Cours du 8 février 2002

 

Autorité personnelle et sujet de la méditation

 

J’aborde pour ainsi dire la dernière ligne droite de notre réflexion sur l’auteur en posant la question sur laquelle j’ai terminé la séance précédente : de quoi l’auteur est-il vraiment l’auteur ? Qu’il le soit de l’œuvre n’est pas une réponse mais une tautologie. On peut en sortir de plusieurs manières. D’abord en s’interrogeant sur le nom qui ne constitue l’œuvre qu’à être " secret ", c’est-à-dire qu’à constituer une " nature ". En ce sens la notion d’œuvre n’est pas celle d’une forme, ou plus exactement elle ne désigne une forme que pour la réflexion : ce qui compte dans l’œuvre n’est pas le découpage que sa notion permet d’effectuer dans le domaine apparemment indéfini de la pensée mais le procès de nomination de l’être entendu comme procès " distingué " (sinon l’autorité serait un type particulier de fondation). Ensuite on peut le faire en s’interrogeant sur l’objet de la méditation, par opposition à celui de la réflexion, en soulignant que c’est justement le propre de l’autorité qu’elle opère en nous la distinction de la méditation et de la réflexion – distinction qu’il faut donc, subjectivement, identifier à l’effet de vérité considéré dans son concept. J’ai déjà exploré la première voie ; je vous invite aujourd’hui a suivre la seconde.

 

Marque et méditation

On ne médite pas sur n’importe quoi, je l’ai dit souvent, mais uniquement sur ce qui nous " touche " et nous " parle " en même temps : sur ce qui n’est pas sans nous laisser entendre ce à quoi notre capacité réflexive est précisément notre surdité pour la raison qu’elle est notre accession à l’universel. Tel est en effet le paradoxe négatif de la méditation : là où je me représente nécessairement que j’ai raison (point de vue cartésien), il est impossible que je sois, moi qui, pour moi, ne suis jamais n’importe qui. Cela signifie que la méditation, toujours dans sa dimension négative, nous fait apercevoir l’exclusivité du savoir (dont le sujet est par définition n’importe qui) et de la vérité, qui se reconnaît à son effet – dont on ne se remettra jamais. En méditant, autrement dit, j’aperçois que je fais par ailleurs semblant de m’être remis des rencontre que j’ai faites, puisque la méditation est à la fois une réflexion c’est-à-dire une position d’anonymat indéfinie et la reconnaissance d’une épreuve dont nous ne sortons pas et par quoi nous advenons à notre propre impossibilité.

On s’étonne que la méditation soit une réflexion. Il y a en effet quelque chose de contradictoire dans la position subjective qu’on indique ainsi, puisque réfléchir consiste à se produire soi-même comme sujet indifférent et que méditer consiste au contraire à revenir sur ce qui nous a marqués et par là même distingués. Je crois que la partialité de la mort (réalité de la marque) permet de lever cette contradiction, puisqu’en méditant je me trouve confronté à une mort, la mienne, dont la réflexion est précisément l’exclusion. Je le dis autrement : on peut décrire la méditation comme une réflexion barrée : l’attitude réflexive que j’adopte devant certaines choses devrait les rendre absolument inessentielles (si tout ce qui est, est pour moi, il n’y aura jamais que moi) mais, justement parce qu’elles sont vraies, cette nécessité se trouve barrées par elles. La méditation est la reconnaissance de ce barrage : alors qu’elle en est l’exclusion même, la réflexion doit en quelque sorte déposer les armes devant ce qui s’impose comme vrai. C’est cette déposition qui constitue l’acte méditatif, qui par ailleurs reste une réflexion c’est-à-dire une décision d’anonymat.

