Cours du 15 mars 2002

 

L’autorité et l’âme

L’autorité n’a de sens que corrélée au respect : elle est certes ce qu’on doit respecter, mais là où elle n’est pas respectée elle n’est tout simplement pas. D’où ce paradoxe étonnant que l’auteur (le sujet qui fait autorité en tant que tel) puisse très bien cesser de l’être, là où il n’est plus considéré comme tel. Or là où il n’y a plus d’auteur, l’espace est concerné dans sa vérité, ou plutôt dans la forclusion de celle-ci : non pas qu’elle soit refoulée (ce qui implique encore l’idée d’un retour) mais littéralement barrée : là où il n’y a pas de respect, c’est-à-dire là où il n’y a pas d’autorité et donc pas d’auteurs, l’idée même de vérité n’a plus de sens. Pour la pensée, elle a perdu jusqu’à la possibilité d’être possible. Et certes, on ne trouvera rien à objecter à cela, puisqu’il faudrait arguer d’une certaine réalité et que le propre de la vérité est précisément de ne pas s’entendre comme une sorte de réalité. Impossible par conséquent d’en appeler à la vérité qui existerait pour montrer à ceux qui la dénient qu’ils ont tort ! C’est même le contraire qui s’impose : celui là qui dénie tout sens non trivial à la vérité, la réalité lui donnera toujours raison. Cette donation des raisons qui appuient les vérités représentatives, éthiquement, c’est le service des biens – hors de quoi il est certain que rien n’importe. Là où il n’y a pas d’auteur, il n’y a que le service des biens et que la vérité représentative. Ce qui fait qu’un auteur en est un – et dont toute la problématique de l’éthique est la théorie – voilà ce qu’on reconnaît en creux quand il n’y a plus que le service des biens : il a fallu décider qu’il n’y avait que le service des biens alors même qu’il n’y a en effet rien d’autre.

J’insiste sur le paradoxe de cette décision dont la possibilité subjective tient à la possibilité, qui lui est inhérente, qu’on la dénie. Comment déciderait-on de ce qui va de soi ? Et ce qui va de soi, c’est qu’il y a toutes sortes de nécessités dans la vie, hors de laquelle il est par définition exclu qu’on reconnaisse jamais quelque chose (par exemple s’il y a un Dieu, il fait encore partie des choses dont notre vie est la compréhension – peut-être sera-t-il la plus importante de ces choses). Eh bien, moi je dis qu’il faut malgré tout l’avoir décidé. Et la décision dont je parle là est celle-là même dont je vous parlais précédemment quand j’opposais le talent et le métier que tout le monde peut constater au génie dont il faut décider. Eh bien, de même que le génie ne se démontre pas (alors qu’on peut établir que tel peintre a plus de talent et de métier que tel autre), mais doit relever d’une décision qui nous met au pied de notre propre mur, de même l’exclusivité du service des bien, pourtant flagrante puisqu’il n’y a par définition pour nous que ce que nous comprenons comme étant, doit encore avoir été décidée. Cette antériorité de la décision, c’est bien sûr la liberté : celle-là même qui va susciter la vraie culpabilité, celle d’avoir – pour le dire tout bonnement – raté sa vie (rater sa vie, c’est avoir décidé qu’il n’y aurait que des choses plus ou moins importantes et que la question de ce qui compte vraiment ne devait surtout pas être posée).

Or cette décision, dont on peut radicaliser la notion en disant qu’elle est celle d’identifier – ou pas – ce qui compte à la chose qui importe le plus (par exemples rester vivant quand on est en danger de mort, devenir riche quand on est tenaillé par la pauvreté ou célèbre quand on souffre de n’être pas reconnu, etc.), elle a un enjeu qui est l’âme. Car qu’est-ce que cette identification de ce qui compte au premier des biens sinon la perte de l’âme ? Inversement on peut " sauver son âme " en refusant le premier des biens quand on ne peut l’obtenir qu’au prix de ce qui compte (et qu’on découvre parfois juste à cet instant).

Impossible par conséquent de séparer la question de l’autorité de celle de l’âme. Et comme l’autorité est toujours en fin de compte celle des auteurs, force nous est de reconnaître que les auteurs comme tels, aussi bien en eux-mêmes que pour les autres, appartiennent au domaine de l’âme. La question des l’autorité, parce qu’elle est en quelque sorte celle de la hauteur nominale des auteurs et non pas celle d’un quelconque pouvoir (même moral ou symbolique), est alors celle du soin de l’âme.

