit en aucun cas de la question d’un sujet pour la vérité – lequel par définition est le vrai lui-même : la chose qui s’impose contre toute constitution. Cette imposition, il est habituel en phénoménologie de la nommer " donation ". Parlons donc du donné, qui serait donc toujours distingué.

Mais on ne peut le faire, évidemment, qu’à partir de son effet sur nous. Comment s’appelle cet effet, d’un point de vue réflexif ? Poser cette question, c’est tout simplement demander si la réflexion, qui porte toujours sur quelque chose dont le savoir soit la vérité, peut elle-même être distinguée… Je l’annonce d’emblée : la réflexion distinguée, ce n’est plus la réflexion (bien que ce ne soit pas autre chose) : c’est la méditation. Ma thèse est qu’on médite uniquement sur ce en quoi on a reconnu l’autorité. C’est en interrogeant la corrélation de la donation et de la méditation qu’on répondra, je crois, à la question de l’autorité c’est-à-dire à celle de l’auteur. Je propose de le faire en rassemblant cette problématique à travers l’idée de responsabilité.

 

Le don de la vérité distingue le responsable, c’est-à-dire l’auteur

Le responsable est celui qui répond, évidemment, et on ne répond jamais qu’en première personne. Même dans les pratiques sociales, celui qui est responsable d’une entreprise ne l’est qu’à se voir potentiellement sommé de répondre personnellement de ce qu’il a fait : un décideur peut être renvoyé par les actionnaires, à la limite être mis en prison, voir ses biens hypothéqués, etc. On lui dénierait la qualité de responsable si son emploi était tel que toute éventualité de ce type soit écartée d’avance (par exemple dans la fonction publique, il faut bien reconnaître que l’irresponsabilité est très grande, si elle n’est évidemment pas totale). Bref, le " me voici " est constitutif de la responsabilité.

Dans le cas de l’auteur, cette nécessité est spécifique. Il peut certes avoir à répondre du contenu de ses livres (propos racistes ou antisémites, diffamation, etc.) mais ni plus ni moins que n’importe quelle autre personne tenant des propos publics. Quand on pose la question particulière de l’auteur on n’envisage donc pas du tout la responsabilité à ce niveau mais au niveau de la signature, puisqu’elle suffit à convertir une chose réelle (paradigmatiquement un texte, comme n’importe qui est susceptible d’en écrire) en chose vraie. C’est de la conversion, et donc de la distinction, et par conséquent aussi de la " différance " du réel et du vrai, que l’auteur est responsable.

La vérité a-t-elle été différée de la réalité, oui ou non ? La chose est-elle distinguée, ou au contraire commune ? Le nom est-il celui d’un sujet d’expression c’est-à-dire de n’importe qui (puisque c’est le propre de n’importe qui d’avoir un nom), ou au contraire est-il celui d’une autorité qui ait à répondre personnellement. Telles sont les questions, concrètement. A chaque fois une décision s’impose qui soit celle de la reconnaissance de l’œuvre – une décision (et non n choix, forcément appuyé sur des raisons), dont nous avons vu qu’elle était la responsabilité du public.

Car il n’y a aucune expérience de la vérité dont on puisse, par réflexion, tirer un savoir qui justifierait que tel livre soit une œuvre et que tel autre ne le soit pas (il y a seulement des livres dont on est sûr d’avance, par statut, qu’ils ne peuvent pas être d’un auteur : manuels de toutes sortes, thèses universitaires, etc.). Il n’y a pas d’expérience de la vérité, mais uniquement l’épreuve de la vérité – et c’est à partir de cette distinction que nous devons admettre la reconnaissance de l’œuvre comme une décision et non pas comme un choix.

Assumée dans celle du public, la responsabilité de l’auteur est d’avoir opéré la distinction du vrai, et par là d’avoir différé (pour la réflexion) la vérité de la réalité. Cela revient à dire qu’on nomme " auteur " celui qui a la responsabilité qu’il y ait de la vérité. Voilà en quel sens il faut d’abord comprendre l’idée d’une responsabilité pour la vérité : avant d’envisager cette dernière dans sa détermination (puisqu’elle a le vrai pour sujet), il faut poser réflexivement qu’il y a de la vérité, et on appelle auteur l’instance qui en assure la position par différance de la réalité (cette différance, c’est que la réalité ne compte pas). Sans auteur, il n’y a pas de vérité, mais seulement de la réalité, aussi riche ou aussi pauvre qu’on voudra.

