Cours du 6 février 03

 

Apprendre à vivre (5) : Le savoir-passe et le trésor

 

Nul n’est en mesure de nous apprendre à vivre, mais il y a des leçons de vie : contre les impostures de la " sagesse " et donc contre la corrélation du service des biens et de la semblance (le propre d’un bien sagement constitué est en effet de valoir pour n’importe qui), nous avons pu reconnaître un effet de contingence, à partir de quoi la définitive étrangeté de notre vérité à nous-même est devenue pensable. Appelons " leçon de vie " non pas l’enseignement que nous pourrions tirer d’un tel effet mais au contraire l’incidence en nous de l’épreuve qu’il constitue toujours.

Cette incidence, qu’il faut évidemment rapporter à la marque et plus généralement inscrire dans l’horizon de la vérité et donc de l’impossibilité à soi qui définit la première personne, elle est absolument unique et, pour la réflexion, multiple. De même que chaque femme est la seule bien que nous devions concéder à la réflexion que nos amours ont été multiples, de même chaque leçon qui nous a été donnée a été l’unique, celle qui nous a ouverts à la vérité des choses que nous méconnaissions. Cependant cette comparaison, que je ne propose pas par hasard, tient sa limite de ce que la réflexion soit essentielle dans le second cas, parce que c’est de vie qu’il s’agit et pas simplement de la vérité, de la vie qui comprend la vérité dont elle est par définition l’exclusion (pour quoi il faut dire que les marques sont bien des morceaux de mort). Autrement dit pour la réflexion la question de la vraie vie est d’abord celle de la vie criblée, de la vie qui reste toujours l’unité qui ne compte pas relativement à la partialité ou, réflexivement, à la localité, de la vérité. Cela signifie concrètement que la vérité dont chacun est capable, d’avoir été marqué par telle ou telle épreuve, est irréductiblement partielle et que l’idée d’une vérité totale de la vie revoie seulement à l’imposture que nous avons dénoncée, la fameuse " sagesse " de ceux qui voudraient nous apprendre à vivre. La vraie vie est toujours partielle, alors que la vie bonne, finalisée par la corrélation idéale du bonheur et de la sagesse, serait forcément totale.

Puisque c’est la question de la " vraie " vie qui se pose à nous, par opposition à celle de la vie " bonne " que n’importe qui aurait raison de choisir et de mener, il faut l’inscrire dans une problématique dont on peut dire qu’elle est celle de la contingence par opposition aux nécessités dont le savoir est la reprise, ou dont on peut également dire quelle est celle de la vérité par opposition à ces savoirs eux-mêmes. On engagera donc la réflexion en rappelant que chacun n’est vraiment lui-même que par quelque chose qu’on peut nommer sa vérité, et qui se définit avant tout de lui être radicalement étrangère en même temps que d’exclure qu’elle soit jamais " toute " comme la sagesse aurait à l’être.

Eh bien c’est la partialité du vrai dans la vie que je désigne sous le nom de " trésor "., quand la réflexion s’opère dans le rassemblement d’une diversité qu’elle aura instituée. Mon idée est que chacun a son trésor, le plus souvent sans le savoir, et que c’est à partir de lui que la réalité subjective, autrement dit l’éthique, trouve à chaque fois – c’est-à-dire partiellement et de façon contingente – son principe. Car l’éthique n’a pas à être cohérente, sauf à devoir être reconstruite réflexivement comme Sartre a pu le faire dans ses psychanalyses existentielles ; de sorte qu’elle est indifférente à l’unité qu’on trouve dans la morale, pétition de principe réflexive (la morale, c’est que la réflexion approuve tout ce qui supporte l’épreuve de la réflexion).

Bref, nous allons voir comment les leçons de vie que chacun a reçues finissent par constituer son trésor, lequel décide de lui. Car bien sûr, l’essentiel est là : dans des décisions qui sont à chaque fois celle du sujet, non pas dans son unité de sujet pour la vie mais au contraire dans sa partialité de sujet pour (parce que par) la vérité.

La notion éthique du trésor est en quelque sorte une présentation objective du paradoxe de la vérité, tel qu’on peut le formuler en disant d’une part que la vraie vie est la vie en première personne et d’autre part en disant qu’on n’est une première personne que partiellement et localement, puisque c’est précisément de la vérité qu’il s’agit.

 

Les leçons de vie et leur essentielle inconsistance

Les leçons de vie, comme telles, marquent, distinguent, rendent sensible – toujours localement, puisque la récusation de la sagesse est aussi bien celle d’une conception totalisante de la vérité. Cela signifie notamment que les leçons de vie ne suffiront jamais pour qu’on sache vivre. Nul ne " sait " vivre, bien que certaines personnes puissent en donner momentanément l’impression (celles qui nous inspirent un respect particulier), mais nous ne sommes pas sans un certain savoir.

