Cours du 12 décembre 03

 

Le paradigme de l’impardonnable

Les énigmes sont des exigences de réponses et donc de savoir, mais leur distinction tient à l’impossibilité que ce savoir compte. Cela signifie qu’il y a quelque chose de fou dans l’énigmatique, alors même qu’il s’inscrit expressément dans l’ordre de la raison – puisque l’énigme est une exigence de savoir sur quoi il n’est jamais question de céder (on ne la confond pas avec l’aporie), mais que ce savoir ne doit finalement pas donner lieu à une réflexion : uniquement à une méditation.

La folie du savoir, qui le rend énigmatique, c’est l’impossibilité que le sujet auquel il sera approprié puisse jamais s’entendre selon l’habituelle démission de l’ " en tant que ". Les savoirs communs ne sont pas fous parce qu’ils sont ancrés dans la constitution eidétique de leur sujet : quand il parle c’est " en tant que " médecin, professeur, épicier ou auditeur à la cour des Comptes, autrement dit comme sujet ayant toujours déjà abdiqué l’originalité qui le caractérise par principe, non pas de nature mais par ceci qu’on n’est précisément sujet que là où le savoir manque ou, si l’on préfère, parce qu’on n’est sujet qu’à n’être pas n’importe quel sujet. L’énigme est un savoir sans savoir : celui de cette distinction, alors que tout savoir l’est de la différence. Alors qu’une différence fait réfléchir, une distinction fait méditer. Et il n’y a jamais d’énigme que de la distinction.

Il n’y a qu’une seule distinction, celle du réel et du vrai ou, réflexivement présentée, celle du savoir et de la vérité. Aucune différence ne les oppose, qui donnerait lieu à une réflexion mais seulement un irrécusable d’inconsistance dont témoigne le sentiment de respect et donc, par après, la méditation. Rien ne peut être énigmatique sans inspirer en même temps le respect, même si la réalité en question se trouve mise par la réflexion au ban des choses que n’importe qui aurait raison de trouver respectables (celles qui manifestent ou indiquent la dignité). Les réalités respectables peuvent donc surprendre quant à ce caractère, voire même scandaliser.

Je vous en indique le paradigme, certes paradoxal : l’impardonnables.

 

L’impardonnable, ou le savoir d’un respect fou..

On entend souvent parler des apories du pardon, et c’est une tarte à la crème de la philosophie de rappeler que la question du pardon ne se pose qu’à propos de l’impardonnable. Certes : ce qui est pardonnable l’est par là même déjà en droit, sinon en fait. Mais ceux qui brillent en énonçant ce paradoxe oublient généralement de répondre à la seule question qui compte, celle de l’impardonnable lui-même, ou alors ils se perdent en considérations dilatoires à son propos (et certes, le sempiternel rappel à la nécessité d’ " interroger la question " est une attitude bien commode : il dispense à chaque fois d’y répondre ! ). Or l’impardonnable est éminemment énigmatique, et c’est à le reconnaître qu’on peut non seulement dire en quoi il consiste, comme je vais le faire, mais surtout à penser la folie qui est inhérente à l’énigme, dont la méditation est la prise en compte subjective.

L’impardonnable, ce n’est pas du tout ce qu’on n’est pas capable de pardonner. On ne peut pas soulever un poids de cent kilos, mais on sait que ce n’est pas impossible en soi. De la même manière, il peut arriver qu’on reste dans l’incapacité de pardonner, que ce soit à jamais au dessus de nos forces. Mais cela ne concerne pas l’impardonnable, puisqu’une personne plus généreuse ou plus avancée spirituellement que nous, dans des circonstances analogues, pourrait le faire. L’impardonnable renvoie au contraire à la vérité de celui qui a fait le mal : en le faisant, il était dans une position juste par rapport à lui-même – ce qui est très rare. Par exemple, et pour citer un moment canonique de notre histoire, on pourrait éventuellement pardonner à un délateur, si on en trouve un jour la force, parce qu’on peut finir par admettre qu’en commettant son crime il n’était pas dans sa propre vérité. Mais l’idée de pardonner aux nazis n’a aucun sens, quand bien même on en trouverait pour regretter les crimes qu’ils ont commis.