Définir la méditation comme déposition de la nécessité transcendantale alors même qu’il ne s’agit pas d’en nier l’universalité, c’est rappeler la nécessaire partialité de la vérité : la vérité est ce qui produit un effet de vérité, et ce qui ne nous touche pas, produisant par là même un effet de sensibilité (production qui est la marque proprement dite). Et donc c’est rappeler que nous ne sommes jamais nous-mêmes, en vérité, que localement. Etre vraiment soi-même, c’est répondre d’un nom qui soit vraiment le nôtre – ainsi qu’on le voit en reconnaissant que ce nom suffit à constituer l’œuvre, laquelle est l’accomplissement personnel d’un sujet par ailleurs indifférent et sourd.

On médite uniquement sur ce qui nous " parle ". Cette parole silencieuse que personne n’ignore et que tout le monde méconnaît, c’est bien sûr le nom, telle qu’il apparaît dans la mention des " natures ". Ce nom, je l’ai déterminé comme nom " secret " en indiquant par là qu’il n’était pas à chercher dans l’ordre de la représentation, bien que par ailleurs il ne s’agisse pas d’un autre nom que le nôtre, celui que n’importe qui aurait porté à notre place. Nous méditons toujours sur quelque chose qui ait pour " nature " le secret de notre vrai nom, celui qui est radicalement distingué (mais pas différent) de l’impropre que nous portons publiquement. La vérité n’est pas publique, bien que la thèse inverse réalise la nécessité réflexive sous forme de proposition, puisque la réalité se donne uniquement à réfléchir. Quand nous méditons, c’est que nous avons reconnu tout autre chose : du vrai qui ne laisse pas de s’imposer contre tout ce que nous pouvons en savoir et qui par là même, fût-ce dans l’horreur, ne laisse pas d’inspirer le respect.

Mais que respecte-t-on, réflexivement, c’est-à-dire pour soi ? une seule chose : la parole dès lors qu’elle s’entend envers et contre tout. Quand elle s’entend selon tout, on ne la respecte pas. Et cet " envers et contre tout ", nous l’avons appris il y a longtemps, désigne la promesse. Chaque moment de méditation, parce qu’il est un moment de respect, nous concerne comme sujets de la promesse. Bref, nous donne à méditer cela qui n’est pas sans nous rappeler la promesse que nous étions originellement, l’idée de promesse renvoyant à l’impossibilité qu’aucune réalité et donc aucune place puisse jamais compter, autrement dit à l’éthique elle-même.

 

Par éthique, j’entends expressément les conséquences pratiques de ce secret qu’il faut dire en quelque sorte transcendantal parce qu’il ne concerne pas un objet (le nom propre est tout bêtement le nom impropre) mais l’impossibilité originelle d’être soi à partir de quoi seulement il pourra y avoir pour soi des objets engagés dans une vérité dont, à la réflexion, on peut toujours faire une philosophie. Car il est bien certain que tout objet figure dans une philosophie, puisque son concept n’est jamais absolument assuré comme tel, autrement dit que le savoir ne se fonde pas lui-même. De sorte que tout objet laisse reconnaître la vérité dont il est autorisé, puisque précisément il apparaît et ne peut, en tant qu’objet, l’avoir fait de son propre chef. Mais il n’y a rien d’autre que les réalités qui sont là, de sorte que l’autorité originelle dont elles relèvent, et qu’on réfléchirait dans une philosophie, n’est par ailleurs rien du tout – sinon justement l’impossibilité qu’un sujet existe positivement pour être à la base de tout cela. Cette impossibilité que pour la plupart nous passons notre vie à trahir en nous imaginant possibles, il faut la nommer " génie " : la singularité d’être soi et non pas n’importe qui, précisément en tant qu’impossible. Car il est bien évident que poser l’idée du génie consiste d’abord à dénoncer l’absurdité qu’il y aurait à prétendre être vraiment soi – dès lors que la vérité est distinction et non pas différence et qu’en conséquence rien ne saurait faire que quelque chose soit en vérité autrement qu’en réalité.