Je le dis autrement : s’il n’y a pas d’auteur pour l’instituer (terme qu’il faut entendre par opposition à la constitution transcendantale dans laquelle le sujet est seul à compter contre tout), alors rien ne compte. La responsabilité de l’auteur, on la reconnaît donc très concrètement en ceci qu’il y a des choses qui comptent.

La chose qui compte, à cause de cette responsabilité, est l’œuvre. Je viens de rappeler que celle-ci était sa propre distinction, puisqu’elle en est précisément une en ceci que sa réalité, qui consiste à " exprimer " son auteur, ne compte pas. Et il s’agit bien de distinction, puisque la notion d’expression renvoie expressément à un représentant qui soit n’importe quoi et à un représenté qui soit n’importe qui (n’importe qui s’exprime en faisant n’importe quoi). Pour la réflexion, la notion d’œuvre est pour cette raison identique à celle de la différance de la vérité. Donc la responsabilité de l’auteur est avant tout qu’il y ait une œuvre (forcément !), c’est-à-dire que la vérité soit différée.

Quand nous réfléchissons sur l’œuvre, une seule question se pose : la vérité a-t-elle été différée, oui ou non ? En quoi je viens de définir la pensée : la différance de la vérité – ce qui constitue la réflexion de la définition du vrai par sa seule distinction.

Mais je ne crois pas qu’on puisse aussi simplement identifier le vrai à l’œuvre en méconnaissant que la différance de la vérité peut avoir lieu d’une manière en quelque sorte naturelle. J’ai déjà indiqué cette nécessité en disant que certaines choses suscitent notre méditation, par opposition à celles qui suscitent notre réflexion, et que ces choses valaient comme vraies. On peut nommer " spiritualité " ce valoir. Et certes, il suffit de " spiritualiser " le réel pour en faire du vrai – ce qui se fait très simplement : en l’autorisant à s’imposer de lui-même.

Généralement parlant, relève de la vérité tout ce qui suscite la méditation. Disant cela, je rends justice aux œuvres, puisque la différance de la vérité dont elles sont littéralement l’opération est l’objet même de la méditation. On ne médite jamais sur autre chose, dès lors que la méditation serait une réflexion (position pour soi du savoir après l’expérience) en quelque sorte barrée d’avance et par là distinguée. Le rapport de la réflexion à la méditation est le même que celui de l’expérience à l’épreuve : l’expérience donne lieu à une réflexion où le savoir apparaît comme ce qui comptait depuis toujours, tandis que l’épreuve donne lieu à une méditation où, au contraire, le savoir apparaît comme n’ayant jamais compté. D’où cette définition : on appelle auteur le sujet d’une donation particulière, celle d’une chose à méditer

Par conséquent on dira que l’autorité est la donation d’un type très particulier de chose, la chose à méditer : il faut toujours l’entendre en distinction de la réflexion à quoi son savoir pourrait donner lieu.

Je traduis cette nécessité en disant que l’autorité n’est rien que sa propre inconsistance, autrement dit que l’impossibilité qu’elle soit jamais fondée. Cela est valable bien au-delà de la problématique de l’auteur. L’autorité de l’Etat, par exemple, relève de cette définition, et plus généralement toutes sortes d’autorités (je vous renvoie à ce que nous avons déjà dit du " charisme "). Concernant l’auteur, l’impossibilité que l’autorité soit fondée identifie le génie – lequel est, comme vous savez depuis longtemps, sa propre inconsistance. En quoi c’est toujours de " spiritualité " que je parle.

Ma thèse est en effet que la méditation s’entend exclusivement depuis la contingence (on ne médite jamais sur le nécessaire : on le comprend et on réfléchit sur lui), laquelle est la distinction même de son sujet (le vrai) – puisqu’il appartient à la réalité de ce sujet d’une part qu’il soit nécessaire (on peut trouver des raisons à tout) et d’autre part que ces raisons ne comptent pas. La nécessité du nécessaire ne compte pas et il a par conséquent pour vérité sa contingence. On peut dire que cet enchaînement définit le génie.

