Cours du 25 Janvier 2002

 

La vraie responsabilité

 

Les choses ne peuvent accéder à la vérité qu’à la condition d’être données. Non pas seulement au sens phénoménologique de la donation qui précède la constitution, mais au sens où du vrai advient, dont la rencontre soit une épreuve et non pas une expérience. Car le vrai est la chose qui compte – dès lors sans le savoir, puisque sa notion s’oppose à celle de l’objet qui importe. L’auteur donne une chose qui compte (par opposition à ce qui lui importerait plus ou moins à titre d’expression), et inversement on ne peut concevoir qu’une chose compte qu’elle n’ait été donnée par celui qui aura eu l’autorité de le faire. Car la question du don est uniquement une question d’autorité, si le donateur s’entend en exclusivité à sa propre réalité (ce que je traduisais l’autre jour en disant qu’on donnait et qu’on reçoit toujours sans le savoir). Le donné n’est pas l’étant simplement subsistant, posé là d’une manière inerte, mais bien l’étant dont la pro-duction, pour parler comme Heidegger, se fait en un certain nom qui soit le nom de quelqu’un et pas simplement la nomination d’un sujet (puisqu’un sujet peut être réfléchi comme une sorte de fondement).

C’est pourquoi on ne peut reconnaître de vérités " naturelles " (tout ce qui nous marque c’est-à-dire produit en nous une capacité locale de vérité) qu’à ce qu’elles aient préalablement été autorisées. Là est la question de l’auteur, telle que nous pouvons la méconnaître quand nous nous imaginons dominer ce qui nous arrive alors que, précisément, cela nous arrive. Je donne un exemple générique et trivial en faisant remarquer qu’un paysage est comme tel une donation picturale : il peut bien exister des prés, des ruisseau, des montagnes et des arbres, mais ce qui est donné c’est par exemple la montagne en arrière-plan du pré traversé par le ruisseau qu’on voit entre les branches d’un arbre situé en premier plan. En quoi rien n’est moins naturel que le paysage, bien que tout ce qu’il comprend soit naturel : il relève d’un droit dont on peut à la limite faire la généalogie en posant un certain nom propre (un paysage d’été renverrait à Poussin ou à Monet, par exemple). Seul par conséquent un spectateur marqué (c’est-à-dire rendu localement capable de vérité) par une certaine fréquentation d’une certaine peinture pourra voir un paysage : pour le berger, il n’y a pas de paysage mais seulement les difficultés du terrain. Bref, tout de ce qui nous parle, et que je nomme ici le " donné " par opposition au simple être-là, le fait depuis un certain droit à le faire qu’il faut nommer une autorité, laquelle est l’effet de l’auteur comme tel.

C’est des auteurs que nous recevons notre existence – à nommer ainsi les impacts toujours locaux de la vérité sur la vie, les marques sur notre corps et sur notre âme. En quoi on peut dire aussi bien que la question de l’auteur est celle de la gratitude originelle… On peut dire ainsi qu’il appartient au vrai qu’il soit donné – et non pas qu’il soit réel, puisque la notion du vrai est une notion spirituelle, que le don est l’acte spirituel par excellence, et que la notion du spirituel ne sort de sa méconnaissance qu’à ce qu’elle ne corresponde à rien (notamment le spirituel n’est pas un trivial de second degré). De fait les choses qui comptent, c’est sans le savoir que nous les reconnaissons (par opposition à celles qui importent) ; leur " spiritualité " et donc leur " autorité " doit être pensée selon cette impossibilité subjective. La vérité en nous est un lieu d’impossibilité – définition de la marque.