 

L’autorité comme nécessité décisive

Le point de départ de ma réflexion d’aujourd’hui est l’impossibilité de séparer l’autorité de son respect. Je veux montrer que cette impossibilité implique la définition du service des biens comme impossibilité des auteurs, puisque le service des biens n’est rien d’autre que l’impossibilité du respect (ce qui importe ne vaut que pour et par moi et ne saurait donc m’imposer la " crainte ", qui est la conscience de ne pas compter). Or le respect l’est toujours de l’autorité qui est l’impossibilité que ce qui importe puisse jamais compter – et il n’y a d’autorité que des auteurs.

Je ne veux évidemment pas dire que ce qui n’est pas respecté n’était pas respectable : loin de moi l’idée relativiste et contradictoire d’identifier l’autorité à la réflexion de sa reconnaissance (si n’est auteur que celui qu’on dit tel, pourquoi l’accord se fait-il sur certains plutôt que sur d’autres ?). A travers le paradoxe que je viens de signaler, je veux dire au contraire que l’auteur est à la fois un sujet marqué puisque c’est au lieu de la marque qu’on est vraiment soi, et un sujet marquant puisqu’on appelle auteur le sujet qui fait autorité. Le paradoxe est par conséquent celui de la marque, notion sans laquelle l’autorité me paraît absolument impensable. Par lui nous retrouvons l’idée de la nomination originelle de l’être et aussi, pour les séances à venir, celles de la métaphore et du style.

Quand il n’y a plus d’autorité, c’est-à-dire quand le service des biens règne sans partage au point d’identifier les œuvres à des biens culturels (ce qui est le cas, pour prendre un exemple dans l’année en cours, quand des hommes de " communication " nous expliquent que Victor Hugo appartient à notre " patrimoine "), la problématique de la marque n’est plus le principe de la pensée, tout simplement parce qu’il n’y a plus de pensée et qu’il n’y a jamais de pensée que de la marque, puisqu’on entend par pensée l’ouverture de la distinction de ce qui compte et de ce qui importe.

Là où les auteurs ne sont pas respectés, il n’y a pas de pensée et cette proposition doit s’entendre concrètement : je ne parle pas de l’activité intellectuelle qui peut au contraire redoubler voire même se déchaîner quand il n’y a pas de pensée (combien d’ouvrages sur Victor Hugo vont " sortir " cette année de bicentenaire ?!), mais de la nécessité de méditer dans laquelle les choses données (et donc originellement indisponibles) opèrent la distinction de ce qui compte, nécessité par laquelle seulement nous pourrons exister en vérité et pas seulement en réalité. Or, cette opération dont l’âme est l’enjeu se fait d’autorité. On peut alors parler de donation de vérité – puisqu’il appartient au marqué d’être marquant.

Le paradoxe de l’autorité pose d’une part l’absolue liberté de l’auteur, puisqu’on appelle précisément auteur le sujet qui s’autorise de lui-même, et d’autre part son absolue dépendance puisque nul ne saurait faire autorité là où il n’est pas reconnu. Cette proposition n’est pas existentielle mais éthique. Autrement dit, je ne parle pas de la reconnaissance réciproque des consciences ni moins encore de l’estime des travaux : je parle de la marque et, dans ce contexte, ne pas reconnaître un auteur (par exemple Victor Hugo) ce n’est pas ne pas reconnaître l’éminence de ses qualités (les hommes de communication nous expliquent qu’il est probablement le plus important écrivain français), mais c’est ne pas être marqué par lui (eux, sa lecture – en admettant qu’elle ait eu lieu –, ils en sont revenus). De lui on n’a pas reçu la marque qui aurait pu rendre vraie la parole (celui qui " communique " ne sera jamais qu’un bavard). Le lieu de la marque est toujours décisif et c’est pourquoi il est aussi bien le lieu où les importances (qui ne peuvent être décidées et relèvent exclusivement des choix) ne comptent pas.