Nous sommes ainsi conduits à poser que l’auteur, en assurant cette donation du contingent, ne produit ses livres, ses tableaux ou ses films, que de manière inessentielle ! Car on pourrait dire que la donation est la nécessité du donné comme tel. Eh bien c’est précisément cela qui ne compte pas et qui, dès lors, définit la donation ! On ne donne jamais que du contingent – et je crois que l’essence du don réside dans la contingence du donné.

Eh bien, l’autorité, c’est cela : l’inhérence d’un don que la contingence du donné identifie forcément à sa propre impossibilité. Et comme donner est un acte, il s’entend originellement selon le nom propre : en tout don il est question du nom propre du donateur frappé d’impossibilité par ce qu’il a donné, précisément parce qu’il l’a donné et non pas offert ni présenté (ni a fortiori vendu). Vous commencez à comprendre pourquoi il appartient à ce qui est donné de s’autoriser d’un nom, le sien, que le donateur ne peut pas dire ! Comment dirait-on sa propre impossibilité ? D’où la définition de l’auteur que je vous ai présentée d’emblée : celui qui ne peut pas dire son nom, bien que par ailleurs il dise un nom (le même, mais pas vraiment) qui est le sien, au sens où il appartient à n’importe qui d’avoir un nom.

 

L’autorité s’entend selon le don, et c’est pourquoi elle n’est rien d’autre que son impossibilité. Il n’y a rien à réfléchir, dans l’impossible, même pas son concept qui ne correspond à rien. Il y a seulement à méditer. On ne médite jamais que sur le donné comme tel. Le donné comme tel (par opposition à l’étant qui serait simplement là), c’est le vrai. On nomme donc " auteur " celui, dès lors identifié à une autorité qui ne consiste en rien, qui est responsable de la vérité. C’est le même d’être responsable de la vérité et de ne pas pouvoir écrire son nom.

 

Le don du donné, même naturel

Je vais essayer d’être plus concret, à propos de la méditation qui nous fait réflexivement reconnaître le vrai par distinction de la réflexion à quoi il devrait donner lieu s’il n’était que réel. Quand nous méditons sur l’autorité de l’Etat, nous méditons par là même sur des choses comme l’unité, la puissance, la souveraineté, le droit de vie et de mort, et d’autres qui ne sont pas forcément compatibles entre elles : nous n’en restons pas à quelque intuition vague et romantique d’un sublime politique dépassant nos petites individualités (ce qui donnerait encore lieu à un nouveau type de méditation), mais nous nous référons à chaque fois à une donation dont nous pouvons identifier le responsable. Par exemple Louis XIV. Mais on pourrait parler aussi de la République et de Rousseau, etc. Disant cela, je veux souligner la corrélation de la méditation et de la reconnaissance d’une autorité, autrement dit d’un auteur.

On dira qu’il existe des réalités naturelles suscitant la méditation, et qu’en ce sens on doit dire vraies. D’accord : il y a du vrai dans la nature si certains de ses aspects donnent à méditer. Mais alors je nie qu’on puisse lui conserver sa définition initiale, celle qui l’identifie à son anonymat total et définitif. L’absence définitive de ceux que nous avons aimés en est une, la méchanceté humaine en est une autre, l’infinité de l’univers en est une troisième, son indifférence une quatrième, et ainsi de suite. Or je le demande : pour que ces choses soient vraies (et, encore une fois, j’accorde qu’elles le sont, puisqu’elles donnent à méditer et pas seulement à réfléchir), ne faut-il pas qu’elles nous aient été données ? Je viens de le dire : le donné n’est pas ce qui est là " bêtement ", mais c’est ce dont l’être là (même au sens trivial et quotidien que revêt le terme Dasein en allemand) est distingué. Car qu’est-ce que la question de la donation, sinon justement celle de la distinction du donateur ? Ce qui est reçu d’un donateur distingué, je dis que cela porte sa marque, et que c’est pour cette raison qu’il est vrai. Je pose donc que s’il y a du vrai dans la nature, c’est qu’il nous a toujours déjà été donné, et qu’il n’est pas, quand même nous passerions notre vie à le méconnaître, sans porter quelque " marque ". Bref, mon idée est qu’il y a des choses décisives dans la natures, mais que cela renvoie nécessairement à quelque autorité, à un auteur. Non pas surtout à un quelconque bon Dieu qui nous aurait fait cadeau des choses (et à qui nous aurions obligation indéfinie de dire merci !) mais bien à un auteur, c’est-à-dire à un sujet ayant pour vérité subjective l’impossibilité dans laquelle il se trouve de dire son propre nom, précisément parce que ce nom n’est plus un signifiant disponible mais désormais une " nature ". Comment par exemple le ciel étoilé peut-il nous être donné, lui qui est de " nature " kantienne ? Si nous le voyons au dessus de notre tête sans référence à ce philosophe, c’est d’autre chose qu’il s’agit – par exemple du champ des nécessités newtoniennes. Méditerions-nous sur l’étonnante nécessité, pour la plupart des étoiles qui appellent notre regard, qu’elles soient mortes parfois depuis des milliards d’années ou qu’elles aient intrinsèquement courbé un espace dont nous voyons pourtant qu’il est plat, que c’est sur un univers einsteinien que nous méditerons.