Si donc on m’accorde la corrélation du donné, de son autorité et de la nécessité qu’il compte, alors on m’aura accordé une notion que j’exprimerai, pour reprendre ce que je disais l’autre jour de la distinction, comme celle de la " vraie " responsabilité. Le responsable l’est de choses qui importent, alors que le vrai responsable l’est de choses qui comptent. D’où la définition que je propose à présent de l’auteur : le vrai responsable – où je ne fais que ramasser l’idée qu’il y a des choses (éventuellement " naturelles ") qui comptent parce qu’elles relèvent d’une certaine autorité. Car compter sans relever de l’autorité, je tiens que c’est exclu : pour les identifier, il faudrait confondre le vrai et le réel, c’est-à-dire rabattre la distinction sur la différence. La question de l’auteur devient donc celle de la vraie responsabilité.

 

La meilleure des excuses distingue le personnel du réel

Il faut penser l’autorité comme telle, c’est-à-dire dans sa " spiritualité ". La distinction que j’indique ne renvoie pas à un surcroît de présence de l’auteur dans la donation, parce qu’elle ne s’entend pas comme un degré supplémentaire qui ferait la différence, mais elle répond au contraire à ce type particulier de responsabilité qui constitue la promesse comme vraie prise de responsabilité – par opposition à l’engagement où c’est en fin de compte toujours la réalité qui décidera (ce que je me suis engagé à faire, je ne le ferai que si la réalité me le permet c’est-à-dire que si rien ne m’en empêche). Or vous le savez : la promesse a une mesure, que j’ai appelée la meilleure des excuses.

J’insiste sur la notion d’excuse, ici, puisqu’elle est l’envers de la notion de responsabilité. Qu’est-ce qu’être responsable, en effet, sinon être sans excuses ? C’est en effet le même d’admettre l’excuse et d’exclure la responsabilité. Or l’ordre phénoménale se définit comme l’ordre de ce qui ne compte pas de cela précisément que tout est y toujours excusé. C’est d’ailleurs le leitmotiv des délinquants et des terroristes : ils nous expliquent qu’ils ne sont pas responsables des agressions parfois atroces qu’ils commettent parce qu’ils sont d’abord des " victimes ", comme si cette vérité (car le plus souvent c’en est une) abolissait le fait irrécusable qu’ils ont fait ce qu’ils ont fait. Le mensonge, qui consiste à présenter comme automatique le droit d’être un bourreau dès lors qu’on a été une victime (par exemple agresser les chauffeurs d’autobus quand on est un " jeune-de-banlieue ") montre bien, comme tel, l’impossibilité qu’on soit jamais excusé, puisqu’il y a toujours des excuses, qu’elles sont toujours suffisantes, et qu’elles sont l’abolition même de toute éventualité de reprise subjective. Bref, la responsabilité s’identifie au refus que les excuses, par ailleurs indéniables, comptent jamais. Aucune excuse n’est vraie bien que toutes les excuses soient réelles, et c’est cette distinction qu’on appelle responsabilité.

Eh bien la meilleure des excuses, pareillement, sera réelle mais elle ne sera jamais vraie : quand on a promis, on tient, même si l’on est mort. Ici commence ce que j’appellerai la " vraie " responsabilité, celle qui renvoie à rien la justification qu’on peut donner de son irresponsabilité – car il est bien évident qu’on ne saurait reprocher aux personnes mortes de n’avoir pas agi comme elles l’auraient dû. La " vraie " responsabilité, je dis qu’elle apparaît précisément en ce point d’impossibilité. Qu’on le nie en s’en tenant à l’évidence triviale qui lie l’abolition de l’obligation à celle du sujet obligé, et l’on se trouve contraint de rabattre la distinction sur la différence, autrement dit la vérité sur la réalité.

Délire, dira-t-on ? je veux bien, mais alors c’est la notion même de promesse qui n’a aucun sens : il n’y a jamais que des engagements et, comme dit la sagesse des nations, " à l’impossible nul n’est tenu ". Par contre, si l’on décide (car le choix est forcément du côté de cette première opinion) de ne pas céder sur la distinction de la promesse et de l’engagement, autrement dit si l’on refuse de confondre ce qui compte (ici qu’on ait donné sa parole) et ce qui importe (ici la possibilité de la tenir), alors on se trouve amené à reconnaître, sous le nom de " vraie " responsabilité, le statut même de l’auteur !

