Cours du 9 mai 03

 

La notion de désinvolture (3) : responsabilité et vérité

 

La désinvolture est un rapport à la vérité : son déni, puisqu’elle consiste à faire comme si la vérité n’obligeait pas, comme si notre être de sujet humain n’était pas constitué d’avoir à répondre au vrai et du vrai comme tel. Or cette constitution, on peut la nommer très simplement en disant qu’on n’est humainement sujet qu’à être responsable – et d’abord responsable d’être responsable – de la vérité, puisque toute parole ou toute action est une réponse et que c’est originellement au vrai que nous avons à répondre, là où il est. On appellera désinvolture de ne pas le faire, c’est-à-dire soit d’en rester aux exigences de la situation plus ou moins directement imposées par la recherche de la vie bonne (celle qui vaut pour n’importe qui et que nous avons donc raison de vouloir) soit d’y répondre ailleurs qu’en vérité – comme quand, pour donner le paradigme de cette désinvolture, on répond par du savoir à de la pensée. En quoi nous poursuivrons notre exploration de ce qui indique la vraie vie : non surtout celle qu’il est souhaitable de mener mais celle, parfois terrible, qui s’impose à quelqu’un pour la seule raison qu’il est lui. Etudier la désinvolture, c’est donc étudier la vraie responsabilité, celle que les " leçons de vie " nous donnent toujours à méditer.

 

Le personnel de la vérité et le réel des meilleures raisons

Par vérité au sens subjectif, on entend l’extériorité au savoir (et donc à la reconnaissance de soi : on ne pense jamais que sans y être), le lieu d’impossibilité où ce qui sera posé le sera vraiment – ce dernier terme ne renvoyant à aucune signification positive (auquel cas la vérité serait une modalité du réel) mais renvoyant à l’extrême, à l’impossibilité absolue de tout recours et d’abord à celui qui chacun est pour soi-même. Ce qu’on a fait quand on était absolument sans recours, voilà le vrai.

Etre désinvolte, c’est donc ne reconnaître aucune épreuve, mais seulement des expériences. Je le dis autrement : c’est vivre comme si l’on n’était pas marqué. Reconnaître des expériences, c’est renvoyer aux raisons et, d’être légitimées de l’expérience, aux meilleures raisons. La désinvolture n’exclut pas la réflexion, bien au contraire, mais elle exclut absolument la méditation. Cette dernière exclusion, à condition qu’on en dégage l’implicite, suffirait d’ailleurs à la définir. Les meilleures raisons s’opposent donc à la marque, au point d’impossibilité définitive à soi-même qui caractérise les éprouvés. Etre désinvolte, c’est toujours agir en déniant qu’on soit un éprouvé – c’est en rajouter sur la vie, pourrait-on dire, puisque le désinvolte pose avant tout de lui-même qu’il n’a rien d’un survivant. Or c’est là où nous sommes des survivants, et uniquement là, que nous sommes capables de vérité : par ailleurs nous sommes seulement capables de vivre, d’assurer l’essentielle médiocrité du service des biens, de ce que tout le monde a raison de vouloir.

Or c’est précisément cette alternative du réel (les meilleures raisons) et du personnel (le statut de survivant entendu comme capacité locale de vérité) que la désinvolture est pour ainsi dire constituée de récuser. La responsabilité dont elle est le déni, on a compris qu’elle était d’abord la responsabilité de cette alternative même.