Si l’on parle d’une " donation " de réalités naturelles qui nous font méditer, on ne se réfère donc pas à cette trivialité de second degré que serait un bon Dieu nous faisant cadeau de la nature mais à l’impossibilité de ne pas être marqué par certaines choses.

Les choses qui nous font méditer ne le font jamais qu’à ce qu’elles nous aient marqués, et qu’à ce que nous revenions sur la marque que nous tenons d’elle – marque qui est désormais notre capacité de vérité.

J’appelle méditation le retour que nous faisons sur notre être de sujet marqué – c’est-à-dire sur notre être de sujet pour la vérité. Alors que la réflexion se définit habituellement par son universalité et donc par l’identification de la vérité au savoir (la vérité, c’est la réponse que n’importe qui doit posséder), elle se distingue d’elle-même en récusant cette nécessité pourtant transcendantale, et en en restant, dans la subjectivité, là où le sujet est capable non pas de savoir mais de vérité. Bref, si vous voulez une formule, je dirai que la méditation est la réflexion distinguée.

Je vous renvoie à ce que j’avais dit un jour sur l’opposition entre le don, le présent, et le cadeau. Pour le moment, il nous suffira de retenir que celui qui donne, s’il le fait selon le savoir (donner en le sachant, donner à quelqu’un qui sait qui lui donne ce qu’il est en train de recevoir), ne donne pas : il aliène (et, la plupart du temps, il vend – au moins contre l’idée d’éprouver de la reconnaissance envers lui). On ne donne donc jamais que sans le savoir à quelqu’un qui ne le sait pas non plus. Le don est en ce sens exclusif de la représentation (et donc de la constitution), puisque toute représentation conditionne son intentionnalité (elle est forcément représentation de quelque chose) à son statut réflexif (en tout ce que je me représente, il s’agit de moi comme sujet constituant). Voilà qui permet de penser la distinction, ici, puisque le commun se définit par le savoir auquel il peut essentiellement donner lieu.

La problématique de l’essence et celle de la communauté d’un savoir identifié à ce qui compte sont inséparables. Platon et Nietzsche sont d’accord, sur ce point. Le vrai est le réel distingué, et par conséquent la méditation est la réflexion distinguée : on ne médite pas sur ce qui est commun et on ne médite pas quand on est soi-même commun (on réfléchit). Eh bien je réserve le terme de donation à cette double distinction : à la contingence du donné et à son " effet " (au sens esthétique du terme) sur moi. Ce qui revient à dire que seul le vrai est donné parce qu’il n’y a de donation que sans le savoir. La contingence sans le savoir, c’est la distinction même, autrement dit la vérité. Le non vrai est au contraire fait de la nécessité du savoir, puisqu’il doit s’accomplir selon son concept, lequel sera sa vérité à l’encontre de sa contingence.

D’ailleurs la contingence, quand on en désigne subjectivement la notion, est tout simplement le génie.

Les choses vraies décident d’elles-mêmes et gouvernent l’aperception dont, de notre point de vue, elles relèveront. Non pas une nécessité eidétique, mais un " effet ", celui-là même que j’appelle marque et qui ramène notre propre capacité d’avoir raison à une rencontre dont nous ne nous sommes pas remis. C’est ce gouvernement qui justifie qu’on parle de méditation et non de réflexion : on ne médite jamais que sur ce qui renvoie à rien une compréhension dont, par ailleurs, nous restons capables et qui suppose qu’on soit toujours le même. Car comment nommer ce renvoi, sinon " marque " ? Et qu’est-ce que la marque, sinon l’impossibilité de la trace que laisserait nécessairement la cause de l’œuvre, autrement l’impossibilité véritative que l’œuvre soit jamais une expression ? L’auteur est sa marque – et l’œuvre n’est rien d’autre que cette marque, qui est son être propre, autrement dit sa contingence (vous savez que c’est de Descartes que je tiens cette idée).

