Cours du 08 mars 2002

 

Définitions concrètes de l’autorité et de la dignité

 

Répondre à la question de l’auteur, autrement dit savoir ce que signifie concrètement " s’autoriser de soi-même ", nous avons appris dans les dernières séances que cela passait par l’intelligence d’une certaine identification, qu’on peut réfléchir abstraitement comme celle de l’identification du sujet à l’objet (du sculpteur à la pierre, etc.) mais qu’on doit penser concrètement à travers le paradoxe d’une éthique matérielle – celle du matériau comme sujet de l’œuvre, dès lors intrinsèquement personnelle. L’œuvre n’est pas personnelle au sens où elle " exprimerait " singulièrement celui qui l’a produite, puisque n’importe qui s’exprime en faisant n’importe quoi, mais au sens où son être d’œuvre doit être pensé comme un advenir éthique dont le matériau, précisément comme son matériau et non pas comme matière indifférente, était le sujet. Phénoménologiquement, une œuvre est une chose qui existe comme si elle était quelqu’un et non pas quelque chose. Je ne cède pas sur cette évidence et c’est à partir d’elle que je veux comprendre ce que c’est qu’être un auteur, à l’encontre de toutes les théories de l’expression – dont celle de la sublimation fait encore partie, bien qu’elle ne soit pas triviale. Pour ce faire, il était donc nécessaire que nous posions une dualité de sujets (l’auteur, le matériau) dont nous puissions comprendre, selon une nécessité que je vais encore essayer d’éclaircir, qu’ils étaient le même. Je crois en effet que la question de l’autorité, autrement dit celle de l’autorisation de soi, ne peut pas trouver sa réponse ailleurs que dans l’intelligence de cette nécessité paradoxale.

Or cette nécessité, quand nous la réfléchissons et donc quand nous l’exprimons en termes de morale, elle se donne comme celle d’un certain respect : alors que le fabricant asservit la pierre à son dessein, le sculpteur (je parle de l’artiste, et non de l’éventuel champion de sculpture) est celui qui la respecte et qui la laisse par conséquent aller à son propre destin lequel est, par exemple, la statue. Là, et nulle part ailleurs, se trouve la dignité de l’auteur, c’est-à-dire du vrai sujet. Les notions d’autorité et de dignité sont donc inséparables et c’est ce lien que nous allons explorer aujourd’hui.

 

Le soi dont l’auteur s’autorise

Le matériau s’oppose à la matière comme ce qui est voué à la vérité (et donc déjà vrai) s’oppose à ce qui est voué à la réalité (et donc déjà pris dans un projet humain d’information). Le matériau relève de la vérité telle qu’elle apparaît avec la signature par quoi l’œuvre et le vrai seront le même, et c’est pourquoi je dis qu’il est sujet. Sujet éthique, cela veut dire sujet marqué. Et de fait, puisque signer consiste à marquer une chose du nom propre, il faut admettre que le matériau est déjà marqué du nom propre de l’auteur, et qu’en conséquent il l’" était " depuis toujours : ce n’est pas d’une matière qui servira ultérieurement à produire une œuvre que je parle, mais du matériau de cette œuvre même, tel que nous l’envisageons rétrospectivement à partir de la signature et donc tel que, rétrospectivement, nous disons qu’il était. Là où ce sujet était, il doit advenir : l’œuvre n’est par conséquent rien d’autre qu’un étant comme étant, identique à la marque au sens exact où il se pourrait bien, selon Descartes, que l’ouvrage ne diffère pas de la marque de l’ouvrier.

A travers cette idée de " nature ", j’indique d’une part que ce qui compte dans l’œuvre, c’est qu’elle existe et aussi et sous le même rapport qu’elle soit par exemple de Picasso. Voilà l’œuvre, en effet : l’identité de ce rapport. Identité aberrante à première vue : l’existence et la détermination ne pouvant être mis sur le même plan.

Et certes il serait absurde de mettre en avant pareille identité si elle ne constituait déjà le paradoxe de notre notion de nature : que l’être le la nomination originelle soient le même, et qu’ils le soient sur le mode du passé immémorial. C’est ce qu’on voit très bien quand on admet par exemple que la morale était depuis toujours de " nature " kantienne – ma thèse étant que c’est de cette antériorité originelle que Kant s’est autorisé pour en faire le matériau de son œuvre pratique : la morale, c’est un sujet de travail philosophique qui lui " parlait ". En quoi, vous m’accorderez qu’il s’autorisait de lui-même : de son nom comme propre (le nom impossible, celui de la vérité), et non pas du nom que n’importe qui aurait porté à sa place (le nom possible, celui de la réalité).