Ce savoir-passe, dont la méditation à partir de ce qui nous a inspiré du respect nous donne expressément conscience, il nous fait apercevoir, par contraste, non seulement qu’il y a des gens qui n’ont jamais rien compris à rien et qu’après Heidegger on appellera les " bousilleurs ", mais surtout que nous-mêmes, avant telle ou telle leçon qui peut d’ailleurs nous avoir été donnée par la nature (qui est sa propre impossibilité au sens où il est naturel qu’il y ait la nature), ne savions pas vivre – au moins là où, désormais, nous ne sommes pas sans savoir qu’il y avait à savoir.

J’insiste sur cette dernière formulation. On a vu que, contrairement à un enseignement qu’il faudrait ensuite appliquer et dont le premier trait serait de rassembler, les " leçons de vie " ne transmettent aucun savoir et distinguent celui à qui elles sont adressées ; de sorte que la réflexion peut seulement les reconnaître en conservant pour elle-même la forme abstraite d’un savoir rassemblant dont la consistance soit impossible à préciser : parlant de celles que j’ai pu éprouver comme telles, je puis seulement dire maintenant que là où rien ne m’avait encore été donné, il y avait à savoir et je ne le savais pas. Cela dit, maintenant, je ne sais toujours pas au sens d’être capable de fournir un enseignement.

De même que le sublime n’est pas la présentation de réalités imprésentables, qu’on aurait appelées les noumènes et qu’on aurait dès lors confondues avec les choses en soi, mais qu’il nous présente ceci qu’il y a de l’imprésentable, les " leçons de vie " ne sont pas des enseignements déguisés ou édulcorés (agissant au moyen d’exemples plutôt que par concepts) constituant un savoir, même partiel, mais sont au contraire des indications dont j’indique l’impossibilité de consistance en disant qu’elles ne donnent pas à réfléchir mais à méditer. En quoi déjà elles discréditent la réflexion qui, forcément, tend toujours à les reprendre et dès lors à rabattre la vérité sur le savoir.

La notion du savoir-passe répond à cette nécessité d’un savoir qui n’en soit pas un parce qu’il refuse de se substituer à la vérité dont il est pourtant la réflexion ; autrement dit elle répond à l’impossibilité qu’on puisse dire qu’on sait vivre : il s’agit de penser un savoir qui n’en soit pas surtout pas un (l’idée qu’on saurait enfin quel est le " sens de la vie " est grotesque) mais qui, donc, ne soit pourtant pas sans en être un, puisque chacun de nous se trouve vivre à partir de leçons dont, le plus souvent, il ne sait pas qu’il les a reçues mais qui n’en constituent pas, dans leur étrangeté radicale, quelque chose comme son trésor.

C’est en effet la notion de " trésor " que je voudrais développer en lui donnant statut de savoir pratique puisque c’est en interrogeant mon trésor que je cesse de méconnaître certaines nécessités pratiques dont j’ignorais jusqu’à l’éventualité. Ignorance qui n’est pas simplement celle du non savoir qui apparaîtrait rétrospectivement avec l’expérience mais qui renvoie, tout au contraire, au premier trait de la vérité qui est simplement son étrangeté. C’est d’abord de ce que ma vérité me soit radicalement étrangère que je puis avoir méconnu ce que je reconnais désormais appartenir à mon trésor – et n’est précisément tel, pour moi, que dans l’effet d’étrangeté qu’il continue d’imprimer dans ma vie.

J’appelle " vraie " la vie que la vérité impose comme partielle à l’encontre de ma réflexion totalisante, pensable comme cette impression même – marque dont la vraie vie n’a pas, selon l’hypothèse cartésienne qui m’a servi à poser le problème de la marque, à différer.

 

Une étrangeté radicale

Mon trésor est à chaque fois ce qui fait que ma vie n’est vraiment la mienne qu’à ne pas l’être réellement : les leçons de vie que j’ai pu recevoir, le plus souvent à mon insu, n’ont été autant de donations pour moi qu’à rester extérieures à cette même vie, dès lors localement étrangère à elle-même et par là vraie, toujours partiellement. Mon trésor est l’impossibilité multiple que ma vie soit totalement vraie, puisqu’à chaque fois c’est sans moi elle a pu l’être – n’advenant comme vraie pour moi que par cette étrangeté et cette partialité d’une marque dont, là où je vivais vraiment (mais pas réellement) je ne différais point.

