Cours du 11 avril 2003

 

Apprendre à vivre (11) : La notion de désinvolture (1)

 

Aujourd’hui nous allons prendre notre problème général par son envers : à la question des " leçons de vie ", à celle de la méditation, à la distinction de ceux qui nous imposent le respect et auxquels nous sommes définitivement redevables d’une marque qui nous donne littéralement à nous-mêmes, nous allons substituer la question de la désinvolture. C’est exactement la même question : celle de la définition de la vraie vie à partir de la reconnaissance du vrai et celle de ses effets – à ceci près que nous l’abordons aujourd’hui par la négative. La désinvolture s’entend en effet d’abord à partir de la décision non pas qu’il n’y aura pas de vrai mais qu’on ne le reconnaîtra pas.

 

En prendre à son aise avec la vérité

La désinvolture semble une qualité morale liée à la liberté : à l’encontre de celui qui, pris par l’esprit de sérieux et le conformisme, se soumet à des autorités dont seul fondement est qu’elles soient admises comme telles, celui qui fait preuve de désinvolture montre qu’il n’est pas dupe et que tout ce qui soumet les autres ne compte pas pour lui.

La désinvolture est séduisante, opposée qu’elle est aux pesanteurs de l’esprit de sérieux et du conformisme habituel des opinions : elle représente la légèreté de celui pour qui les choses ne sont pas lourdes et pour cette raison elle est esthétiquement proche de la grâce. Qu’est-ce qu’un danseur, en effet, sinon un corps qui est désinvolte envers la pesanteur ? Celle-ci importe toujours (il ne se met pas à marcher au plafond) mais la liberté du danseur, dont il faut nommer grâce la phénoménalité, est précisément qu’elle ne compte pas. Le considérant, lui, nous parlerons donc de grâce, mais considérant son rapport à ce qui s’impose à tous dans la lourdeur des choses et des corps, nous parlerons de désinvolture. A chaque fois que nous rencontrons la grâce, nous pouvons ainsi opérer un retournement et considérer l’objet comme l’objet même de la désinvolture : que par exemple le chef de l’Etat gracie un prisonnier et il sera presque impossible aux policiers qui auront éventuellement risqué leur vie pour l’arrêter ainsi qu’aux magistrats qui auront longuement instruit son procès, de ne pas parler de désinvolture. Les propos désinvoltes tiennent de cette réciprocité de l’objectif (désinvolture) et du subjectif (grâce), et c’est d’elle qu’ils tiennent leur caractère séduisant, plaisant, dégagé. Si la grâce est le réel de la liberté, la désinvolture en donnerait l’imagination.

On n’ignorera bien sûr pas la relativité du jugement de désinvolture : dans l’exemple précédent, ce sont ceux dont le travail est ramené à rien qui voient de la désinvolture là où on peut tout au contraire apercevoir la donation paradoxale d’un surcroît de consistance (c’est de n’être pas absolue et définitivement inexorable que la justice est forte comme institution humaine). Pareillement ceux qui sont indifférents à ce qui compte pour nous susciteront en nous le sentiment qu’ils sont désinvoltes, parce que nous n’aurons pas fait l’effort de réflexion de reconnaître que ce qui nous rend sujet peut être, s’agissant d’eux, un simple élément (éventuellement très important) du monde. Et certes tous les autres sont désinvoltes relativement à ce qui nous fait exister – comme nous le sommes nous-mêmes à leurs yeux. L’artiste par exemple aura un rapport désinvolte à ses obligations de citoyens, bien que par ailleurs (mais justement : tout est là) il reconnaisse que la citoyenneté compte dans l’existence commune que tout être humain mène forcément avec les autres. De la même manière, le financier qui n’est pas forcément une brute inculte aura un rapport de désinvolture avec l’art, qui sera comme un supplément d’âme dans une vie qu’il aura par ailleurs complètement asservie à la symbolique sociale (que l’art, c’est-à-dire la distinction pratique de la vérité et de la réalité soit quelque chose dont on dise qu’elle importe, voilà le désinvolte !). Or du point de vue de ceux qui sont institués dans leur vérité de sujets par quelque chose à quoi les autres ne reconnaissent que de l’importance, il faut bien admettre que ces autres en prennent à leur aise avec la vérité. Bref, un premier niveau de réflexion nous oblige à reconnaître qu’on peut faire à chaque fois de la chose qui compte pour nous le principe même de la vérité, et par là même sincèrement constituer l’attitude d’autrui en désinvolture.