Ce qui revient à rappeler une nouvelle fois que la question de la vérité est bien exclusive de celle de l’authenticité : être vraiment soi, ce n’est pas être " authentiquement " soi, et rien ne serait plus absurde que d’appeler " géniale " une production d’un sujet qui aurait su ( ?) rester " authentique ", puisque la question du génie est précisément celle de l’impossibilité d’être vraiment soi ou, si l’on préfère, l’impossibilité de ramener la distinction à une sorte de différence. Il faut considérer cette impossibilité, ici où nous l’entendons à travers la question de l’auteur, non pas dans son concept mais dans les effets de contingence et d’inconsistance qu’elle produit. J’espère avoir fourni des éléments propres à éclairer ces diverses possibilités, depuis que je vous entretiens de ces questions.

Si donc on appelle " auteur " le sujet considéré dans son rapport effectif à la vérité (c’est-à-dire en tant qu’il appartient à celle-ci de produire des " effets " dont on appellera " méditation " la reprise réflexive), la problématique générale de l’auteur doit se conclure par une interrogation portant sur notre capacité de vérité – que j’ai appelée " marque " et dont nous devons interroger le corrélat en quelque sorte objectif et subjectif. Je m’explique en rappelant que l’auteur est celui qui parle là où il est marqué (ailleurs, il ne parle pas : il bavarde comme tout le monde, surtout s’il est intelligent et savant) et qu’en conséquence l’objet de la méditation (par opposition à l’objet de la réflexion) devra s’entendre depuis l’impossibilité subjective dont cette notion de marque est l’implication.

L’impossibilité subjective, telle qu’elle s’impossibilise là où l’on parle, j’ai dit que c’était le principe même de la littérature, telle qu’elle apparaît notamment dans le dit d’un événement, qui se reconnaît d’être un fait marquant. La littérature est le dit du vrai en tant que tel, c’est-à-dire en tant qu’il lui appartient de renvoyer à rien le savoir dont par ailleurs personne ne nie qu’il relève exhaustivement. Parler depuis sa marque, c’est parler littérairement c’est-à-dire en impossibilité de soi. La notion d’impossibilité inséparablement à la distinction du concept et de la métaphore et à une certaine impossibilité subjective (la possibilité subjective et le concept sont corrélatifs) puisque la marque est un morceau de mort en quelque sorte fiché en nous et rendant localement impossible cette " falsification vitale " dont nous nous satisfaisons habituellement (la vie et la médiocrité sont le même, en ce sens : c’est uniquement là où il ne s’agit pas pour nous de vivre mais d’exister – être mort – que nous sommes capables de vérité). Et parler en impossibilité de soi, c’est parler en impossibilité de toute compréhension. Il faut donc bien nommer " littérature " cette impossibilité elle-même, du point de vue de son effectuation. Son principe, si on le rapporte à la parole de celui qui est marqué en tant que marqué (de celui qui n’est pas revenu, et là précisément où il n’est pas revenu), c’est la métaphore qu’il faut opposer au concept, comme la méditation s’oppose à la réflexion, et comme l’impossibilité à soi s’oppose à la nécessité à soi.

En posant la question de l’auteur à travers l’opposition paradigmatique des textes de vérité et des textes de savoir, on la transpose objectivement à travers celle de la métaphore et du concept et subjectivement à travers celle de la méditation et de la réflexion. Un auteur est quelqu’un qui donne à méditer, et il faut nommer " autorité " cette donation elle-même. Et la question de l’auteur est celle du sujet de la métaphore, non pas au sens d’une performance linguistique mais au sens où celui qui métaphorise le fait à dire ce qui était impossible à dire (je parle bien d’une impossibilité et non d’une impuissance), parce que pour dire il faut être. Et on se contredirait à dire être le sujet de la métaphore, puisqu’une métaphore est une absurdité. Mais justement : c’est une absurdité qui implique la méditation…

Ainsi l’auteur dit toujours le marquant, si l’on conserve pour penser sa notion la nécessité que son dit ou son faire soient repris méditativement et non pas réflexivement (réflexivement, si, parce que cela importe – mais cela ne compte pas). Identifier l’auteur à sa propre impossibilité, c’est simplement rappeler que la vérité ne s’entend comme telle qu’à travers ses effets qui sont toujours de distinction et non pas de différence. Je rassemble tout cela à travers ma notion de marque, en disant qu’on est capable de vérité seulement là où l’on est marqué, c’est-à-dire seulement là où il y a en nous un effet (forcément local) de vérité.