Voilà ce que c’est que l’autorité, au sens qui nous intéresse ici : la donation opérée par l’auteur, donation qui est bien indistinctement celle du vrai lui-même comme sujet de la vérité, et celle de notre être pour la vérité. Celle-ci définit notre dignité. Car il ne faut pas séparer la dignité de la capacité de respecter (retenons cette leçon kantienne) ; or qu’est-ce que le respect, sinon justement la reconnaissance du vrai comme tel c’est-à-dire de sa distinction ?

Je n’oublie pas l’objection des vérités naturelles, mais je voulais indiquer d’abord que notre dignité entendue comme être pour la vérité n’est pas un état de fait métaphysique (elle serait incluse dans l’essence de l’être humain comme tel), mais bien toujours déjà une donation. Et certes, il y a des gens à qui la dignité n’a jamais été donnée – ou, ce qui est la même chose, qui l’on toujours déjà refusée (ceux pour qui l’ordre de ce qui compte est identifié à celui de ce qui importe). Eh bien, si vous m’accordez que l’être pour la vérité n’est pas un état de fait dont il suffirait de prendre acte, une essence métaphysique de l’homme, vous m’accordez du même coup qu’elle a dû être donnée. C’est ce que comprend expressément la notion de marque. Et comment aurait-elle pu l’être, sinon par une donation qui soit celle du vrai lui-même, en tant qu’il appartient à celui-ci de gouverner sa reconnaissance c’est-à-dire de marquer ? Donc s’il y a des réalités naturelles qui donnent à méditer, moi je dis que ce sont des réalités qui suscitent en nous du respect et elles ne peuvent le faire, pour nous, que depuis la reconnaissance d’une autorité ! Car il n’y a de respect que de l’autorité. Et l’autorité, c’est la non vérité de reconnaître un auteur comme cause de ce qu’il a fait.

Comment en effet voudriez-vous que nous reconnaissions du vrai dans la nature s’il ne s’imposait pas ? Or il ne peut le faire que d’autorité, c’est-à-dire qu’en étant autorisé à le faire. Il ne faut en effet surtout pas confondre le vrai qui est sujet de la vérité avec l’autorité qu’on doit lui supposer pour que, précisément, il puisse l’être – dès lors qu’il n’y a de vérité qu’en vérité c’est-à-dire de droit qu’à bon droit ! Mon argument est en effet de faire remarquer la naïveté qu’il y aurait à supposer un vrai naturel (ce que j’accorde, à condition qu’on y reconnaisse toujours une " nature " c’est-à-dire un nom propre) sans articuler ce statut de sujet pour la vérité et donc pour sa reconnaissance, à une autorité forcément préalable puisqu’il appartient à la structure de la vérité qu’elle soit sa propre antériorité. Car si le vrai n’est tel (sujet de la vérité) que vraiment, cela nous oblige bien à reconnaître une sorte de vérité conditionnant la vérité à être la vérité ! Et comment voulez-vous appeler cette vérité antérieure, sinon " autorité " ? Concrètement, c’est le nom secret. Par exemple, la sublimité du ciel ne peut plus se donner désormais que " kantiennement ", exactement comme certaine défaite française ne pouvait être méditée que depuis le caractère originellement hugolien de sa donation.

Donc nous découvrons que le vrai naturel relève forcément d’une donation qui ne soit pas, elle, naturelle – pour l’excellente raison que cette nécessité de la donation ne correspond tout simplement à rien, quand toute nécessité naturelle correspond forcément à quelque chose. Contingence du donné et impossibilité que l’autorité soit jamais fondée sont le même, et c’est ce que le respect, qui est toujours reconnaissance (et non pas constatation !) de l’autorité nous enseigne. Bref, ce que nous méditons est toujours déjà nommé d’un nom impossible (par exemple la souffrance de l’armée française dans la plaine immense, qui est originellement hugolienne), et c’est à cette condition seulement que nous sommes capables d’éprouver le respect de sa reconnaissance.

Voilà l’auteur : la cause toujours antérieure de la méditation.

Je vous laisse méditer cette réponse, et je vous remercie de votre attention.

 

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