 

Car enfin, le propre de l’auteur n’est-il pas que sa mort ne compte pas ? Un livre que j’ai entre les mains en ce moment, si c’est une œuvre, il revient exactement au même que son auteur soit vivant ou mort. Le nom propre qui se trouve imprimé sur la couverture est la marque d’une promesse dont le titre est l’énoncé, et c’est bien comme promesse (et non comme engagement, justement à cause de cela) que j’ai lu ce titre.

Par contre les livres qui ne comptent pas posent une question toute différente : si le contenu du livre ne donne pas ce qui était annoncé par le titre (combien de titres magnifiques dissimulent en réalité la besogne d’un commentateur !), on peut toujours considérer que quelque chose explique la défection et ainsi excuse une trahison qui n’est dès lors celle de personne. Un tel livre en effet n’a pas d’auteur, puisque n’importe qui peut l’avoir rédigé, dès lors qu’il rassemble du savoir et que le propre du savoir est précisément d’être accessible à n’importe qui c’est-à-dire de constituer un " en tant que ". Or est-ce qu’un " en tant que " n’est pas d’avance excusé ? A tout reproche qu’on pourra lui faire, il répondra " je ne savais pas " ou " je ne pouvais pas savoir " - bref il invoquera le savoir anonyme là où, s’agissant d’un auteur, c’est du sujet qui aura été vraiment lui-même (le sujet qui s’autorise de lui-même) qu’il s’agira. C’est pourquoi on doit dire que les livres qui ne comptent pas ont comme titre un engagement alors que les livres qui comptent ont comme titre une promesse. Et l’essence de la promesse, c’est que la réalité (dont les tenants de l’engagement faisaient l’instance décisive) ne compte pas. Quand je dis " réalité ", je renvoie implicitement à son paradigme qui est la " meilleure des excuses ", telle qu’elle est impliquée dans l’idée d’engagement : ce à quoi on s’engage, on le fera si la réalité n’en décide pas autrement. En quoi l’engagement (et donc le statut subjectif d’ " en tant que ") renvoie à une responsabilité qu’il faut dire exclusivement réelle.

Eh bien la " vraie " responsabilité, c’est le contraire : si la promesse n’est pas tenue, la responsabilité restera personnelle.

Alors, je le demande : la meilleure des raisons relève-t-elle de la nécessité réelle ou de la nécessité personnelle ? Il suffit de poser la question pour avoir la réponse. C’est pourquoi j’affirme que la responsabilité de l’auteur doit s’entendre comme responsabilité personnelle et non pas comme responsabilité réelle. Toute la question de l’ " autorité " devient alors celle de cette distinction.

 

La question de l’auteur s’entend donc à partir d’une distinction, celle du réel et du personnel, dont la mort propre soit le principe. La mort décide littéralement de la question, et l’on appelle " auteur " celui que cette décision a distingué.

 

L’auteur : celui qui est vraiment responsable

Je ne saurais trop insister sur la décision que je viens d’indiquer, puisqu’elle est constitutive du travail de l’auteur – qu’on pourrait à la limite suffisamment définir en disant qu’il en est la mise en " œuvre ".

N’est œuvre en effet que ce qui a été préalablement distingué. Et la distinction qui justifiera qu’on parle d’une œuvre doit s’entendre comme distinction impossible. Qu’elle soit possible, et l’on est dans l’ordre de l’engagement, c’est-à-dire dans celui de la démission subjective, alors que l’impossibilité qui définit la promesse (même la mort ne justifie pas qu’on ne tienne pas parole) impose que la réalité ne compte pas. Et c’est justement cela qui fait l’auteur, puisque c’est le seul nom et non pas le travail ni le talent qui pro-duit l’œuvre comme telle. On peut en effet définir l’auteur, à partir de l’opposition du savoir et de la vérité, en disant qu’il est celui qui a raison envers et contre tout – mais bien sûr raison sans le savoir (car croire avoir raison envers et contre tout, c’est simplement la paranoïa !).