Voilà l’autorité, par conséquent, telle qu’elle apparaît dans la signature qui, de marquer, rend par là même vrai depuis toujours cela que, dès lors, on reconnaîtra comme depuis toujours voué à la vérité. Depuis toujours, cela se dit aussi : selon le destin. On dira par conséquent que l’objet de la signature est la promesse que le matériau était de l’œuvre, autrement dit celle de l’œuvre comme destin du matériau.

La question de l’autorité, dont le principe d’intelligibilité est donc la " nature " (qu’il n’y ait d’être que selon le nom) apparaît maintenant comme celle de la reconnaissance de cette promesse : là où le sujet quelconque aperçoit une matière vouée au devenir de la réalité, l’auteur reconnaît un matériau voué à une vérité qu’il avait depuis toujours pour destin. L’auteur est celui qui reconnaît la vérité là où tout autre ne voit qu’une réalité, c’est-à-dire que ce que n’importe qui aurait raison de voir.

La pensée que nous élaborons ainsi de l’autorité est aussi bien celle de la dignité. Qu’est-ce en effet qu’un peintre ou un sculpteur, par opposition à un décorateur ou à un fabricant d’escaliers, sinon quelqu’un qui a reconnu la dignité de la couleur ou de la pierre, alors que les autres ne les asservissent à leur volonté qu’à nier qu’ils puissent jamais s’entendre comme ce sujet voué à la " personnalité " qu’on doit nommer le matériau ? Mais est-ce que reconnaître la dignité de ce qui est voué à son propre destin n’est pas aussi une dignité, et plus précisément celle de l’auteur ?

L’auteur est celui qui place sa dignité dans la reconnaissance de la dignité réelle, celui qui respecte les choses parce qu’il sait qu’elles existent et qu’elles parlent – disant ce qu’il lui est impossible, à lui, de dire à leur place, à savoir quelle est leur " nature ".

La question de l’autorité devient donc celle de la reconnaissance de la dignité, et celle de la dignité qu’il y a à reconnaître une dignité là où n’importe qui ne voit qu’une indignité (pour imposer une forme, il faut considérer que la matière est sans dignité).

Je proposerai donc de penser l’autorisation de soi en disant que l’auteur est celui qui laisse le matériau à son destin " naturel ". Là est sa dignité : dans la reconnaissance d’une dignité propre au matériau (c’est la pierre elle-même qui compte, dans la statue) – reconnaissance motivée par l’impossibilité que le matériau ne parle pas. Ce qu’il dit, vous l’avez compris, c’est ce qu’on apposera sous l’appellation de signature : le vrai nom, de celui qui par là même adviendra à soi comme vrai sujet.

La dignité de l’auteur est donc aussi son éthique personnelle, son advenue à partir d’un nom qui, du fond infiniment dense et obscur du matériau, était déjà lui comme auteur et qu’il va laisser advenir là où il signera.

 

L’autorité de l’auteur

L’opposition du matériau, qu’on laisse advenir à une vérité qui était depuis toujours la sienne, et de la matière à laquelle il faut imposer une forme, se retrouve quand on dit que l’auteur s’entend d’une seule détermination subjective, qui est le respect. Si le génie consiste à être " vraiment " soi-même (être soi-même en vérité, et pas simplement en réalité), et si c’est seulement là où nous respectons que nous sommes vraiment nous-mêmes, alors on peut identifier le génie au respect : l’auteur est celui qui respecte le sujet c’est-à-dire le laisse aller à son propre destin.

Laisser aller le sujet à son destin, voilà donc comment il faut définir l’autorité.