Il n’en reste pas moins qu’on a reconnu dans la désinvolture l’attitude qui consiste à en prendre à son aise avec la vérité, la question du jugement concret étant de savoir si cette reconnaissance est seulement un effet d’étrangeté (je dirai par exemple que les artistes sont désinvoltes avec la question de la vérité : ils vivent dedans et ne font généralement pas l’effort de lire les ouvrages que les théoriciens ont consacrée à cette notion !), ou si elle est véritablement une décision, celle du refus positif si l’on peut dire, d’avoir une conduite qui soit entée sur la reconnaissance du vrai. Puisqu’on l’interroge non pas comme signification éventuellement projective voire fantasmatique mais comme comportement, il faut convenir de réserver ce terme à un certain mode de responsabilité : la responsabilité de l’irresponsabilité. Car opter pour la désinvolture, c’est avant tout refuser de répondre de soi (de ses jugements, de ses conduites…) devant le vrai. En quoi on peut dire plus simplement que c’est refuser de répondre de soi, puisqu’il n’y a finalement jamais de réponse, en termes d’éthique, qu’envers le vrai. On peut nommer " désinvolture ", au sens strict, le refus de cette responsabilité.

Tout le monde n’est pas en position de refuser de répondre de soi : il faut le pouvoir et donc ne pas se trouver dans une situation où l’on aurait vraiment à s’autoriser de soi. Celui qui parle d’autorité (c’est-à-dire en première personne, en impossibilité à soi) ne peut pas être désinvolte alors que celui qui est n’importe qui, justement pour cette raison, l’est de toute façon déjà.

 

L’existence en troisième personne est la désinvolture même, y compris dans ses manifestations les plus sérieuses et les plus responsables, les moins désinvoltes. Car être sérieusement administrateur, pharmacien ou notaire, c’est refuser sérieusement la nécessité éthique inhérente à l’impossibilité qu’on est pour soi-même ! Autrement dit, c’est mener une vie dans laquelle ne compte pas qu’on soit la première personne, soi-même et non pas n’importe qui, puisqu’on s’identifie à une fonction dont la définition même est qu’elle admettre n’importe quel titulaire dès lors qu’il aura la qualification requise (laquelle qualification et à la portée de tout le monde : il suffit d’étudier). La désinvolture et la trahison de soi, éthiquement, sont le même, puisqu’il s’agit d’en prendre à son aise avec sa propre vérité. Inversement l’écrivain qui gagne sa vie comme surnuméraire au service des cartes grises de la préfecture, s’il a inconditionnellement le devoir de bien accomplir sa besogne et ne saurait moralement arguer du caractère exquis de sa sensibilité pour ne pas mériter jusqu’au dernier centime de son salaire, peut éthiquement récuser ce que nous devons dès lors nommer la désinvolture d’être sérieux. On l’a déjà dit à propos de la morale, qui commande à chacun d’agir expressément en tant qu’il est n’importe qui alors même que la vérité personnelle d’un sujet s’entend à l’encontre de cet indéniable statut. Peut-être une notion marginale du discours lacanien, celle du " cynique " (dans la trilogie du " cynique ", de la " canaille " et du " débile "), éclaire-t-elle ce paradoxe. Utilisons-la en disant que contre toute morale et donc de manière inexcusable il arrive à celui qui a été analysé et qui est en quelque sorte passé de l’autre côté du miroir (qui ne se prend plus pour son moi, et ne reconnaît dès lors plus vraiment les autorités qui y sont attachées), de laisser la besogne aux autres ! L’exemple de l’écrivain est à mon sens bien plus prégnant, philosophiquement. De toute façon, ce tourniquet du sérieux et de la désinvolture (il y a un niveau où le sérieux moral est la désinvolture éthique, et inversement) vérifie à chacun de ses moments qu’on nomme désinvolture la décision d’en prendre à son aise avec la vérité, et c’est ce qui compte ici.