J’insiste pour dire qu’il ne faut pas opposer le réel au personnel, et donc la vie bonne à la vraie vie, d’une manière simpliste, comme si l’on pouvait choisir entre les deux, alors que tout choix est, d’être par définition choix du préférable, déjà le service actuel des biens ! Rien ne serait donc plus absurde, pour penser la responsabilité, que d’opposer la réalité à la vérité en laissant entendre que la vraie responsabilité (forcément !) consiste à choisir la vérité contre la réalité, comme si la vérité était une sorte de réalité et surtout comme si la vérité pouvait être totale au sens où la vie peut toujours l’être (non pas que son dernier instant puisse faire fonction de totalisation, mais au sens où c’est la définition même de la vie de tout comprendre à commencer par elle-même – puisque le vivant est cet étant pour lequel il va en lui-même de son propre être). Or il n’y a de vérité que partielle et, avons-nous appris en réfléchissant sur l’épreuve, que locale. C’est localement que nous sommes capables de vérité (par exemple le photographe l’est au niveau du regard, etc.), alors que c’est généralement que nous sommes toujours déjà pris dans la vie. Bref, on a compris où je veux en venir : la désinvolture sera toujours le service du total non pas surtout contre le service du partiel mais contre son insistance. Là où le partiel insiste est la possibilité de la désinvolture, telle qu’elle apparaît quand nous opposons d’une part la marque et d’autre part la vie en disant que " par ailleurs " nous sommes toujours les mêmes, nous qui ne reviendrons jamais des épreuves que nous avons traversées. La désinvolture est que le " par ailleurs " fasse taire l’insistance de l’absence partielle à soi, la mort désormais localisée de celui que nous étions et qui ne reviendra pas. Le " par ailleurs " est l’ordre des choix, donc des meilleures raisons, et il faut l’entendre à l’encontre du point d’impossibilité où, d’être marqués, nous sommes vraiment nous mais forcément sans nous. Et être avec soi, ou du moins pas sans soi, est évidemment le premier des recours, celui qui exclura tout ensemble l’épreuve et le statut de survivant. Le recours est donc réel, par opposition à son impossibilité qui est personnelle.

Du même mouvement, la désinvolture est le déni de la vérité et celui de la responsabilité singulière, puisque c’est à être sans recours qu’on est vraiment responsable. En deçà, c’est toujours du savoir qu’il s’agit parce qu’on fait ce que n’importe qui aurait raison de faire à notre place (y compris avec les effets d’aliénation dont elle peut être le lieu). L’extrême qui est le lieu de la vérité est par là même le lieu de la responsabilité – ou inversement. Et de fait, ce qui se trouve posé par celui qui est sans recours ne pourra d’aucune manière être attribué à quelqu’un d’autre, et d’abord pas à celui qu’un autre aurait été à la même place.

J’ai souvent dit que cette impossibilité portait un nom, qu’il faut libérer de ses connotations romantiques : le génie. Le génie est la responsabilité absolue, et n’est rien d’autre puisque ce terme désigne uniquement l’impossibilité de la substitution personnelle, telle notamment qu’on peut la représenter à travers la procuration réelle (tel collègue pourrait faire mon travail) ou idéale (je fais ce que n’importe qui à ma place aurait raison de faire).

La désinvolture, qui consiste à faire comme si la vérité ne comptait pas, est par conséquent toujours désinvolture envers la responsabilité, et donc envers le génie propre. Impossible d’être désinvolte sans mettre expressément en avant qu’on est n’importe qui c’est-à-dire un sujet réellement entendu : " à mon âge, vous comprenez, je ne vais plus m’embarrasser avec ces questions ". Et certes, tout le monde sait bien qu’être désinvolte consiste à se conduire de manière irresponsable – à avoir pris (et non pas à prendre actuellement, bien sûr) la responsabilité de l’irresponsabilité en arguant d’un réel qui aurait depuis toujours décidé pour nous (" un homme dans ma situation, vous comprenez… "). De sorte que, de dénier la vérité forcément au nom de la réalité, il appartient originellement à la désinvolture d’être le déni de soi au profit du réel – le déni de son propre génie c’est-à-dire tout simplement de sa propre singularité personnelle au profit de sa particularité réelle.

Contre le personnel, dont la notion est déjà celle de l’obligation et de la responsabilité (ne confondons pas la personne, sujet de droit, et l’individu, sujet de fait), la désinvolture sera d’en appeler au réel non pas comme un fait mais toujours comme une excuse ou plus exactement comme un autre sujet, un sujet irrécusable et absolu (" je suis jeune, et toutes ces histoires de fidélité n’ont de sens que pour les vieux "). Il n’y a pas de différence entre être désinvolte et en appeler à la réalité (donc au savoir) pour récuser une obligation, dont la réflexion établit forcément l’inconsistance non pas certes universelle mais particulière puisque c’est toujours dans sa détermination concrète (par exemple je n’ai plus envie de voir la personne à qui j’avais donné un rendez-vous) que le sujet désinvolte s’autorisera à agir en irresponsable c’est-à-dire comme s’il ne l’était pas (" d’accord, j’ai donné ma parole ; mais je me suis laissé emporter par un enthousiasme passager ; et puis les paroles s’envolent, n’est-ce pas ? ").

