Cours du 28 mars 03

 

Apprendre à vivre (9) : la vie passée au crible

La désinvolture, dont il nous reste à produire l’analyse, est le " crime des crimes " parce qu’elle consiste à prendre de la liberté envers la vérité en général, et plus précisément envers le trésor que chacun a forcément en soi pour avoir traversé quantité d’épreuves dont il n’est pas revenu. C’est dire que, concrètement, la désinvolture est d’abord une liberté qu’on prend envers son propre trésor et donc envers ce qui fait qu’on est soi. Or ce qui fait qu’on est soi, c’est forcément quelque chose de partiel puisque l’idée d’une vérité totale est une contradiction dans les termes et que c’est uniquement par la vérité qu’on peut parler l’appropriation - dès lors qu’on a reconnu qu’en réalité (c’est-à-dire par ailleurs, là où ça importe tant qu’on voudra mais où ça ne compte pas) chacun de nous est celui qu’un autre aurait été à sa place.

 

Le trésor et le paradoxe de la vérité criblant la vie

Pour la réflexion, rien n’est vrai qu’à être constitué comme tel par le savoir et qu’à tomber sous la juridiction du sujet impliqué dans l’universalité de celui-ci. Les choses appartiennent à la réalité et par ailleurs nous en construisons la connaissance. Quand je dis que la réflexion force le vrai à rejoindre la réalité, il ne s’agit pas simplement de l’ordre des choses mais avant tout de la nécessité transcendantale, celle qui veut que rien de ce qui est, ne puisse compter, s’il est vrai que rien n’est que pour et donc que par moi. Par la réflexion, le vrai réintègre en quelque sorte l’ordre de l’expérience, alors qu’il peut seulement y avoir une épreuve du vrai. Nous le savons depuis longtemps. Mais nous apprenons maintenant que fait partie de mon trésor tout ce qui me reste, à chaque fois, de l’épreuve de ce qui compte, autrement dit tout ce que j’ai éprouvé comme échappant à l’ordre de l’expérience, dont je suis toujours le sujet. En somme appartient à mon trésor tout ce qui atteste que la vérité n’est pas mon affaire mais l’affaire du vrai. La désinvolture consistera à récuser cela. C’est d’ailleurs pourquoi il faut la voir comme une attitude essentiellement servile : c’est l’esclave, celui qui met en avant l’expérience quand on pose la question de la vérité, qui se constitue comme tel de ne pas admettre qu’il y a du vrai, c’est-à-dire des choses qui inspirent le respect et à partir desquelles il est impossible de vivre (au sens strict la servilité est de refuser jusqu’à l’idée de cette impossibilité) : c’est le même d’être un esclave et d’être désinvolte.

La rencontre de ce qui compte est la récusation de l’expérience comme instance de vérité. Cependant elle ne nous laisse pas pour autant sans savoir. Formellement, on peut parler de la subversion du transcendantal, et matériellement de ce que j’ai désigné, programmatiquement, sous le nom de savoir-passe. Ce qu’on peut rassembler, bien qu’on puisse imaginer qu’il s’agisse d’une autre question, dans la définition paradoxale suivante : la méditation est la réflexion de la vérité comme telle, alors même que les notion du vrai et du réfléchi sont en principe parfaitement exclusives. Car n’appartient bien sûr au trésor que ce sur quoi on médite : ce qui donne à réfléchir, si intéressant et riche d’enseignement qu’il soit, n’y accède pas. Réflexivement donc, la question du trésor est celle de l’opposition entre la réflexion qui est toujours une appropriation, et la méditation qui est au contraire le moment d’une déprise subjective et la reconnaissance qu’il y a du vrai – du vrai dont on vient de faire la rencontre. Appartient à mon trésor tout ce qui m’a désidentifié du sujet réflexif que je reste par ailleurs. La question est donc aussi bien celle des marques, points d’impossibilité pour la constitution.

La question du trésor est celle de notre vérité, au sens où il n’y a d’humanité que d’être constituée dans son rapport à la vérité. Et si mon trésor est constitué de tout ce qui m’a dépris de ce sujet réflexif que je suis par ailleurs, lequel est par définition sujet de tout (je puis tout penser, même l’impensable dont je déciderai encore transcendantalement de la limite), il faut reconnaître que notre vérité est toujours et à chaque fois partielle. La partialité de la vérité est d’abord pour nous son exclusivité à l’ordre transcendantal, qui n’est évidemment tel qu’à valoir pour tout – en quoi je rappelle, à partir du sans recours de l’épreuve, l’opposition du désormais au toujours, de la marque au " par ailleurs ". Le trésor n’est donc jamais unifié, même par la réflexion qui peut seulement en construire abstraitement le concept : lui appartiennent des choses dont je ne puis même, en toute rigueur, dire qu’elles lui appartiennent – et c’est cette impossibilité même, l’incapacité pour moi d’en dire une compréhension quelconque, qui les identifie comme éléments du trésor. Les éléments de mon trésor sont les points de ma propre impossibilité dans ma vie. On peut dire aussi que ce sont des coupures dans l’ordre toujours déjà institué par la réflexion, et par conséquent que ce sont des éclats de vérité, dont notre vie est singulièrement humaine, à la fois comme corps et comme âme, d’être criblée.