La distinction qu’on indique à travers le paradoxe de la marque (il faut être marqué pour marquer) rassemble le paradoxe de l’autorité si l’on le rapporte à la nomination ontologique qui est la fonction véritative de l’auteur. Originellement l’auteur marque l’étant quant à ce qu’il soit. C’est sa responsabilité (par exemple Kant pour le fait qu’il y ait de la morale, et ainsi de suite). Il n’ajoute rien à sa détermination ni même à son sens, mais il décide de son être. L’autre face de l’autorité, c’est qu’on vive auprès d’un étant dont l’être est toujours originellement décidé. Qu’on le dénie en décidant de s’en tenir au service des biens, et il n’y a plus d’auteurs.

Car la question de l’autorité est bien au fond celle-ci : que la question de l’être soit une question décisive – qu’elle ne renvoie pas à un savoir dont la métaphysique serait la forme, mais à une marque par quoi il y ait vérité, là où il ne pouvait y avoir que réalité. Ce que je mets ainsi en avant, c’est la notion d’un événement de vérité, de quelque chose qui fasse autorité – qui impose à l’étant de n’être que nominalement. Ainsi y a-t-il, par exemple, des situations cornéliennes ou des entreprises courtelinesques.

Ce n’est pas le concept (donc la métaphysique) qui compte mais la signature, parce qu’il n’y a de reconnaissance de l’étant dans son être qu’en termes de vérité et qu’il n’y a de vérité que nominativement constituée. En effet : quel que soit l’exemple qu’on prenne, on devra se référer non pas à une réalité mais à une autorité et donc, ultimement, à ce paradoxe d’une autorisation de soi (d’un auteur donc), que la notion même de métaphysique contredit expressément puisqu’elle entend ramener la question de la vérité à celle d’une prise en compte de ce qui était déjà.

Quand donc je souligne la double face de l’autorité, c’est-à-dire l’autorisation de soi qui définit l’auteur et le respect qui fait qu’il s’agit bien d’une autorité et non pas d’une quelconque puissance (y compris morale et intellectuelle), c’est pour indiquer, à travers la problématique de la marque, la nécessité d’une compréhension de l’être en termes de décision. L’étant ne s’entend jamais naïvement ou bêtement, mais toujours nominalement. Là où plus rien ne se donne " hugoliennement ", alors il est évident que triomphe le service des biens et que Victor Hugo est un élément de notre patrimoine, toujours plus disponible pour le touriste fournisseur de devises.

 

L’autorité et la nécessité destinale

Dès lors que sa signature (par opposition à son éventuel talent) est seule à compter, l’auteur est le sujet d’un acte de distinction. Or cette distinction, qu’on désigne négativement en disant que le service des biens ne compte pas, c’est tout simplement la notion du destin quand on la rapporte à un sujet marqué. Il appartient certes à l’auteur d’avoir un destin, mais je pprends maintenant la question à la lumière de ce que je viens d’indiquer, à savoir qu’il appartenait à l’auteur de marquer et que cela se traduisait par la nécessité que la " différence ontologique " soit pensée de manière décisionnelle c’est-à-dire nominale. Or cette nécessité n’est rien d’autre que le destin ou plus exactement, si l’on met de côté la question du destin personnel, celle de la nécessité destinale. L’autorité des uns et le destin des autres sont inséparables (on a vu que c’était notamment le principe de l’autorité parentale) et il faut penser cette unité problématique comme étant l’autorité elle-même.

Ma thèse est que l’autorité de l’auteur est inséparable du destin de celui qui en respecte l’autorité, puisque l’autorité est une certaine décision, celle-là même qu’on présente négativement en disant que le service des biens ne compte pas, et qu’on appelle destin l’existence selon une décision. Car la décision est toujours déjà prise, par opposition au choix qui peut s’entendre au présent. Il appartient donc à toute décision d’être originelle. Exister selon l’origine propre, c’est avoir un destin, par opposition à l’existence selon la cause qui renvoie au contraire à la fatalité, et à l’existence selon la raison qui renvoie à la destinée. Mais qu’est-ce que l’origine propre sinon la marque – dès lors qu’on n’est vraiment soi que là où l’on est marqué (par ailleurs on est n’importe qui : le sujet du service des biens) ?

Faire autorité (être auteur, s’autoriser de soi), c’est marquer et par là même donner à autrui la nécessité éthique d’être soi. Telle est la fonction de l’auteur, pensée à la lumière du paradoxe de la marque (le marqué, il marque). La nécessité éthique d’être soi, c’est le destin. D’où je pose que là où il n’y a pas de destin, il n’y a pas d’auteur alors même qu’il a pu y en avoir dans le passé.