C’est par conséquent le même d’être désinvolte et de mettre en avant des excuses qui sont toujours des mensonges, surtout si elles sont réelles puisqu’elles attestent alors expressément du déni de la responsabilité personnelle dans l’appel à l’irrécusable réel : " je n’y suis pour rien : c’est la réalité qui en a décidé autrement ".

Responsabilité et vérité sont comme l’envers et l’endroit d’une unité qu’on pourrait signifier par l’idée d’être vraiment soi. Il faut nommer désinvolture le négatif de ce nouage qu’il faut comprendre comme celui du personnel au local d’une part, et du réel au total d’autre part. Penser la désinvolture revient par conséquent à penser depuis son envers une vie qui soit vraiment celle de son sujet : une vie personnelle, ce ne peut pas être une alternative simple à la vie bonne parce que ce n’est pas une vie du tout. Je l’ai souvent dit et je le répète encore : le sublime est une imposture, de sorte que l’opposition de la vraie vie à la vie bonne, qui recouvrirait celle du sublime au trivial est un non sens : le sublime n’est pas l’autre du trivial, mais c’est dans le trivial lui-même l’indication qu’il n’est pas la vérité. La responsabilité ne sera jamais celle de choisir la vraie vie contre la vie bonne parce qu’on aurait seulement l’opposition de deux ordres de raisons mais de reconnaître seulement que le vie bonne n’est pas la vraie vie. Mais il n’y a pas d’autre vie souhaitable que la vie bonne, évidemment. Mais c’est désinvolture et donc trahison de soi (si la première responsabilité porte sur soi comme sujet responsable) que d’en rester à cette vie qui est celle des excuses réelles.

 

Désinvolture et responsabilité : que sa nécessité soit sa contingence, ou que sa contingence soit sa nécessité

La vie ayant à être bonne n’est pas la vraie vie et c’est désinvolture que faire semblant de l’ignorer justement parce qu’on a raison de faire semblant de l’ignorer, l’inconsistance du vrai étant irrécusable. La désinvolture ne réside pas dans l’ignorance ni dans le semblant de l’ignorance mais dans la légitimité de ce semblant. Je viens de le dire : il n’y a pas d’autre vie à vivre que cette vie ayant à être bonne.

Tel est en effet le désinvolte qui a reconnu la vérité comme telle, c’est-à-dire dans l’impossibilité qu’elle soit une sorte de différence et donc dans l’impossibilité qu’elle puisse jamais constituer un argument permettant de choisir un type de vie (la " vraie ") à l’encontre d’un autre (la " bonne ", celle que tout le monde a raison de souhaiter). La désinvolture est cette impossibilité en quelque sorte actée.

Vouloir que tout soit seulement réel, comme le fait le désinvolte qui souligne que, comme différence entre le réel et le vrai, il n’y a rien, c’est décider que tout est contingent ; et c’est décider aussi que tout est nécessaire, les deux propositions étant articulées, bien sûr, par la réflexion. Certes, dès que je me penche sur mon passé, je suis forcé de constater que toute ma vie et aussi tout ce qui l’a conditionnée dans sa réalité depuis l’indéfini commencement des univers devait être ce qu’elle a été pour s’accomplir à cet instant, où je mets un point final à cette phrase. Je puis prendre la moindre " rognure d’ongle " et en faire le sujet rétrospectif et irrécusable de la nécessité cosmologique dans son ensemble. Tout le monde sait cela. Eh bien la désinvolture consiste à s’en tenir à cette vérité triviale posant d’une part que rien ne sort de la contingence donc de l’insignifiance, et d’autre part qu’on ne peut pas aller contre ce qui devait être (par exemple une brusque lassitude), le rapport du sujet à lui-même en étant l’indication expresse : " que voulez-vous, je suis comme ça, moi ! ". Je le dis autrement : rien ne sera respecté et on a d’avance toutes les excuses. Voilà comment on peut expliciter la décision originelle d’irresponsabilité envers la responsabilité qu’on appelle désinvolture.