Je présente la même chose d’un autre point de vue en indiquant que l’impossibilité, pour la réalité, qu’elle soit jamais ce qui compte, détermine ce sentiment très particulier qu’on appelle le respect, dont la notion est inséparable de celle de la reconnaissance de l’auteur (ou de l’œuvre, qu’on n’a donc pas forcément besoin d’apprécier). Le respect est le sentiment que nous inspire cela dont la réalité ne compte pas – bien qu’elle importe au plus haut point, comme on le voit à propos de la plus massive des différences, qui est celle des vivants et des morts. Bref, ce que je viens de dire de la promesse peut être subjectivé en désignant comme " auteur " le scripteur qu’on respecte (par opposition à celui qu’on estime ou qu’on apprécie, bien que tout auteur soit " par ailleurs " susceptible d’être estimé ou apprécié).

L’impossibilité à soi dont on appelle respect le vécu de la reconnaissance, on peut encore l’indiquer en disant qu’elle est celle de la production subjective dont l’idée de " s’autoriser de soi-même " implique paradoxalement qu’elle soit la réalité impossible de l’auteur, et permette de répondre à la question de la " vraie " responsabilité.

Comme vous le savez, on ne pense jamais que sans soi. Un auteur est donc absent à lui-même, faute de quoi il n’écrirait que quand il aurait quelque chose à dire, à savoir jamais. Car on n’est auteur qu’à n’avoir rien à dire, bien sûr, sinon le travail se réduirait à la matérialisation inutile d’un savoir déjà là (écrire serait " s’exprimer " ou même " communiquer " !). Or écrire, c’est d’abord apprendre ce qu’on ne savait pas qu’on avait à dire et par là se produire soi-même comme sujet. Tout le monde sait cela. Mais il faut tirer la conséquence de ces banalités, à savoir que la responsabilité, pour qu’on puisse la dire vraie, doit d’abord être celle de soi-même comme sujet – alors qu’être n’importe qui consiste à être irresponsable de sa production subjective. Et forcément, on ne se produit soi-même comme sujet qu’en absence de soi et que sans le savoir. Ce qui se traduit notamment par l’impossibilité de vouloir dire quoi que ce soit : un auteur n’a jamais rien à dire, sinon justement la pure distinction dont on découvre qu’elle est, en première personne, celle de la question qui et de la question quoi.

Et certes, quand on pose la question de l’auteur en termes subjectifs (" pourquoi écrivez-vous ? "), on fait appel à une responsabilité sans conscience, puisqu’en général les auteurs ne savent pas qu’ils écrivent pour répondre à la question de savoir qui ils sont – par opposition à celle du sujet qu’ils sont par ailleurs.

Je rappelle que la question qui renvoie à la vérité, puisqu’elle est celle de la pure distinction (si on veut y répondre, la réponse qu’on donnera ne diffèrera pas de celle qu’on aurait donnée à la question quoi) par opposition à la question quoi qui renvoie au savoir.

Or je le demande, est-ce que la mention de qui par opposition à quoi n’est pas expressément l’indication d’une responsabilité personnelle ? Bien entendu, la responsabilité personnelle n’est pas la responsabilité réflexive puisque réflexivement, la question qui est tout de suite remplacée par la question quoi ; de sorte que la responsabilité n’est pas du tout liée à la réflexion, contrairement à ce qu’on pourrait croire en disant qu’on n’est responsable que de ce qu’on a voulu. La vraie responsabilité est toujours celle de ce qu’on ne peut pas avoir voulu. En quoi je reviens à la question du don, impossibilité subjective permettant de penser le sujet de l’autorité.

La question de l’auteur, à mon avis, est celle du passage de la responsabilité que l’on entendra à travers la nécessité de répondre de soi à la vraie responsabilité que l’on entendra à travers la nécessité de s’autoriser de soi. En quoi je reprends simplement la distinction que je viens d’indiquer entre la responsabilité réelle et la responsabilité personnelle : je distingue entre être responsable et être vraiment responsable, puisqu’il faut définir l’auteur comme quelqu’un qui est vraiment sujet.