Et cela n’est possible que par notre idée de la " nature ", parce que cette liberté du sujet (par exemple c’est dans le tableau et non pas dans la décoration que la couleur est libre) est uniquement pensable comme une autorisation qui soit non pas donnée de l’extérieur, comme si le sujet avait besoin d’être autorisé à suivre son destin (auquel cas il en serait dépossédé) mais bien qui soit depuis toujours inhérente au sujet lui-même. Le matériau " était " donc déjà le vrai sujet qu’il avait à être, une fois la signature apposée. De toute éternité, si l’on peut dire, le sujet était une certaine " nature " : l’identité de son être, par définition propre à son sujet (le vrai est l’étant comme étant : l’étant dont ce qui compte, c’est qu’il soit), et d’un nom qui, de ne pouvoir être celui d’un autre (d’un être humain qui imposerait sa volonté ou du moins son bon vouloir), était forcément déjà le sien (ce qui compte dans l’œuvre, c’est par exemple qu’elle soit de Picasso). L’identité de l’être et du nom dès lors propre au sujet matériel et par conséquent impossible à l’être humain, c’est exactement ce que dit la notion de " nature " que j’avais proposée quand je me proposais de comprendre de quoi il était question en philosophie. C’est pourquoi je maintiens que le génie peut se ramener à l’indisponibilité du nom, dont le paradoxe est qu’elle définisse sa propriété : le nom en qui est en cause dans le génie, c’est toujours celui d’une " nature " qui était originellement celle du matériau et dont on voit dès lors qu’il est absolument indisponible. L’épreuve de cette indisponibilité définit l’auteur dans son travail.

L’auteur est celui à qui le matériau " parle ", au sens où le nom secret qu’il lui laisse entendre n’est pas le sien, à lui l’auteur qui pourrait enfin en (re)prendre possession, mais sa vérité, à lui le matériau – puisque c’est justement lui qui parle. Si je reprends les exemples commodes des concepts philosophiques désignant autant de matériaux pour les doctrines, il est bien évident que la morale " parlait " à Kant, de lui dire non pas son nom à lui, Emmanuel Kant, mais bien son nom à elle, elle dont nous savons qu’elle est de " nature " kantienne. Et c’est de respecter cette propriété du nom, en l’occurrence d’avoir laissé la question morale dérouler ce qu’elle supposait et impliquait, que le philosophe s’est fait un nom – qu’il est en somme advenu là où, depuis toujours, il était. L’éthique du sujet est donc paradoxalement une, une fois ledit sujet pensé selon une " identification à l’objet " dont notre notion de " nature " permet seule de rendre compte. On dira ainsi que l’autorité de Kant comme auteur n’est rien d’autre que son éthique d’avoir laissé la question morale parler – de l’avoir respectée, elle qui était en elle-même depuis toujours kantienne.

Or l’identité de l’être propre et donc intransitif (autrement dit de l’existence) et du nom, comment peut-on la désigner en langage subjectif, sinon en disant qu’elle est le destin ? Pour garder le même exemple, je dirai ainsi que l’œuvre kantienne est la réalité destinale de la question morale, et ainsi de suite pour tous les concepts dont la philosophie est à chaque fois l’invention et que nous pouvons considérer à chaque fois comme le matériau d’une œuvre à venir. Inventer vaut donc au double sens, et doit par conséquent s’entendre aussi au sens d’inventer un trésor. En faisant de la question morale le matériau conceptuel d’une partie de son œuvre, Kant l’invente, elle qui était kantienne depuis toujours. Pour lui, c’est son trésor qu’il exhume en faisant la théorie de cette chose qu’il est impossible de penser dans sa vérité sans dire qu’elle est de " nature " kantienne. En fait tout auteur est occupé à une telle exhumation, puisqu’on ne pense jamais que ce qui, depuis toujours, nous " disait " ce qu’il en était vraiment de nous et que notre vérité nous est absolument barrée, toujours située là où nous ne serons jamais (dans le matériau comme sujet d’un destin qui soit le sien propre et non pas le nôtre). L’auteur est celui qui n’a pas cédé sur le respect d’une nécessité éthique aperçue dans ce qui lui parlait et comme propre non pas à lui-même mais bien à cette chose qui lui parlait et lui disait ce qu’il faudra ensuite comprendre comme étant son " vrai " nom.

D’où cette définition : l’autorité n’est rien d’autre que le respect du destin. Voilà exactement ce qui définit l’auteur, et voilà en quoi cela consiste, s’autoriser de soi, puisque c’est seulement là où nous respectons que nous sommes (vraiment) nous-mêmes.

 

Les autorités

La définition que je donne ainsi répond à la question de l’auteur, telle qu’elle apparaît dans l’horizon de la question des " natures ". Mais elle rend compte aussi de l’autorité, jusque dans la plus triviale de ses acceptions.