La question de la vérité relativement à quoi il y a responsabilité et donc à l’encontre de quoi il y a désinvolture, on peut donc la poser à partir de l’opposition de la réflexion (effet de savoir) et de la méditation (effet de vérité) en disant qu’il appartient à celle-ci de reconnaître le contingent comme nécessaire puisqu’on médite forcément sur ce qui nous a d’une manière ou d’une autre inspiré du respect qui fait reconnaître une nécessité au-delà de toute réalité (à commencer par celle qu’elle pourrait constituer par elle-même – raison pour laquelle j’ai souvent dit que la position sublime était une imposture), et à celle-là de reconnaître le nécessaire comme contingent puisque ce qui s’impose ne le fait jamais que factuellement c’est-à-dire, précisément, de façon contingente.

Toutes les excuses que j’ai d’être ce que je suis attestent de la nécessité que je le sois et par là même de l’insignifiance que je le sois donc de mon irresponsabilité à l’être. Tel est le principe de la désinvolture qui consiste paradoxalement à dénier qu’on soit le sujet des liberté qu’on prend avec la nécessité toujours déjà engagée d’être sujet

Pas de différence par conséquent entre l’irrécusable de ma détermination subjective et le fait que je ne sois finalement fait que de toutes les excuses qui, depuis l’instant de ma conception jusqu’à maintenant, ont exclu que je sois autre chose qu’elles. Evidemment, la désinvolture consiste à prendre cette vérité dans son sens positif, et la responsabilité dans son sens négatif : je ne suis rien que l’ensemble de mes excuses, certes, mais par là même j’atteste qu’elles ne comptent pas. C’est ce " par là même " qu’on est désinvolte de ne pas apercevoir.

Inversement, il faut nommer responsabilité la conversion subjective, en tant qu’elle a toujours déjà été opérée, du contingent en nécessaire.

Car qu’est-ce qu’être responsable, avant tout, sinon être le sujet d’une vie dont on réponde ? Mais il va de soi que l’on n’est pas réellement le sujet de ce qui nous a fait sujet : c’est la définition même du procès de subjectivation que son sujet n’apparaisse qu’à la fin, puisqu’il en est le résultat. Mais précisément : c’est un sujet qui apparaît, et non pas une chose – un sujet qui ne peut donc qu’être le sujet de son propre devenir-sujet, puisque justement c’est le sien !

C’est qu’on mélange souvent les deux sens de la responsabilité, celui qui renvoie à la réalité et celui qui renvoie à la vérité : le premier fait du sujet une sorte de cause (paradigmatiquement : être responsable d’un dommage causé à autrui) alors que le second renvoie à la question de la réponse, en tant qu’il n’y a de réponse juste qu’à déplacer – ce qui sera précisément l’acte subjectif de répondre, en plus de l’importation de savoir dont la question est l’exigence – les a priori de la question. Si nous prenons l’exemple de ce dont nous pouvons le moins être sujet au sens réel, notre date de naissance et donc notre âge actuel, on verra bien qu’au sens véritatif on en est responsable : assurément, d’un point de vue tout abstrait je souhaiterais être plus jeune, mais d’un point de vue concret, la vie que je mène, celle dont je suis sujet, se définit de n’être pas plus une vie de vieillard qu’une vie de jeune homme – positions que je puis certes adopter (il y a des gens de cinquante ans qui s’habillent comme des adolescents et singent les tics de langage correspondants – et d’autre au même âge qui sont tout occupés de leur taux de cholestérol et qui se sont déjà fermés au monde) mais uniquement d’une manière mensongère. A chaque instant et sans même pouvoir y penser, j’assume donc mon âge d’une manière qui n’est pas simplement objective (qu’il me plaise ou non je suis bien obligé de faire avec) mais qui est expressément subjective, au sens où elle est éthique (décider de soi) et même morale (tenir compte ou non de la nécessité représentative – par exemple être honnête ou malhonnête).