L’opposition du savoir et de la vérité s’éprouve donc dans chacun des éléments du trésor comme autant de coupures du savoir par la vérité et non pas comme des morceaux de vérité, comme si la vérité était une sorte de réalité dont on puisse ainsi rendre positive la consistance (car pour qu’il y ait des morceaux de vérité, il faut bien qu’elle soit quelque chose !). Compte ce qui donne à méditer et non pas à réfléchir, ce qui ouvre à des leçons de vie et non pas à une doctrine de la sagesse. En ce sens, la partialité définit la vérité à l’encontre de la nécessité transcendantale de valoir pour tout. Cet encontre, je dis qu’il faut l’entendre comme la partialité de l’éclat, non pas au sens d’une réalité éclatante qui en mettrait " plein la vue ", mais plutôt au sens de l’éclat d’obus, si la marque, reste de l’épreuve (dont la définition est qu’on y soit sans recours c’est-à-dire qu’on n’en revienne pas), est comme un morceau d’impossibilité fiché en nous.

Cela signifie donc très concrètement que notre vie est criblée de vérité, par opposition à un conception qu’on pourrait avoir de la vérité comme au-delà du savoir, comme ce que le savoir manquerait en quelque sorte fatalement, de ne pouvoir jamais parvenir à son terme. Car s’il est évident que le savoir produit un reste que par là même on peut nommer vérité (il n’y a pas de dernier mot, parce que s’il y en avait un, il pourrait de toute façon encore être suivi d’un autre pour préciser ou commenter ce qui a été dit – et de toute façon il appartient à un dernier mot d’en appeler à tous les autres de la même langue), ce reste s’entendra comme manque du savoir et par conséquent encore comme une fonction du savoir : la vérité est alors une place, le lieu où le savoir manque, ce qui a notamment pour conséquence qu’on ne puisse plus opposer le réel au vra, puisqu’il y a toujours un réel qui excède la signification, celle-ci n’étant jamais totale. Si donc on refuse de céder sur la confusion du réel et du vrai à cause de la dimension irréductiblement juridique de celui-ci, alors on doit bien reconnaître que la vérité n’est pas le lieu de précession d’existence où le savoir manquera toujours, mais bien quelque chose qui vient faire irruption en lui, qui vient littéralement faire coupure. Ma thèse est ainsi que la vérité ne borde pas la vie, elle la crible.

Je tiens beaucoup à cette idée, parce qu’elle est corrélée à la manière très concrète dont la vérité se présente et qui est l’autorité. Impossible de penser le trésor indépendamment de cette catégorie, et c’est de cette impossibilité que relève cette idée du crible de la vie par la vérité. Mon trésor est composé de tout ce qui fait autorité pour moi (et non pas de ce tout ce qui a de l’autorité sur moi !) ou plus exactement ma vie est criblée de points d’autorité et c’est ce qui la fait mienne.

Mienne, cela signifie qu’en chacun de ces points très précisément, là et pas ailleurs, je m’autorise de moi. Partout ailleurs, je m’autorise de ma place et de mon savoir, en somme de mon anonymat et donc de mon indifférence absolue à la vérité – puisque c’est le même d’être n’importe qui et d’être quelqu’un pour qui le vrai ne compte pas. Les marques dont ma vie est criblée sont les points d’impossibilité qui me restent des épreuves que j’ai traversées, des moments où j’ai été absolument sans recours c’est-à-dire où j’ai été sans savoir et (donc) sans moi. Voilà de quoi seulement je m’autorise quand je ne parle pas pour répéter ce que n’importe qui dirait à ma place. Je m’en autorise, mais précisément je ne peux pas m’en autoriser. En quoi seulement je m’en autorise.

Or ce savoir dont chaque épreuve m’a fait reconnaître qu’il n’était pas la vérité et qui reste donc par ailleurs l’horizon de ma vie (car il n’y a pas de différence entre vivre c’est-à-dire être sa propre possibilité et comprendre), il faut reconnaître qu’il est à chaque fois coupé par la vérité et que c’est de ces coupures que ma vie est mienne, alors qu’il appartient constitutivement à la vie, et donc au savoir, d’être anonyme, indifférente, toujours déjà asservie aux prégnances des situations.

Le propre (par opposition à l’anonyme de tout ce que je fais par ailleurs) ne peut pas être la vérité en soi qui ne consiste en rien : il est encore constitué de savoir (une parole ou un acte posent forcément une signification) mais coupé de vérité. Une vie propre, c’est donc une vie et non pas quelque sagesse platoniciennement séparée des contingences du monde, mais c’est une vie criblée de vérité. Et nous nous approprions de plus en plus notre vie à mesure qu’elle est plus marquée des impossibilités. D’où ce paradoxe que c’est en quelque sorte quantitativement que notre vie s’approprie : plus y a en moi d’impossibilités d’être moi et par là de lieux où je m’autorise de moi, plus je suis moi – alors que par ailleurs je suis forcément celui que n’importe qui aurait été à ma place, je suis réellement n’importe qui. En vérité je suis une multiplicité aussi impensable que la pensée est extérieure à la réflexion, mais en réalité je suis un seul, moi, toujours moi, c’est-à-dire n’importe qui.

Ainsi respecte-t-on la distinction du vrai et du réel en reconnaissant la partialité de la vérité : c’est toujours localement que je m’autorise de moi, jamais souverainement. Ainsi respecte-t-on aussi son caractère juridique puisque la marque se définit de son inconsistance, n’étant aucun élément réel surajouté à un réel préalable pour le convertir en vrai, mais l’opérateur inconsistant de sa distinction. Et certes, ce qui opère une distinction sans qu’elle puisse jamais s’entendre comme une différence, il faut le dire juridique, puisqu’il produit un effet de droit alors que lui-même, en fait, n’est rien. Voilà en somme comment on peut répondre à la question " qu’est-ce qu’être vraiment soi ? " : c’est vivre non pas surtout dans la vérité, comme si ce terme désignait un état ou un statut qu’on pourrait acquérir (or nous savons que l’idée même de sagesse est une imposture), mais c’est vivre dans le crible de la vérité : sans soi et par ailleurs sans rien comprendre.

J’arrête ici pour aujourd’hui, et je vous remercie de votre attention.

 

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