Rien là que chacun ne puisse vérifier dans son histoire, en reconnaissant l’impossibilité de totaliser les moments qui ont fait que, comme on dit, vivre (dans le bonheur ou le malheur) " valait la peine ". En quoi on désigne bien une pluralité d’instances décisives qu’une totalisation nierait comme telles, puisqu’il faudrait alors hiérarchiser c’est-à-dire classer par ordre d’importance. Or ce qui importe, justement, ne compte pas.

En somme on ne répond à la question de la " vraie " vie telle que l’idée des " leçons de vie " permet de la poser qu’à conjoindre, sous le nom d’effet de contingence, la distinction de ce qui compte et de ce qui importe d’une part et celle du savoir potentiellement totalisant et de la vérité toujours partielle d’autre part. Récusation de la nécessité transcendantale qu’on peut traduire en disant qu’il est par principe exclu que la vraie vie soit la vie qu’on approuve.

La vraie vie s’entend à l’encontre de la nécessité réflexive que j’en sois le sujet. C’est la vie réelle qui peut, quand je réfléchis, apparaître comme ayant par principe toujours été la mienne (dans mon enfance ou maintenant, c’est toujours moi et c’est d’être toujours ma vie que celle-ci maintient son unité et sa diversité). Là où je suis sujet on ne saurait parler de vérité, dont le vrai par principe est le seul sujet – de sorte que je ne puis être sujet, conformément à l’exclusivité dont nous explorons les implications, que sans le savoir. Les moments de vérité de ma vie ne sauraient donc correspondre à des moments de savoir et c’est toujours d’être subverti comme sujet que, précisément, je puis dire que je vivais vraiment. Or il y aurait contradiction à ce que le sujet de la réflexion approuvât sa propre subversion – la même contradiction qu’il y aurait à dire qu’il est bien de faire le mal.

Que la vérité s’entende exclusivement à l’approbation, voilà le principe d’intelligibilité des " leçons de vie " par opposition aux enseignements des maîtres (nommons ainsi celui qui dit le vrai en vue du bien) : la vraie vie n’est pas la vie bonne que par ailleurs tout le monde a raison de désirer. Mais ce que tout le monde (y compris moi, qui suis évidemment celui que n’importe qui aurait été à ma place) a raison de désirer, voilà précisément ce qui s’entend à l’encontre de l’autorité qui définit la première personne, c’est-à-dire la personne faite de son impossibilité. En quoi, comme chacun l’éprouve intimement, il n’y a pas de différence entre servir son propre intérêt et se trahir soi-même – exactement comme il n’y a pas de différence entre dire ce que n’importe qui aurait raison de dire et refuser de penser. Les éléments du trésor sont toujours aberrants, même quand il arrive qu’ils donnent lieu à une représentation par ailleurs acceptable. Récuser cette aberration, la même qu’il y a par exemple en philosophie quand il s’agit de penser alors qu’on est tellement soulagé d’en rester au savoir et à l’intelligence (deux biens dont nul ne contestera l’éminence) voilà en quoi consiste la trahison. En quoi je répète seulement que la vraie vie n’est pas la vie bonne – pour laquelle chacun sait qu’il n’y a pas de pardon (les " leçons de vie " le rappellent à chaque fois).

La trahison appropriante de la réflexion s’oppose donc à la fidélité de la méditation, où je ne reconnais ma vérité qu’à précisément la reconnaître comme vérité c’est-à-dire comme ne m’ayant pas comme sujet. Dans sa pluralité, ma vérité ne peut donc l’être qu’à ne pas l’être, au sens où il n’y a jamais de vérité que du vrai – lequel en est par définition le sujet, m’excluant comme tel. Là où je suis sujet, je ne peux l’être que de la vie bonne, de sorte que la vraie vie doit être pensée à chaque fois comme une impossibilité en moi que je sois ce sujet que par ailleurs je reste toujours. La vraie vie se tient à la marque, au sens cartésien que je viens de rappeler.

Mon trésor est dès lors fait de tout ce qui constitue autant d’impossibilités que je sois sujet parce que c’est au vrai de l’être. Et certes, ne peut avoir du prix (et donc, réflexivement parlant, appartenir à mon trésor) que des réalités dont je ne saurais être le sujet et qui par là même peuvent être reconnues comme autant d’instances de libération, par rapport à cette emprise où l’effectuation de soi est, justement comme telle, trahison de soi. Car c’est depuis le vrai que je suis vraiment moi – capable d’autorité c’est-à-dire justement installé dans une impossibilité dont il est par principe exclu que je sois le sujet.

 

Mon trésor, c’est ce qui me libère de la trahison que je suis transcendantalement pour moi-même – moi qui, justement comme sujet de la réflexion unifiante, travaille toujours en vue de la vie bonne, celle pour laquelle n’importe qui aura toujours raison de travailler.