Un autre exemple le montrera peut-être encore mieux, qui est celui des parents. Si la désinvolture est la désubjectivation de sa propre nécessité, elle consistera à se penser soi-même et surtout à se conduire comme étant le résultat d’une enfance dont eux étaient sinon coupables au sens où il est rare que des parents veuillent expressément faire du mal à leurs enfants, du moins responsable au sens où, forcément, ils nous ont si mal faits. Et de fait, je ne puis nier que si mes parents m’avaient fait une autre enfance, je serais différent et probablement meilleur que je ne suis. Inversement, la responsabilité consistera à reconnaître que cette enfance, dans laquelle nos parents ont été si importants, c’est la nôtre : celle dont nous sommes sujet. D’où cette formule par laquelle il est arrivé à certaine psychanalyse de se terminer : " finalement, on a les parents qu’on mérite". En quoi, soit dit en passant, on voit que la psychanalyse est une éthique puisqu’on peut y entrer pour se plaindre de ses parents et qu’on peut en sortir en reconnaissant que, quels qu’ils aient pu être, cela n’affecte en rien notre absolue responsabilité de nous-mêmes, non seulement au présent au sens où nos défauts ou nos qualités sont nos manières personnelles d’exister et non pas l’effet d’une éducation faite par d’autres (c’est ce qu’ils sont en réalité mais pas en vérité – autrement dit ça ne compte pas) ; ou au futur au sens où on ne pourra pas attribuer les bêtises qu’on fera à la mauvaise éducation qu’on a reçue (idem) ; mais même (on pourrait presque dire " surtout ") au passé : c’est bien moi qui ai eu cette enfance, dont je suis par là même absolument responsable et que je ne puis sans mentir attribuer à personne d’autre. Car si la responsabilité est bien celle d’être responsable, on peut dire que celui qui vient se plaindre d’avoir eu les parents qu’il a eus n’est qu’un désinvolte, irresponsable qu’il se fait être de la manière dont il est actuellement sujet, puisqu’il désigne d’autres personnes comme les sujets de cette responsabilité première ! Dans sa vie et selon lui, c’est la cause et non le sujet qui compte ; or une cause ne compte jamais (comme on le voit de ce que toute excuse soit toujours un mensonge, surtout si elle est réelle), puisqu’elle relève du savoir et non de la vérité : elle importe seulement.

Si donc le sujet responsable, d’avoir d’abord à l’être de la responsabilité elle-même, est sujet de la nécessité qui l’a fait sujet par opposition au sujet désinvolte qui s’appuie sur l’irrécusable réalité pour s’exonérer de cette responsabilité originelle (il est ce qu’on a fait de lui – ce qu’en effet nul ne peut contester), alors on peut dire que la responsabilité consiste à faire de sa contingence (être né tel jour, garçon ou fille, dans telle famille riche ou pauvre, française ou étrangère, etc.) sa propre nécessité puisqu’elle est la modalité même de sa responsabilité, dont la responsabilité consiste précisément à être responsable. La désinvolture consiste au contraire à faire de sa nécessité sa propre contingence.

On définira donc la désinvolture, si l’on est d’abord responsable d’être responsable, par la décision originelle d’inverser la distinction de ce qui compte et de ce qui importe.

Est désinvolte celui qui en reste à l’ordre des importances. Et certes, il y a des choses qui sont très importantes ! Pour lui, ce qui compte, n’important pas, ne mérite donc aucun égard – aucun de ces égards qu’il serait impossible de justifier. Celui qui, fixé sur les importances, et est donc sans égard envers ce qui compte pour l’excellente raison que rien ne saurait justifier qu’on agisse autrement, je dis qu’il perd son âme.

En quoi nous découvrons l’enjeu secret de l’opposition entre la désinvolture et la responsabilité – si l’on n’est originellement et finalement responsable que de ce qui compte, le paradoxe étant alors que la vraie responsabilité autorise à être désinvolte envers ce qui importe et ne compte donc pas (la carrière, l’agent, le prestige et tous les biens que chaque situation désigne comme plus ou moins importants) et à quoi on perdrait son âme de se vouer.

D’où cette ultime conclusion que je vous laisse méditer jusqu’à la prochaine fois : si être désinvolte, c’est être en train de perdre son âme, alors c’est de l’âme qu’on est vraiment responsable. Tout le reste n’est que désinvolture.

Je vous remercie de votre attention.

 

Retour en haut de cette page