La question de l’autorité de l’auteur et celle de l’effet de vérité peuvent donc être inscrits dans la problématique plus générale du don. Ce qui revient à rappeler que c’est toujours sur le donné comme tel qu’on médite. Le sujet du don est formellement l’auteur lui-même, non seulement parce qu’on donne (et qu’on reçoit) toujours sans le savoir, mais encore parce qu’on ne donne jamais que ce qui marque. Rien ne nous a été donné que nous ne soyons toujours en train de le méditer. C’est ce " toujours " qui fait l’auteur, à mon avis.

L’auteur ne donne à méditer qu’à exister lui-même méditativement. Qu’on m’entende bien : je ne suis pas en train d’exposer une quelconque " psychologie " des auteurs, qui n’ont pas à être des " personnalités " spécialement méditatives (encore que ce ne soit pas interdit). Non : la méditation dont je parle est une posture en quelque sorte transcendantale : on n’est auteur qu’à ce tenir là où la vie est désormais impossible. Qu’on se situe au contraire là où elle est encore possible, et l’on en reste au semblant : on est n’importe qui, ce sujet indifférent dont la réflexion est la constante réassurance. On appelle " auteur " celui qui est sa propre impossibilité parce qu’il se tient là où il est marqué, c’est-à-dire là où il produit un effet – un effet d’impossibilité que, à l’encontre de l’ordre des importances, on devra dès lors nommer " effet de vérité ".

Il y a des gens qui croient qu’ils existent, et par là même confondent l’existence et la vie. Eh bien un auteur, éthiquement, c’est exactement le contraire : il pense, bien que " par ailleurs " c’est-à-dire là où il est n’importe qui, il vive et donc ait aussi cette croyance. Il distingue par conséquent l’existence et la vie. Que la réflexion et la croyance en sa propre existence soient vitalement (ou transcendantalement) inhérentes l’une à l’autre ne doit pas étonner, mais il faut savoir que cette corrélation, telle qu’elle se traduit quand on oppose réfléchir à méditer, est ce à l’encontre de quoi le vrai peut s’imposer, puisqu’on ne pense qu’à n’avoir pas réfléchi, c’est-à-dire que sans soi. C’est la définition même du vrai qu’il s’impose – et qu’il le fasse de lui-même, là où dès lors il nous est désormais impossible d’être sujets. Bref, la marque est l’imposition du vrai, à l’encontre de toute éventualité de constitution dont, par ailleurs il est bien évident que nous restons les sujets. Il n’y a pas d’autre sujet de méditation que le vrai dans son imposition, qu’on nomme aussi son inéluctabilité.

 

La marque : là où je ne saurais être, donc là où je suis vraiment

Le vrai produit un effet qui est la marque : un lieu singulier d’impossibilité pour la compréhension, puisque vivre et comprendre l’être sont le même. En vérité, là où je ne comprends pas, je suis – là seulement. Non pas au sens d’un cogito, mais bien au contraire au sens d’une impossibilité dont l’effet sera, en première personne, un effet de vérité. L’effet de vérité, en première personne, c’est un effet d’aberration et d’impossibilité, autrement dit un effet d’étrangeté radicale. Cette étrangeté, il faut bien entendu la rapprocher du caractère " secret " de notre " vrai " nom, celui qui par ailleurs ne diffère pas du nom que n’importe qui eût porté à notre place.