Sujet selon la réalité (et certes tout sujet s’entend à l’encontre et donc par un impossible qu’on peut nommer son " réel "), ce n’est pas la même chose que sujet selon la vérité, puisque la notion de sujet vaut pour n’importe qui et qu’on n’est vraiment sujet qu’à rendre impossible ce passage à l’universel, autrement dit qu’à exclure que le savoir compte jamais. Cette exclusion, j’en ai déjà parlé dans d’autres contextes : c’est la pensée, dont la notion n’est pas du tout inhérente à celle de sujet mais uniquement à celle de vrai sujet – s’il n’y a par principe de pensée que depuis la vérité et que pour le vrai.

 

On ne peut donc pas confondre les notions d’auteur et de sujet. Il serait absurde de dire que je suis l’auteur de ma promenade quand je me promène, ou de dire que Shakespeare est le sujet de l’écriture de Hamlet, puisque c’est d’elle-même que cette pièce s’impose, autrement dit qu’elle est vraie. Ce que je dis ainsi de la pensée et de la distinction des responsabilités est inséparable de ce qu’on vient de voir à propos de la mort comme instance qui décide de la distinction de la promesse et de l’engagement.

 

Le sujet sans excuses, voilà l’auteur : celui qui est vraiment sujet de ce dont il est le sujet, par opposition à ceux qui ne le sont pas vraiment à cause du savoir ou du système des places qui rend compte positivement ou négativement de tout ce qu’ils font. C’est le même d’être sans excuses et de ne pas s’exprimer dans ce qu’on fait : l’auteur ne s’exprime pas en composant une pièce, par exemple, car son travail consiste seulement à la laisser advenir non pas à lui mais à elle-même. Et ce " laisser être " (j’emprunte ce terme à Heidegger) ne saurait jamais être excusé puisqu’il a la vérité du vrai pour cause, alors que l’expression l’est toujours : on ne s’exprime que pour autant qu’on est soi-même l’expression d’autre chose, c’est-à-dire que pour autant qu’on est assujetti. Telle est la distinction de l’auteur, son autorité.

Si l’on appelle autorité le fait d’être un auteur, et si être un auteur n’est rien d’autre qu’être vraiment responsable, alors cela signifie que l’essence de l’autorité réside dans la responsabilité. Or qu’est-ce que la responsabilité sinon le fait de répondre ? Et comme nous parlons ici du paradigme de la responsabilité, la question devient de savoir ce qu’on répond quand on est vraiment responsable et non pas simplement responsable de façon réelle (auquel cas on s’excuse toujours, même quand on assume). Eh bien je le dis : la réponse est toujours la même, et c’est le nom propre.

Mais " propre ", vous le savez, signifie " impossible ", puisque c’est de la vraie responsabilité que je parle et non pas de la responsabilité réelle. L’impossibilité en question, je l’ai nommée tout à l’heure, c’est la mort comme instance décisive de la distinction. Et la mort n’est que " l’impossibilité des possibles ", laquelle isole le nom comme vérité, puisqu’elle le fait à l’encontre des excuses qui relèvent toujours du savoir. C’est en effet le même d’exclure le savoir, d’exclure les excuses (puisque le savoir n’est finalement que savoir des excuses), et de reconnaître la causalité si particulière du nom, telle qu’elle apparaît dans le paradoxe de l’auteur qui est que ce ne soit pas la réalité de ses œuvres qui compte (auquel cas il serait n’importe qui) mais uniquement son nom.

Ma thèse est que le nom cause l’œuvre d’être la réponse à la seule question à quoi le savoir ne saurait répondre : la question qui. Un auteur, c’est simplement quelqu’un qui ne cède pas sur la distinction de la question qu’il est pour lui-même : celle de savoir non pas ce qu’il est, mais bien qui il est. J’ai exposé le mécanisme de cette réponse en parlant de la " nomination de l’être " qui caractérise la fondation, dont l’autorité est la distinction pure.