L’adolescent est volontiers désinvolte envers ses parents, les autorités scolaires, les représentants de l’ordre social, les valeurs établies (par exemple il proclamera l’arbitraire et donc la fausseté des classifications " bourgeoises " pour lesquelles Racine est très supérieur à Boris Vian). Le seront aussi beaucoup d’ayant-droit de la protection sociale, qui pensent que tout leur est naturellement dû comme si ce qu’ils reçoivent en prestations n’avait pas son origine dans le travail, l’ingéniosité et la souffrance des autres. On pourrait mentionner d’autres catégories du même ordre, dont l’ensemble regrouperait tous ceux qui sont dans la situations d’être pris en compte par les autres mais de ne pas compter eux-mêmes. Et certes, il est narcissiquement tentant, quand on ne compte pas, d’affirmer que rien ne compte ; il est encore plus tentant quand on ne vaut soi-même pas grand choses (on ne possède aucun talent particulier, on n’est pas très instruit, on ne travaille guère…) de proclamer que tout se vaut – et de rationaliser ses cataplasmes imaginaires en répétant que tout est finalement arbitraire et convention (" tout cela est très subjectif ", disent les élèves qui refusent d’entrer dans les raisons des auteurs qu’on voudrait leur faire lire, c’est-à-dire qui refusent de devenir capables de jugement). Au sens de la décision d’irresponsabilité n’est donc pas désinvolte qui veut : la désinvolture est la première forme du ressentiment (dont on approfondirait nietzschéennement la notion en pensant spécifiquement qu’on soit désinvolte envers le temps – mais c’est une autre question).

Impossible en somme d’être sincèrement désinvolte : de même qu’il faut savoir qu’un homme n’est pas un chien pour le traiter comme un chien (Sartre, à propos du racisme), il faut savoir que tout ne se vaut pas pour se conduire comme si tout se valait, et il faut avoir admis l’autorité du vrai pour dénier qu’il y ait aucun vrai qui fasse autorité. Car pour poser qu’il y a seulement des importances et que rien ne compte, il faut avoir déjà admis que les importances n’étaient telles qu’en fonction d’une autre réalité, dès lors sans importance… C’est seulement de l’extérieur qu’on peut parler honnêtement de désinvolture, quand on reconnaît en soi-même ou chez les autres l’attitude qui ramène la valeur à l’insignifiance, les égards à la convention, le talent au hasard, le sérieux à la vanité, pour la seule raison que tout cela relève d’un domaine où ce qui compte pour nous n’est pas engagé. (Mais il existe bien sûr des domaines, par exemple la citoyenneté pour l’artiste dont je parlais plus haut, dans lesquels il est impossible à la réflexion d’admettre qu’on dise qu’ils ne comptent pas.)

En quoi se dédit la corrélation de la grâce et de la désinvolture : si on ne peut être gracieux qu’à ignorer qu’on l’est (une jeune fille qui se sait gracieuse et qui agit comme telle n’a plus qu’un comportement hystérique), on ne peut être désinvolte qu’à vouloir l’être et qu’à en rajouter sur ce vouloir. Subjectivement donc la désinvolture est un mensonge, et objectivement elle est un déni : déni de la valeur, de l’autorité, du travail, etc. bref de la vérité.

J’introduis donc mon étude en définissant la désinvolture comme la liberté qu’on prend à l’égard de la vérité.

Et cette définition ne peut elle-même s’entendre à ce que nous ayons reconnu alors qu’il n’y a originellement de liberté que donnée par le vrai auquel, par principe, on peut seulement avoir raison d’être ordonné… C’est d’avoir la vérité elle-même et comme telle pour déni que la désinvolture est le " crime des crimes ".

 

Ne pas s’embarrasser avec l’origine

Si la désinvolture est un comportement, elle s’adresse à un certain objet, au sens le plus large du terme : c’est forcément un objet qui fait autorité dont on doit dénier qu’il le fasse (et il est certain en ce sens que la désinvolture n’est jamais loin de l’irrespect), un objet dont l’examen du terme même devrait nous permettre de saisir la spécificité.

Le dictionnaire, corroborant un simple examen de la manière dont le mot est formé, apprend que le terme vient de l’italien desinvolto qui signifie développé, dégagé. Littéralement donc, la dés-involture serait l’action de dégager et, si l’on veille à la littéralité des termes, renverrait à une é-volution, qui est aussi un dégagement. Mais là où l’évolution se donne pour un devenir par engendrement des formes et donc, à la réflexion, pour le dégagement progressif d’une forme apparaissant par après et d’une façon toute imaginative comme le sujet final du procès dont elle résulte (par exemple on peut parler de l’évolution qui a conduit de la " soupe primitive " à l’homme), la dés-involture serait le fait d’un sujet déjà constitué (ou se croyant tel) qui se dégagerait de lui-même de ce qui apparaît dès lors comme une gangue faite de conditions mortes et désormais sans vérité. Bref, pour le dire familièrement, la dés-involture peut s’entendre comme le fait de ne pas s’embarrasser de ce dont pourtant on résulte et on la déterminerait subjectivement en disant qu’elle consiste à se croire autorisé à le faire à cause de la distance qu’on a eu la possibilité de prendre relativement à cela dont on est soi-même issu. Je synthétise donc en définissant la désinvolture comme le fait de ne pas s’embarrasser avec l’origine.