Est-ce que, par exemple, l’autorité du maître d’école sur les enfants ne procède pas de la nécessité de leur reconnaître un destin ? Oh certes, il ne s’agit généralement pas d’un destin au sens rigoureux du terme c’est-à-dire au sens où Napoléon était l’homme d’un destin, puisque ce sont au contraire des destinées qui sont presque toujours en jeu : des destinées de pharmacien, de chef de bureau ou de professeur. Mais est-ce qu’on ne peut pas considérer qu’un destin collectif est engagé, dès lors par exemple que l’ensemble de tous les enfants sur lesquels les maîtres exercent leur autorité constituera une génération (au sens où l’on parle de la génération de 68 ou de celle du baby-boom) qui pourra bien, elle, être le sujet d’un destin ? Et plus généralement encore, est-ce que les enfants d’aujourd'hui ne sont pas le peuple européen de demain ? Or l’européanité n’est-elle pas un destin spirituel propre à l’ensemble des européens, si médiocres qu’ils puissent par ailleurs être à titre individuel ? Eh bien je dis que l’autorité de l’école n’est pas séparable de ce type d’hypothèse. Car s’il n’y a par exemple pas de peuple européen comme sujet d’un destin collectif, on ne voit pas à quelle nécessité il s’agirait d’être fidèle quand on est maître d’école c’est-à-dire quand on est en charge du peuple européen de demain. Y être fidèle et avoir de l’autorité sur les enfants, pour le maître d’école, c’est donc la même chose. Disons-le autrement : celui qui apprend à lire aux enfants à chaque fois respecte un avenir – un avenir et non pas un futur, et par conséquent un destin : sa mission est de maintenir la promesse comme telle, et c’est justement cela qu’on appelle son autorité.

Même l’autorité du sergent de ville au carrefour est encore appuyée sur la nécessité d’un destin, si triviale qu’elle apparaisse : la loi dont il est le représentant a une dimension destinale puisque, comme le souligne Rousseau, elle n’est pas simplement organisatrice pour la vie mais littéralement constituante. En effet les bonnes lois sont non pas celles qui organise la vie de la manière la plus commode mais celles qui font les bons citoyens. La fin de la loi n’est la vie mais la citoyenneté (la loi n’est le règlement, autrement dit) – ce qu’on traduit encore en disant que la loi oblige pour la seule raison qu’elle est la loi et non pas en fonction de son utilité (par ailleurs souhaitable : cela importe au plus haut point mais ne compte absolument pas). Or je le demande : est-ce que ce n’est pas un destin qui est indiqué là, et qu’il appartient constitutivement à tout représentant de la loi, si modeste que soit sa situation, de respecter ? Et ce respect, qu’est-il, concrètement, sinon son autorité ? Car celui dont la vie est instituée par la loi a cette institution pour destin : il n’est pas seulement citoyen mais il a à l’être (" là où il était, il doit advenir "), et c’est de cette nécessité proprement destinale que toute autorité le concernant est le respect. Quelle que soit l’autorité que l’on considère, elle répond à la définition que je propose ici.

C’est dire que toute autorité est reconnaissance d’une promesse – et qu’il ne saurait y avoir d’autorité là où aucune promesse n’est reconnue.

Je donne un dernier exemple : l’autorité parentale. Tout enfant est une promesse, et c’est de l’avoir reconnue que ses parents ont une autorité irréductible au devoir social qu’ils assurent d’élever un nouveau membre de la société. Que la promesse ne soit presque jamais tenue n’entre pas en ligne de compte, ici : l’enfant pourra bien se trahir lui-même et exister comme s’il était n’importe qui en devenant coiffeur ou notaire, président d’université ou auditeur à la cour des comptes, il n’en reste pas moins qu’il était la promesse d’une existence propre et irréductible (par opposition à celle d’un être humain qui parlera " en tant que "), autrement dit géniale – puisque le génie n’est rien d’autre que le refus de céder sur l’irréductibilité de la personne qu’on est à celle que quiconque, à la même place, aurait été. Là où il était, il n’adviendra pas, la plupart du temps – mais c’est lui qui sera responsable de sa trahison, alors que la responsabilité de ses parents est de l’avoir reconnu, lui, précisément là où il était et donc là où il devait advenir. Tel est le principe l’autorité parentale : toujours la reconnaissance d’un destin, hors de quoi il ne serait jamais question que d’élevage et de nécessité politique (les parents comme délégués éducatifs de la société).

 

Définition concrète de la dignité

Pas d’autorité sans dignité : c’est le même d’avoir perdu sa dignité et d’avoir perdu jusqu’à la possibilité de faire autorité. Est digne (comme instituteur, sergent de ville, parent, etc.) celui qui voit une promesse là où les autres (y compris lui-même par ailleurs) ne voient rien – là où les autres ont raison de ne rien voir puisqu’une promesse, en fait, est une folie, le sujet de la réflexion ne pouvant admettre une parole posant que la réalité (à commencer par " la meilleure des excuses) ne doit pas être prise en compte.