 

La responsabilité est celle de la reconnaissance personnelle

Mais si l’on répond toujours par le nom impossible (nom propre, pure distinction du " nom de l’être " que donnerait un fondement), il faut aussi reconnaître que la responsabilité est forcément responsabilité devant quelqu’un. Il est en effet impossible de parler de la responsabilité en général sans que la nécessité de répondre ne soit d’une manière ou d’une autre tournée vers quelqu’un devant qui on ait à répondre. Certes, c’est la définition même de l’auteur qu’il réponde devant soi seulement : on ne travaille pas pour faire plaisir au public ni pour se faire plaisir à soi-même, mais pour la seule raison qu’on est soi – de sorte que la question de l’auteur est bien, en première personne, la distinction de la question qui. Or cette distinction, précisément, c’est comme réponse qu’elle s’entend ! D’où le paradoxe d’une nécessité qu’on pourrait présenter en disant qu’elle est celle d’être autorisé à s’autoriser de soi ! Rien là qui puisse étonner, puisqu’il appartient à la vérité de se précéder elle-même, et de le faire véritativement. Autrement dit ma thèse est de refuser absolument que la vérité, même entendue subjectivement (ce qu’énonce le terme de " génie " : n’avoir pas cédé sur la distinction d’être soi), soit une spontanéité magique : s’il n’y a de vérité qu’en vérité, et si la vérité est forcément personnelle, cela signifie que la question de la vérité, qui est la question de l’auteur, est celle d’une antériorité personnelle.

On ne peut pas être responsable tout seul (d’où ce principe juridique que nul n’est tenu aux engagements envers lui-même), et d’un autre côté la question de la responsabilité est celle d’un sujet qui s’autorise exclusivement de soi. L’aporie que je pose ainsi est cesse d’apparaître comme une contradiction si l’on prend en compte les applications de la responsabilité. Prenons le cas de la parole donnée : donner sa parole est bien un acte dans laquelle il va vraiment de soi, mais on donne toujours sa parole à quelqu’un devant qui on sera responsable de la tenir ou d’y manquer. Nécessité assurément paradoxale : si je donne ma parole à quelqu’un, j’institue cette personne comme une autorité devant qui je suis responsable, quand bien même cette personne se révèlerait ensuite n’être pas digne de confiance. Car si je donne ma parole à quelqu’un qui n’a pas de parole, ma promesse reste entière et absolue : l’indignité éventuelle de l’autre est d’abord son affaire (bien qu’on doive accorder à Lévinas qu’on est aussi responsable de cela devant l’autre), et ne saurait en aucune façon constituer une excuse pour que nous nous conduisions de semblable manière – ce qui revient à dire que si nous le faisons, non seulement nous montrerons notre propre indignité mais encore nous lui ajouterons la mauvaise foi, puisque nous mettrons en avant une vérité (l’autre n’a pas de parole) pour dissimuler à nos propres yeux une réalité qui nous concerne (la trahison de la parole que nous aurons pourtant donnée). Bref, toute personne ayant reçu une promesse est par là même instituée en autorité, quelle qu’elle soit par ailleurs, et cela ne contredit en rien la nécessité pour celui qui a promis de s’autoriser de sa propre parole : le don de la parole possède donc la capacité de faire surgir l’autorité devant quoi nous serons responsables.

On dira d’une manière générale que s’autoriser de soi consiste à avoir reconnu la seconde personne comme telle, c’est-à-dire comme existante. Je parle donc de la personne qu’on a rencontrée, et non pas de celle (toujours la troisième même quand il se trouve qu’on l’a devant soi) qu’on a aperçue. Existante pour la personne qu’on est, il appartient à la seconde personne qu’elle ait toujours déjà marqué. (Je ne développe pas la théorie de la marque impliquée ici comme le rapport de l’être propre à l’existence éprouvée, puisque c’est un des thèmes de Ethique et Vérité.) Là où nous sommes marqués, nous sommes capables de vérité ; partout ailleurs, nous sommes seulement capables de savoir c’est-à-dire de médiocrité, puisque là où le savoir compte, nous sommes n’importe qui. Bref, c’est là où nous avons vraiment reconnu quelqu’un que nous sommes vraiment nous-mêmes.