Là où je suis vraiment, c’est-à-dire là où je pense (au sens des penseur et non pas de la représentation), je ne suis pas – puisque le vrai seul est par définition sujet de la pensée. Là où je me représente (même inconsciemment) toutes sortes de choses, je suis ; mais je ne pense pas parce que je reste sujet et que cette position est par principe exclusive de toute vérité. Car de la vérité, par définition, le vrai seul est sujet. Il faut appeler " marque " le rapport de cette nécessité proprement métaphysique à une autre nécessité, cette fois transcendantale, qui est celle qu’il y ait un sujet au moins pour dire qu’il n’y a pas de sujet. C’est ce que je synthétise en définissant la marque comme un morceau de mort et en détermination la vérité comme exclusivement locale : là où je suis marqué, c’est là où je ne suis pas, puisque c’est le vrai qui a été sujet de la vérité qui y est en question, cette nécessité ayant produit un impact sur une compréhension dès lors localement impossible. Là, je pense : l’impossibilité que j’y sois, c’est la nécessité que j’y pense, puisque pensée et vérité sont indissociables et qu’il n’y a de vérité que locale. C’est pourquoi je peux dire aussi, après avoir rappelé l’opposition de la réalité et de la vérité et exclu que celle-ci relève jamais de celle-là, que je pense vraiment là où il est originellement exclu que je sois, justement pour cette raison.

La méditation concerne cette impossibilité subjective que nous réfléchissons comme la condition transcendantale du vrai. Non pas que le vrai relève du transcendantal, mais la réflexion que nous en faisons (la notion de vérité est philosophique c’est-à-dire originellement réflexive) impose que nous nous en posions la question de manière transcendantale, puisqu’il y a du vrai et que nous avons à nous demander comment c’est possible. Mais en soi, si l’on peut dire, la question ne se pose pas : le vrai s’impose et rien d’autre ne compte. Mais nous qui philosophons reconnaissons qu’il y a du vrai (puisque nous éprouvons du respect) et qu’il faut dès lors s’interroger pour savoir, mais uniquement dans le cadre de notre réflexion, comment nous pouvons nous en représenter la possibilité – sans oublier que cette possibilité est rétrospectivement constituée par cette nécessité même.

 

Méditation et partialité de la vérité

La question de la méditation, entendue comme réflexion de la mort propre et forcément locale, est inséparable de celle du respect. Tout le monde le sait : il n’y a pas de différence entre inspirer le respect et donner à méditer. La partialité du respect ne doit pas être méconnue, même si elle appartient à sa réalité et pas à sa définition : les gens que nous respectons, par ailleurs nous leur sommes indifférents !

L’auteur est cette partialité même, puisqu’on appelle ainsi celui qui est vraiment sujet – celui qui, là où il ne vit pas, produit par là même un " effet ".

Alors que la réflexion nous concerne comme sujets de l’expérience (laquelle consiste à effectuer une constitution en vue d’un surcroît de savoir), la méditation porte sur le rapport d’impossibilité à nous-mêmes dont on peut nommer " marque " l’instauration. On ne médite jamais que sur ce qui nous a marqués, et par conséquent que sur notre propre mort – localement reconnue. Je le dis encore autrement : on ne médite jamais que sur des choses dont la rencontre soit une épreuve et non pas une expérience, le propre d’une épreuve étant qu’on n’en revienne pas. Celles qui donnent lieu à une expérience excluent la méditation : elles renvoient seulement à la réflexion et donc au savoir. C’est pourquoi, je le rappelle, les notions d’expérience et de vérité sont parfaitement exclusives (le nier revient à avoir décidé de confondre ce qui compte avec ce qui importe).