L’usage ne me semble pas contredire cette compréhension, tant dans sa dimension laudative que péjorative. Avoir de l’esprit suppose en effet une certaine désinvolture de la parole : le mot d’esprit, qui est un " bien dire " de l’inconscient, est en général d’autant plus apprécié qu’il est irrévérencieux et qu’il permet de dire (en n’ayant justement pas eu la grossièreté de l’avoir dit) son mépris ou sa haine envers ce qu’il est convenu de respecter ou d’aimer. Avoir de l’esprit, le sens du bon mot et de la répartie qui fait mouche, est une qualité sociale magnifique dont notre époque, étrangère à l’art de la conversation, ne garde qu’un souvenir estompé et lointain. Mais la désinvolture qui contribue tant au plaisir de l’esprit (et a dû permettre des chefs d’œuvres dont nous n’avons pas idée) est par là même déjà une mauvaiseté, ouvrant au caractère péjoratif de sa compréhension puisqu’elle récuse, sous les apparences du contraire plaisamment marquées comme telles, la nécessité d’aimer ou de respecter. Que cette récusation soit grossière, et la différence n’est plus que d’éducation : à l’élite la désinvolture de l’esprit, au peuple celle des manières – mais à chaque fois l’objet est le même.

 

L’objet de la désinvolture

L’objet, je viens de le dire, c’est ce qu’on doit respecter ou aimer ; et l’examen précédent a fait reconnaître que cet objet devait aussi s’entendre au sens de l’origine, ou plus exactement, l’origine n’étant rien (on ne la confondra ni avec le fondement ni avec le commencement), comme ce qui reste de l’origine.

 

L’objet de la désinvolture, donc, c’est le reste de l’origine.

En termes subjectifs, cela revient à dire que la désinvolture n’est pas le contraire du respect, mais de la piété, puisque c’est ainsi qu’on nomme le sentiment spécifiquement adressé à cet objet très particulier qui est chu de l’origine, et dont la désignation paradigmatique serait donnée par le terme de reliques.

Concrètement donc, et au-delà de la simple mention de l’origine, on dira que la désinvolture consiste à ne pas s’embarrasser avec les reliques.

Or le trésor, je le dis, est forcément constitué de reliques. Pour me situer dans le cadre des réflexions précédentes, je donnerai de la notion la présentation subjective suivante : est désinvolte celui qui saccage son trésor. Voilà bien en quoi la question de la désinvolture est l’envers de celle de la vraie vie.

L’attitude désinvolte a pour signification qu’il y a seulement des choses plus ou moins importantes, et que dès lors rien ne compte – ou plus exactement elle a pour signification l’idée qu’il faut récuser jusqu’à la distinction même de ce qui compte, relativement à ce qui importe. L’objet de la désinvolture sera par conséquent le distingué comme tel qu’il faudra dès lors traiter comme un indifférent, comme une réalité banale qui aurait aussi bien pu ne pas être ou être autrement constituée. Car le distingué, nous le savons, opère la distinction : le vrai se reconnaît à l’effet de vérité, qui est la distinction.

Rien de ce qui est distingué, et qui par là fait autorité (impose le respect) c’est-à-dire distingue, ne doit être reconnu comme tel, quand on est désinvolte : il faut que, l’ayant reconnu malgré soi, on fasse expressément comme si de rien n’était – et donc comme si l’on n’était pas divisé d’avec soi

Cependant cette définition est insuffisante, car elle conduirait à confondre la désinvolture avec l’absence de respect : il faut penser le distingué non pas dans sa réalité mais dans son effet de distinction, ou plus exactement (parce que cet effet est l’autorité et donc, réflexivement, le respect), dans son rapport à quelque chose dont la désinvolture prétend avoir le droit de ne pas tenir compte. Or de quoi pourrait-on légitimement ne pas tenir compte, sinon de ce qui n’est littéralement rien mais dont le distingué, qu’il faudra donc dénier pour cette seule raison, tient sa distinction ? Je pose la même question en demandant ce que c’est qu’opérer la distinction. Et je réponds : c’est faire origine.