La question de l’auteur est pour cette raison identique à celle de l’antériorité de la vérité à elle-même (de l’existence sur l’être, si l’on veut être précis). C’est en effet à la condition qu’il y ait déjà de la vérité, qu’il peut y avoir de la vérité. Ou encore : il n’y a jamais de vérité qu’en vérité. Or comment concevoir cette vérité dont la vérité doit forcément s’autoriser, sinon à partir de la distinction du réel et du personnel ?

Pour opérer la distinction (ce qui s’appelle penser, puisque c’est causer le vrai comme tel) il faut déjà l’avoir opérée c’est-à-dire avoir reconnu une causalité véritative, une causalité de pure distinction (précisément : celle que j’ai décrite comme distinction de l’être sur l’existence). En quoi c’est de la reconnaissance personnelle que je parle, puisqu’une personne, c’est la même chose qu’un sujet, sauf qu’elle en est distinguée par la vérité.

Vous savez d’où je suis parti : on ne peut avoir originellement raison qu’à reconnaître l’autre dans sa personnalité, au sens du fait d’être une personne et pas simplement un sujet. La différence de ces notions est la mention de la vérité : il n’y a de personne que pour et par la vérité, parce qu’il est impossible de reconnaître quelqu'un sans poser par là même qu’il a raison, bien que par ailleurs il nous soit impossible de nous représenter qu’il ait raison. Reconnaître en effet que l’autre à tort, c’est forcément l’excuser (c’est la fatigue, la situation aliénante ou tout ce qu’on voudra du même ordre qui explique qu’il pense et fasse ce dont il n’est dès lors pas vrai qu’il soit le sujet), et donc ne pas le respecter dans sa réalité concrète. D’où ma thèse déjà ancienne, à laquelle je reste attaché, que la reconnaissance personnelle est inséparable de la reconnaissance de la vérité : on appelle " personne " le sujet qui a raison, en tant qu’il a raison. La personne que l’on est ne peut avoir raison qu’à reconnaître celle qu’elle rencontre, comme telle c’est-à-dire comme ayant raison. D’où l’idée de nommer " génie " le statut de la première personne comme telle, c’est-à-dire comme personnellement instituée de la légitimité de la reconnaissance de la seconde comme ayant raison.

La vérité ne se connaît pas, elle se rencontre ; contrairement au savoir, elle ne relève pas de l’expérience mais de l’épreuve. Et la vérité n’est pas quelque chose de réel : c’est quelque chose de personnel. Sa rencontre se fera donc personnellement – et c’est le réel de cette nécessité que, réflexivement, nous nommons " deuxième personne ". De sorte qu’on peut nommer rencontre l’épreuve par laquelle on va non pas apercevoir la vérité d’un autre (comme un cas, dans un ouvrage de psychanalyse) mais relever soi-même de cette vérité. Car si l’on n’a raison qu’à reconnaître la vérité toujours personnelle, cela signifie que c’est bien de cette vérité – celle de la deuxième personne, s’il n’y a de vérité que dans l’épreuve de rencontrer – qu’on s’autorise pour avoir raison de la reconnaître. D’où la nécessité de reconnaître pour premier trait de la vérité qu’elle soit véritativement antérieure à elle-même : il n’y a de vérité qu’en vérité (en réalité, il n’y a pas de vérité mais tout au plus un savoir légitime). La nécessité pour la vérité qu’elle se conditionne non pas réellement mais véritativement elle-même, quand on la considère dans son réel, il faut la nommer " rencontre ". Dans la rencontre j’ai raison de reconnaître l’autre avoir raison (autrement dit être quelqu’un et non pas simplement quelque chose), et c’est forcément de sa raison que moi, qui le reconnais dans sa distinction, j’ai raison contre ce que je me représente nécessairement. En quoi la pensée advient à sa propre distinction : il est impossible que je me représente l’autre avoir raison (autrement dit il est toujours une figure du mal, il suffit que les médiations soient assez nombreuses) mais que sa rencontre soit une rencontre et non pas une aperception ou une expérience implique que je sois fait de la légitimité d’une reconnaissance par ailleurs absolument impossible. L’opposition du vrai et du par ailleurs est donnée, et c’est ma capacité de vérité que je décris ainsi.