L’autorité de l’auteur est la nécessité destinale. Qu’est-ce en effet que l’autorité de Molière ou de Racine, par exemple, sinon le destin de la France ? Supprimez ce destin et vous supprimez l’autorité attachées à ces noms.

Il se peut tout à fait que la France trahisse son destin comme l’école est déjà en train de trahir le sien, qu’elle perde tout avenir et n’ait plus qu’un futur. C’est presque déjà engagé avec le nom d’Europe, qui désigne un destin spirituel, et qui pourrait être remplacé par celui de l’Euroland qui désigne un futur de trivialité et d’indifférence civilisationnelle, puisqu’il s’agirait d’un espace économique dans lequel la culture importerait plus ou moins (en certains régions comme la France elle importerait beaucoup, et en d’autres elle n’importerait quasiment pas). Il se peut donc que par France on n’entende un jour que la partie la plus occidentale de cet espace commun, lui-même entendu comme une sorte d’Amérique (le courage en moins, évidemment). Ce jour là, Molière et Racine auront perdu toute autorité. Preuve que celle-ci n’est rien d’autre que le destin de la France. Et certes, ils comptent toujours, quand il s’agit encore de savoir ce que c’est qu’être français ou plus généralement ce que c’est qu’être européen.

La monnaie " européenne " (ou eurolandaise ?) dit déjà la trahison des " derniers hommes ", sujets exclusifs du service des biens, relativement à une " européanité " qui est en passe de devenir un des multiples avatars de l’autosatisfaction mondialisée : ni Victor Hugo, ni Goethe, ni Dante, ni Cervantès ne figurent sur les billets qui ont cours dans notre communauté alors qu’ils sont l’Europe elle-même, si ce terme désigne l’espace géographique où leurs noms font autorité. A la place de cette autorité (et donc en trahison de l’Europe comme destin spirituel) apparaissent uniquement des ponts qui ne relient rien, des ouvertures sur le vide, dont la presse nous apprend qu’ils sont le travail d’un graphiste autrichien expressément sélectionné pour l’anonymat, l’insignifiance et la banalité de ses productions. L’exemple n’est donc pas hypothétique, hélas, et la vérification de ce que je viens de dire sur l’autorité n’est que trop réelle : la perte du destin de l’Europe ne fait qu’un avec la perte de l’autorité de noms comme ceux que je viens de citer, ces noms dont elle se définissait elle-même depuis toujours d’être l’espace d’autorité… Les autres peuples pouvaient bien en avoir connaissance : pour eux c’était de la " culture " alors que pour nous c’était de l’autorité – imposant à notre pensée une révérence dont le paradoxe était qu’elle n’était pas forcément exclusive de l’ignorance. Car on peut être européen sans avoir lu Goethe ou Cervantès, mais pas sans s’incliner devant eux – pas sans reconnaître qu’ils sont, quand bien même ils ne feraient pas partie de notre vie c’est-à-dire quand bien même ils n’importeraient pas, des moments décisifs de notre âme.

On voit la corrélation que nous donne cet exemple entre la marque, l’autorité et le destin : l’Europe est un espace marqué notamment par ces auteurs, bien que " par ailleurs " (là où ça ne compte pas) elle soit un espace de vie analogue à n’importe quel autre, un continent quelconque. Qu’elle se trahisse elle-même en décidant que ce qui compte ne comptera pas et que l’ordre des importances épuise irrécusablement toute la réalité, et ce n’est plus là où elle est marquée qu’elle est elle-même, mais là où elle est n’importe qui, c’est-à-dire là où elle vit. Là où était le génie européen est advenue la médiocrité eurolandaise. Rebours de la formule freudienne où se dit la trahison, c’est-à-dire la perte d’autorité des auteurs, qui ne constituent plus qu’un " patrimoine " à " valoriser ", et qui pourraient d’ailleurs s’en voir exclus s’il s’avère un jour qu’ils n’étaient pas assez antiracistes, assez antisexistes, assez anticolonialistes, etc., selon l’indéfinie et constante réévaluation du passé par un présent toujours moins " autorisé " c’est-à-dire toujours plus satisfait de lui-même et de sa vertueuse universalité, comme le souligne Alain Finkielkraut.