Dans la désinvolture, c’est par conséquent la question de l’origine qui se trouve expressément récusée. Non pas ignorée mais bien récusée, puisqu’on n’est désinvolte qu’à la condition de refuser d’avoir des égards envers ce qui n’est pas causé comme important, et donc envers ce dont on n’est pas sans savoir qu’il est finalement la seule chose qui compte. Récuser non seulement l’origine, qui n’est rien, mais son effet qui est toujours un effet de distinction – par opposition à un effet de différence qui devrait forcément procéder de quelque chose (souvenons-nous de l’exemple du bourgeois distingué : c’est un bourgeois comme les autres, à ceci près qu’il est d’origine bourgeoise).

La question de la désinvolture, quant à son objet, est par conséquent celle du reste de l’origine envers lequel il s’agira expressément de n’avoir aucun égard, notamment réflexif… Tout ce qui fait autorité a figure de relique : c’est toujours quelque chose qui est tombé de l’impossible, et qui en témoigne dans le champ du possible, là même où l’impossible est précisément impossible. La désinvolture est le refus de voir ce témoignage : " mais de quoi parlez-vous donc, puisque l’impossible est impossible !? ".

Chu de l’impossible, l’objet auquel il s’agira de refuser tout égard ne pourra prétendre y avoir droit : pour qu’il y ait des raisons, il faudrait que l’impossible ne fût pas l’impossible mais seulement une sorte de possibilité, éventuellement rare, mystérieuse et paradoxale (une " révélation divine ", un " don naturel ", par exemples).

Ainsi qu’il appartient d’une manière générale au ressentiment, la désinvolture est une bonne conscience : il n’y a pas de raison d’avoir des égards ! Et sa force est de pouvoir l’établir, puisqu’il n’y a par définition que la réalité, laquelle est comprise comme le tout de ce que nous pouvons apercevoir – tout hors de quoi il n’y a rien, par définition, rien dont on puisse s’autoriser pour faire des distinction là où il est évident qu’il n’y a pas de différences.

La tautologie est par conséquent le grand argument des désinvoltes. Le passé, c’est le passé. Les morts sont morts. Les productions humaines sont des productions humaines. Et ainsi de suite. Elle s’acharnera donc sur l’objet qui aura comme sens de récuser l’irrécusablement tautologique. Par exemple elle s’entendra à l’encontre d’idées comme celles-ci : que nous serions en dette envers les morts, que le passé déjà happé par le néant nous demande malgré tout de le maintenir dans l’être, que des œuvres puissent donner du sens à la vie alors même qu’elles en sont les produits, et d’autres. En somme elle s’entend toujours à l’encontre du sentiment que nous puissions être obligés à des égards envers ce qui n’a aucun pouvoir d’aucune sorte d’imposer la contrainte de s’y soumettre…

C’est pourquoi la désinvolture est une bonne conscience, si l’on nomme ainsi le sentiment de celui qui estime qu’il en a assez fait, qu’il a fait ce qu’il devait et qu’on devrait bien le reconnaître. Bien sûr on reconnaît la question philosophique de l’essentielle inconsistance de la vérité, autrement dit de son irréductible distinction à toute forme de réalité. A celui qui a fait ce qu’il devait, on n’est assurément pas fondé à demander encore de faire quelque chose (" j’ai déjà donné ", dit-il au second mendiant), et pourtant nul n’est sans savoir qu’il n’a encore rien fait (répondre cela au second mendiant, c’est tout simplement refuser de donner).

On a compris que la désinvolture tenait sa force, à ses propres yeux, de demander à ce qu’on exhibe des différences qui justifieraient les égards dont elle est le refus. Or justement, ce n’est pas le différent qui a droit aux égards, c’est le distingué. Montrer que le distingué n’est différent en rien, voilà en quoi consiste l’arrogance. Il n’y a de désinvolture (envers le vrai) que comme arrogance (à l’encontre de la distinction).

Il faut répéter qu’elle est le " crime des crimes " parce qu’elle consiste à poser, pour la raison en effet irrécusable qu’il n’y a pas de vérité mais seulement de la réalité, que la vérité ne compte pas – puisqu’il n’y a que du réel !

Qu’en est-il alors de l’absolutisation de la réalité – et donc, réflexivement, du savoir ? Quelles conséquences, relativement à la " vraie " vie, implique l’idée qu’il n’y a que la vie , en nous qui dès lors serions en mesure de décider de la vérité elle-même ? Autrement dit quel est l’enjeu secret de la désinvolture ?

C’est ce que nous verrons dans la seconde partie de cette étude.

Je vous remercie de votre attention.

 

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