En quoi l’opposition de la vie bonne et de la vraie vie n’est pas simplement typologique (certes, la plupart des gens sont leur asservissement aux biens c’est-à-dire à la trahison – et on ne voit guère comment un notaire, un pharmacien ou un spécialiste de la pensée des autres pourraient être du côté de la vraie vie) mais elle est surtout inhérente l’ipséité de chacun : là où la réflexion bute, c’est-à-dire là où en moi je ne puis être, se trouve une décision dont le sujet appartient à mon trésor. Le sujet, à chaque fois, c’est le vrai par quoi il me sera partiellement donné de parler en première personne. De sorte que la question du trésor est aussi bien celle de la reconnaissance du vrai, en comprenant ladite reconnaissance comme un effet de vérité dont tout le paradoxe est qu’il soit le sujet.

La vraie vie consiste à n’être vraiment soi qu’à ne pas être soi. Elle est l’incidence du vrai comme sujet, le propre du vrai étant de produire un effet de vérité, et c’est justement de cet effet, dont la notion de marque est l’indication, qu’advient sans lui-même (forcément : c’est le vrai qui a décidé) celui qu’on reconnaîtra comme le vrai sujet (celui que je ne peux pas être par opposition à celui que je serai toujours). Je le dis autrement : tout sujet est d’une décision qui lui soit toujours antérieure et qui par là même est son autorité, et dont il faut nommer " vraie vie " qu’il en relève localement.

Par exemple la vraie vie peut être de peindre, de composer, d’écrire etc., pour quelqu’un qui par ailleurs est un parfait médiocre (contribuable, automobiliste, etc.). Sans cette localité de la vraie vie, il est impossible de distinguer la vraie vie de la vie bonne, c’est-à-dire l’éthique de la trahison.

Et comment penser la reconnaissance du vrai, sinon à travers l’idée qu’il n’y a pas de savoir de la vie mais qu’il y a des leçons de vie ? C’est leur incidence qui compte – la marque, la vraie vie étant toujours celle du sujet marqué comme tel (car par ailleurs, il vit, oui, mais pas vraiment).

L’étrangeté de la vérité, telle qu’elle apparaît dans l’opposition de la réflexion et de la méditation, dans celle de la différence et de la distinction ou encore dans celle de la sagesse est des leçons de vie, il faut l’entendre comme inhérente à l’être dont elle est la vérité – la personne en tant qu’elle est première, impossible à elle-même. Cette inhérence en première personne de la vérité, j’ai repris pour la penser la notion cartésienne de la " marque ", et nous pouvons par là même interroger la vraie vie comme une vie marquée – marquée précisément par l’exclusivité de la vie à la vérité, et par là même admise comme vraie vie là où elle est à chaque fois en impossibilité à soi et donc impossible à la vie bonne qu’il appartient à n’importe qui de toujours rechercher (le service des biens, lesquels peuvent être intellectuels et même " spirituels ").

Car bien sûr l’illusion serait de confondre la réflexion et le statut de première personne, et la problématique de la marque a précisément pour fonction de les séparer définitivement : là où je réfléchis, je ne suis pas vraiment puisque réfléchir consiste à penser ce que n’importe qui aurait raison de penser. Et inversement là où je suis vraiment, je ne réfléchis pas et surtout je ne suis pas, puisqu’il n’y a de vérité qu’en étrangeté radicale à l’être dont elle est la vérité, c’est-à-dire que par une décision dont l’effet de vérité se dira après coup comme l’autorité dont j’aurai été capable. Et certes, la vraie vie, c’est la vie qu’on mène d’autorité.

La question de l’étrangeté du vrai peut donc être reprise comme celle de la première personne à la réflexion et par là et par là comme celle de l’impossibilité pour ce que je pense vraiment que je puisse jamais l’approuver. Il est hors de question que mon avis compte jamais, s’agissant de moi. D’en prendre acte, je puis limiter les ravages de ma médiocrité c’est-à-dire de ma réflexion.

Figure dans mon trésor tout ce dont cette limitation sera l’incidence, tout ce par quoi je ne suis pas sans avoir appris à vivre.

Reste à penser le trésor dans sa dimension positive et à l’articuler au savoir-passe. D’une manière programmatique, on peut dire que c’est là où notre médiocrité a buté sur un impossible que nous sommes vraiment nous-mêmes, hors de nous par conséquent. Et si c’est seulement hors de moi que je suis vraiment moi, alors je ne diffère plus de la marque qui me distinguait. Il faut nommer " autorité " cette non différence d’avec la marque. Les leçons de vie nous apprennent à ne vivre que par ailleurs.

Je vous remercie de votre attention.

 

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