Qu’on médite uniquement sur ce dont on ne saurait avoir l’expérience, voilà je crois qui ouvre à la dimension réflexive de la méditation : contrairement à la réflexion proprement dite où je m’apparais à moi-même comme le sujet indifférent (le sujet de l’expérience en général : n’importe qui), celui qui est concerné par la méditation (et non pas celui qui médite, puisqu’elle est encore une réflexion !) est vraiment moi. En quoi on répète que l’objet de la méditation n’est jamais celui qui nous enrichit mais uniquement celui qui nous marque – celui qui implante un morceau de mort en nous, c’est-à-dire une absence locale de nous-mêmes. Le vrai sujet de la méditation, si l’on peut dire, est le sujet impossible qu’on est dès lors sans le savoir – le sujet marqué, celui qui n’aura raison qu’à parler depuis sa propre impossibilité forcément locale, depuis sa marque par là même distinctive et donc productrice d’un vrai.

La partialité de la vérité et la localité de la mort, à mon avis, c’est la même chose (et donc aussi le génie, puisque c’est là où l’on est marqué qu’on est vraiment soi).

Cela, on ne peut le penser qu’à opposer l’expérience qui enrichit à l’épreuve qui marque – l’expérience qui rend de plus en plus anonyme (le plus expérimenté des médecins, par exemple, est celui qui présentifie le mieux l’art médical) et l’épreuve qui singularise toujours plus, mais au sens quantitatif du terme, puisque les marques s’accumulent au cours de la vie (de toute façon une seule marque suffisait à distinguer : on y était vraiment soi-même, mais sur un seul point). Les gens marqués que nous avons rencontrés, nous ne les oublions pas puisque, là où ils étaient marqués, nous les avons rencontrés (par ailleurs, nous les avons aperçus, comme on aperçoit n’importe qui). En première personne, on peut dire que nous sommes parsemés de points aveugles qui sont autant de points où de la vérité peut, forcément sans nous puisque ce sont des points d’absence, advenir.

Tout le monde a compris que cette aberration désignait le lieu originel de la métaphore, laquelle trouve donc sa condition dans la partialité qui caractérise indistinctement la vérité et la mort.

Voilà sur quoi nous méditons : sur ce qui est déjà engagé dans un procès de métaphore dont nous ne pouvons pas être les sujets puisqu’une métaphore est une absurdité (nul ne peut dire que le dernier chevalier français était un félin de la savane africaine !), mais dont nous sommes vraiment les sujets – puisqu’elle dit une sensibilité hors de toute compréhension.

 

Et là où l’on ne comprend pas, de ce qu’on ne soit plus là pour comprendre et de ce qu’on refuse de faire semblant d’être là, est la pensée. Laquelle est donc originellement méditative, quand bien même elle semblerait s’épuiser en virtuosité conceptuelle.

L’effet de vérité est toujours celui du don. On ne peut pas donner sans marquer, c’est-à-dire sans tuer localement. Là où aucune réalité, ni a fortiori aucune authenticité, n’est plus admissible, il y a une impossibilité qui, comme telle et à son tour, produira son effet, si la totalisation réflexive ne vient pas imposer le semblant. On est toujours auteur contre sa propre conscience de soi – puisqu’on n’est auteur que là où, dès lors sans soi, on est vraiment. Et comme la méditation est une réflexion, on peut dire qu’on médite toujours un savoir : celui de sa propre impossibilité subjective, là où on l’a reconnue. Ce lieu dont la méditation est formellement le repérage, je dis qu’il est le lieu de la métaphore.

On appelle tautologiquement " auteur " celui qui s’autorise de lui-même et ainsi fait autorité. Si ce que je viens de dire est vrai, cela signifie qu’on n’est jamais auteur que d’une métaphore, laquelle est dès lors le vrai objet de la promesse originelle, celle dont chaque marque est le rappel et donc chaque réflexion est le déni…

Il me reste deux grands thèmes à aborder avant d’en avoir fini avec cette notion : l’un qui est le nom secret entendu rapport de la promesse à la " métaphore personnelle " – doctrine permettant seule de penser l’idée de s’autoriser de soi ; et l’autre, plus banal dans son principe (mais, j’espère, pas dans son traitement), qui est la question du style. Nous verrons ce que cette double nécessité deviendra dans les prochaines séances.

Je vous remercie de votre attention.

 

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