Il revient donc au même, paradoxalement, de s’autoriser de soi-même et de s’autoriser du génie d’un autre, puisque c’est seulement de reconnaître la vérité impossible à savoir qu’on puisse avoir vraiment raison – et de la reconnaître là où elle est, dans l’épreuve personnelle qui renvoie à rien la nécessité représentative.

La responsabilité de l’auteur, originellement, est bien celle-là : est auteur celui qui est resté marqué par une rencontre, celui qui n’a pas cédé sur l’existence même de qui il avait devant lui, quand par ailleurs dans le monde c’est seulement de sa représentation qu’il était question.

 

La représentation ne compte pas devant l’existence, et c’est à ne pas céder sur cette distinction de l’existence qu’on assume une responsabilité qui, là où elle l’a été, c’est-à-dire au lieu de la marque, cela celle d’un auteur.

Si j’ai raison de dire que la vérité dont on est capable en première personne est forcément la vérité de la seconde (la raison qu’on a eu de la reconnaître contre la représentation par ailleurs légitime qu’on pouvait s’en faire), cela rappelle déjà que c’est justement de se distinguer de la représentation que l’existence s’impose – la représentation d’une chose ne contenant rien de moins que la représentation de la même chose existante. Pas de différence, mais tout est pourtant changé – distinction.

Le paradoxe de la distinction, nous savons qu’il faut le comprendre à travers une problématique de l’origine : le vrai, qui est le distingué puisqu’il ne diffère en rien du réel, il est d’origine – laquelle n’est rien, comme chacun sait.

Eh bien, comment ne pas nommer vraie responsabilité le maintien d’une telle distinction, dès lors qu’elle a sa propre inconsistance comme nature ?

Quand il s’agit d’une différence, par exemple celle qu’il y a entre le bleu et le rouge ou entre une chaise et une table, la question de la responsabilité ne se pose pas : il suffit à quiconque d’ouvrir les yeux pour constater que le rouge diffère du bleu et qu’une chaise n’est pas une table. Il revient donc au même de pointer une différence, d’exclure la question de la responsabilité et de renvoyer à un sujet indifférent, ou encore anonyme (" n’importe qui "). Par contre, si c’est d’une distinction qu’il s’agit, alors il faut nommer un gardien, quelqu’un qui assume la responsabilité et qui peut tout aussi bien se dérober à sa mission en traitant la distinction comme si elle était une différence et en trouvant ainsi l’excuse de sa désertion (" Regardez vous-même : vous voyez bien qu’il n’y avait rien à garder ! ").

Je crois que la question de la responsabilité de l’auteur, quand on l’entend subjectivement, se pose d’abord dans ces termes : j’appelle auteur celui qui a gardé une distinction et qui ne s’est pas démis de sa propre mission en faisant semblant de confondre la distinction et la différence (" propre " renvoie au nom propre).

J’arrête ici pour aujourd’hui. Vous entrevoyez la conséquence de tout cela : l’inconsistance de l’autorité. Si l’on ne fait autorité qu’à n’avoir pas de raison de le faire (le nom de l’auteur suffit à constituer l’œuvre) cela signifie qu’il appartient à la nature de l’autorité de ne pas être l’autorité. On nome " auteur " celui dont ce paradoxe est la constitution subjective.

Je vous remercie de votre attention.

 

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