 

La marque et l’âme

La trahison de soi, qui consiste à rabattre ce qui importe sur ce qui compte (autrement dit qui consiste en la décision de se soumettre aux meilleures raisons), abolit donc l’autorité et renonce au destin dans le même geste. Marquer, c’est donner un destin, et c’est le même de refuser son destin, de ne pas reconnaître ce qui nous a marqués, et d’avoir décidé d’être n’importe qui, un sujet quelconque pour qui tout importe plus ou moins. Paradigmatiquement le destin d’une nation, précisément comme destin (une existence qui ne soit pas celle de n’importe qui), est identique à l’autorité de ses écrivains. Là où le service des biens ne compte pas est notre destin – là aussi est l’autorité que nous avons reconnue.

Ce qui fait autorité, on ne le reconnaît que dans une épreuve (c’est pourquoi les notions de vérité et d’expérience, je le rappelle, sont exclusives : dans l’expérience, c’est le savoir qui compte). Une épreuve, on n’en revient pas. Ou plus exactement, on en revient, oui, mais pas vraiment… On est toujours le même, mais désormais on est un autre : celui qu’on était n’est plus. Si donc on pense les marques selon leur pluralité, par exemple pour l’Europe selon la pluralité des auteurs dont elle est l’espace d’autorité, on doit reconnaître que quelque chose se dessine qui apparaît à la réflexion comme une configuration de marques. Cette configuration, je dis que c’est l’âme.

La notion est moins étonnante qu’il n’y paraît. Quelle différence y a-t-il entre l’Europe et l’Euroland sinon l’âme ? On peut en effet se demander si en devenant un espace marchand et " culturel " l’Europe ne perd pas son âme ? Comment en effet pourrait-on nommer autrement le fait que les auteurs aient perdu leur autorité c’est-à-dire ne comptent plus ? Là où l’autorité compte est l’âme. Nouvelle définition de l’autorité : la cause de l’âme – le mot " cause " s’entendant bien sûr au sens de la causalité mais aussi au sens d’une cause à défendre : défendre les auteurs contre leur institution " culturelle ", c’est défendre l’âme.

La notion d’âme au sens strict n’implique pas la pluralité des marques : il suffit de considérer ce point d’autorité que, précisément, on appelle une marque et de reconnaître qu’il est un point d’absence (j’avais parlé d’un morceau de mort fiché dans le corps identifié à la vie…). Désormais on est un autre : dire qu’on n’est pas revenu de l’épreuve, c’est dire qu’un point de temporalité (le désormais, par opposition au toujours) attache la vie à une absence et la détermine par là même comme vraie vie.

Mais la pluralité des marques permet d’entendre cette absence comme un dessin, et donc déjà comme une forme dans la vie, alors même que la vie en est l’exclusivité (ce que je traduisais donc par l’idée du " morceau de mort "). Des linéaments parcourent les corps, que ce soit les corps individuels ou les corps collectifs (une ville, un pays, un continent…), et ils donnent littéralement l’âme à voir. Par exemple l’autorité d’auteurs comme ceux que j’ai cités configure l’Europe au sens où elle dessine les linéaments de l’autorité qui la distingue de tout autre continent, et par là lui donne son visage : un visage qui est certes une figure (puisqu’il y a un dessin) mais une figure toujours habitée d’absence et par là même causée comme vraie. Ce qui définit le visage. En perdant son âme, on perd son visage pour en rester à sa figure. Et certes, l’Euroland qui " valorise " son " patrimoine culturel " et promet de l’ " authentique " aux touristes, c’est bien la figure de l’Europe. Mais on ne veut l’authentique (qui s’achète : il coûte juste un peu plus cher que ce qui ne l’est pas) qu’à avoir renoncé au vrai. Renoncer au vrai, c’est-à-dire à la hauteur de ce qui impose le respect, bref à l’autorité, c’est perdre son âme – ou plus exactement la vendre, puisqu’on ne la perd que motivé par le service des biens.

Nous venons d’apercevoir une corrélation décisive : celle qu’il faut reconnaître entre l’autorité et l’âme. Là où il n’y a pas d’autorité, il n’y a pas d’âme, là où il n’y en a plus l’âme est perdue. On ne pense l’auteur que selon cette corrélation, dont la notion de marque donne l’intelligibilité.

Je vous remercie de votre attention.

 

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