J’insiste sur ce paradoxe : la dignité s’entend toujours à l’encontre de la position de celui qui a raison, dès lors qu’on convient de référer la vérité à la réalité. Je signifie la même chose en disant qu’est digne celui par qui la vérité n’est en rien soumise à la réalité. Car c’est justement de la distinction du vrai et du réel qu’il s’agit dans la dignité : la vérité n’est pas un nouveau domaine auquel on accèderait par quelque initiation mais c’est simplement que la réalité ne compte pas – cette réalité que le sujet anonyme (n’importe qui) se détermine précisément de prendre en compte.

Qui, par exemple, nierait la bassesse générale des actions et des pensées humaines, autrement dit le caractère exceptionnel de la grandeur et de la générosité ? Eh bien la dignité ne consiste pas à nier cette réalité, mais à refuser qu’elle compte. La dignité est l’impossibilité éthique que cela compte quand il est question de ce qu’il en est vraiment de l’humanité. Le cynisme est toujours une attitude indigne, bien qu’il ait la " vérité " (c’est-à-dire la soumission de la représentation à un réel préalable) pour lui.

Je viens de pointer le lieu de la dignité : dans l’opposition entre constater et décider. On dira par exemple que tout le monde constate l’abjection majoritaire des êtres humains (y compris bien sûr de soi-même) mais la dignité consiste à décider que cette réalité n’est pas la vérité de l’humain – bien qu’il n’y ait par définition rien d’autre que la réalité. Car il ne s’agit pas d’argumenter en citant des exceptions et en posant ainsi que les humains ne sont pas si mauvais que cela. En quoi on parlerait de choisir l’attitude la plus conforme à une réalité dont on aurait patiemment pris connaissance. Or la question n’est pas de choisir mais de décider : on décide toujours à l’encontre de toutes les raisons qui pourraient justifier notre décision (et donc en faire un choix) ou, si l’on préfère, pour la seule raison qu’on est soi et non pas n’importe qui, puisqu’il appartient à n’importe quel sujet réfléchissant de tenir compte des aspects multiples que les questions présentent toujours.

Je me souviens avoir expliqué un jour que l’authenticité et la vérité ne se recouvraient pas ; vous voyez aujourd’hui que la lucidité et la vérité sont encore plus étrangères. Laissons les lucides à la conscience représentative : notre dignité est d’avoir décidé que la vérité n’était pas là, bien qu’ils soient ceux auxquels la réalité donne constamment raison. Mais alors, si c’est la réalité qui décide, cela signifie qu’elle est seule à compter, à l’encontre des lucides qui sont par là même de parfaits médiocres, puisqu’ils ne comptent pas. Et de fait, il n’y a pas de différence entre être lucide et avoir comme point de vue celui du sujet absolument indifférent. Lucidité, exis d’esclave. En quoi nous retrouvons ce que nous avons compris depuis longtemps, à savoir que la dignité est la distinction en acte, laquelle est toujours celle de la réalité et de la vérité.

La distinction de la vérité à l’encontre de la réalité, c’est ce qui définit la promesse – une parole vraie qui s’entend envers et contre tout. Celui qui est capable de promettre (par opposition à celui qui peut s’engager) est donc un sujet distingué c’est-à-dire un vrai sujet : quoi qu’il arrive, c’est lui qui aura décidé et non pas la réalité. Inversement sera distingué celui qui reconnaîtra une promesse et donc verra un avenir là où tout le monde (y compris lui par ailleurs) ne voit qu’un futur. Voilà ce qui inspire le respect, reconnaissance dans un " objet " que ce n’est pas la réalité qui compte – de sa dignité, autrement dit.

Est " digne " un être dont la vérité n’est pas la réalité, bien qu’en fait il n’y ait jamais rien d’autre à considérer que cette dernière (s’il y avait autre chose, on serait encore dans la réalité).

 

Tout être susceptible de souffrir est digne, puisque la souffrance est toujours en deçà de sa propre réalité (c’est déjà un malheur et non pas un simple fait qu’il y ait le malheur) et qu’elle ne diffère dès lors pas de sa propre distinction.

Par contre est indigne un être qui dénie sa distinction originelle c’est-à-dire, pour être plus concret, quelqu’un qui a décidé qu’il n’y aurait jamais que des choses plus ou moins importantes, des choses sur lesquelles il est par définition toujours possible de céder puisqu’on peut toujours leur trouver des équivalents. Tel est l’esclave : celui dont nous avons appris l’année dernière qu’il était incapable de respect, c’est-à-dire incapable de distinguer ce qui compte de ce qui importe. Ce qui importe, c’est de vivre ; assurément – et pour lui il n’y a rien d’autre, notamment pas de limite au prix qu’on acceptera de payer pour vivre encore, puisque c’est dans cette question qu’apparaît que la vie n’est pas tout bien qu’il n’y ait par définition rien d’autre. Seul un être capable de dénier la distinction est susceptible d’être indigne, bien sûr. Il est par exemple impossible qu’un animal fasse preuve d’indignité, par exemple en étant sans pitié (le lion ne dévore pas la gazelle parce qu’il est mauvais, mais simplement parce qu’il est un lion et que, contrairement à ce qu’il en est pour l’humain, cette détermination n’est pas une question mais une réponse).

L’indignité se donne à penser concrètement, si nous reprenons l’exemple du maître d’école dont l’autorité consiste à maintenir la promesse comme telle (c’est-à-dire contre la réalité), quand nous reconnaissons qu’il peut trahir sa mission, comme le font dans les petites classes ceux qui remplacent les apprentissage fondamentaux qui ouvrent à l’humanité (ordre de ce qui compte) par des " activités d’éveil " qui sont supposés ouvrir à la vie (ordre de ce qui importe), ou plus tard ceux qui veulent " adapter " les élèves " au monde de demain " (ce qui importe assurément). Dans ce cas, on voit bien que l’enseignant méprise le destin des enfants qu’il avait pour dignité de respecter : il prive les élèves de tout avenir (ce qui compte), sous le prétexte misérablement évident qu’il faut leur assurer un futur (ce qui importe), de sorte qu’a contrario la dignité apparaît comme le maintient de la distinction qu’il faut toujours décider de faire (et non pas constater) entre l’avenir et le futur.

Agir dignement, c’est refuser de céder sur la distinction en n’ayant aucune raison de le faire puisqu’en réalité il n’y a pas de distinction mais seulement des différences, et qu’il n’y a, à la réflexion, que des choses plus ou moins importantes. La dignité consiste à refuser que la réalité compte, elle qui importe autant qu’on voudra, de sorte que la dignité consiste paradoxalement à respecter (éprouver le vrai comme vrai), quand on est un sujet possédant la possibilité de dénier qu’il y ait distinction.

 

C’est par conséquent le même de mépriser ce qu’on a pour dignité de respecter et d’abdiquer toute autorité. Si nous reprenons l’exemple du système éducatif, dont l’autorité était proprement le respect du destin auquel la nouvelle génération avait à chaque fois à " advenir ", on dira qu’il n’est plus que sa propre indignité (pour ne pas dire sa propre abjection) quand il s’y agit de " communiquer " et d’être " à l’écoute des jeunes ", et non plus de transmettre et d’être à l’écoute des auteurs ; quand il s’agit de promouvoir le " culturel " et non plus de former des individus cultivés ; quand il s’agit d’" ouvrir à la vie " toujours anonyme et commune et non plus de donner accès à l’espace intime et intérieur de la pensée toujours personnelle. Et certes nul (notamment pas les élèves d’origine populaire) ne saurait respecter un système qui a en grande partie décidé de n’être rien d’autre que sa propre indignité. Car l’indignité n’est pas l’ignorance de la distinction (par exemple celle qu’il faut faire entre un texte rédigé par un journaliste et un texte signé d’un auteur) mais son refus (tous les textes sont intéressants), tel qu’il apparaît à chaque fois dans les misérables évidences qu’on avance pour justifier qu’on ait trahi sa mission, qui consistait précisément à distinguer ce qui compte de ce qui importe.

La dignité est inséparable de l’autorité : est digne tout être qui est fait de sa propre distinction d’avec sa réalité, et fait autorité tout être qui, au nom de rien quand toutes les raisons vont en sens contraire, commande qu’on ne cède pas sur la même distinction.

C’est encore de l’auteur que je parle en disant cela, lui qui a distingué le matériau que n’importe qui avait raison de confondre avec la matière, lui qui par conséquent s’est montré digne du commandement muet proféré par un matériau dont la " nature " était un destin. Là où il était, au plus matériel de l’existence, il advient – de signer à bon droit une œuvre dont il n’est pas le sujet. Voilà l’autorité.

Je vous remercie de votre attention.

 

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