D’ailleurs, et contrairement à ce qu’il en est d’autres abominations politiques révolues, on n’en trouve pas ! Et je suis étonné qu’on ne se demande pas pourquoi – d’autant que nos sociétés démocratiques et post-modernes éprouvent une volupté particulière à organiser périodiquement des concours de repentance auxquels n’importe qui se doit de participer. Mais c’est peut-être, paradoxe suprême pour cette idéologie du comble de la semblance et de la grégarité, qu’il n’est désormais plus possible aux nazis, s’il en survit encore quelques-uns, de s’identifier à ce sujet qu’on appelle précisément " n’importe qui " - ce sujet qui n’est rien d’autre que son propre effacement derrière une place qui est seule à compter, puisqu’il fait précisément ce que n’importe qui, à sa place, aurait fait. Je le dis autrement : l’abominable n’est pas un lieu contingent pour le nazi, dont certains pouvaient par ailleurs (c’est-à-dire là où ça ne compte pas) être de bons voisins, de bons maris et de bons pères de famille, c’est le lieu de sa vérité. Dans l’abominable, et là seulement, le médiocre est un vrai sujet – et pas simplement un sujet. Vérité, par conséquent, et pas simplement réalité.

Eh bien l’impardonnable, c’est cela : qu’un acte soit la vérité de celui qui le commet, hors de quoi il tombe en quelque sorte hors de lui-même, alors que les torts, même gravissimes, qui sont habituellement causés, ne renvoient qu’à la réalité de leur auteur ou, si l’on préfère, ne renvoient qu’à une position subjective qu’il est impossible de dire juste (au sens de chanter juste par opposition à chanter faux). Le petit voyou de banlieue, dont les pages " société " de nos hebdomadaires nous apprennent qu’il est capable des pires atrocités notamment envers les femmes, ne donne pas à méditer mais seulement à réfléchir : on s’interroge sur les influences qu’il a pu subir, sur son état d’aliénation sociale et donc subjective, etc., bref sur tout ce qui nous permettrait de comprendre que des comportements comme le sien puissent exister. Ce qui donne à méditer, dans ce cas, ce n’est pas du tout lui mais c’est que la même société, et plus généralement la même humanité, puisse donner lieu à tant de noblesse dans certains cas, et à tant d’ignominie dans d’autres, à cause des contradictions culturelles, sociales et économiques dont elle est faite. On voit bien que dans le cas du nazisme, et plus généralement des crimes qui sont littéralement la vérité de leur auteur, les explications n’ont aucun sens : quand on a rappelé l’humiliation du traité de Versailles et les ravages de la crise économique, quand on a souligné la tradition militaristes et nationaliste de l’Allemagne à cette époque, et même quand on est remonté jusqu’à la haine de la liberté que l’occupation napoléonienne a pu inculquer dans le cœur des Allemands du début du dix-neuvième siècle, on n’a toujours rien dit. On a tout dit, pourtant. Tout, oui, mais cela ne compte pas parce que la question du mal n’est pas la question de la réalité, auquel cas le mal se réduirait au malheur c’est-à-dire à une sorte d’innocence, mais celle de la vérité.

La nature du nazisme est qu’il soit énigmatique, alors que celle de la délinquance est qu’elle soit un effet social, éventuellement mystérieux. Le mal d’un côté, le malheur de l’autre – à commencer, selon cet exemple, par le malheur d’être quelqu’un de méchant. Eh bien cette distinction, surtout quand on la pense à partir de ce dernier point, est celle de l’impardonnable et de ce qui peut donner lieu au pardon, lequel peut par ailleurs se trouver à jamais au dessus des forces des victimes quand elles survivent, ou de leurs familles.

Les choses dont la nature est d’être énigmatiques, ce sont des choses distinguées : il y a tous les mouvements politiques que l’humanité a connus depuis qu’elle existe, et puis il y a le nazisme, qui n’est donc pas en vérité un de ces mouvements, bien qu’il en soit évidemment un en réalité. Qu’est-ce à dire, sinon qu’il est en soi une réalité distinguée : il est littéralement la distinction de la réalité et de la vérité, en l’occurrence et pour simplifier celle du petit bourgeois nationalistes et de l’incarnation du mal, l’identité du nécessaire trivial et de l’impossible sublime. L’expression arendtienne de la " banalité du mal " dit cette distinction, même si son auteur l’a méconnu, puisqu’il y a non seulement contradiction mais simple absurdité à dire que le mal est " banal " (il est peut-être commun et habituel, et surtout commis par des gens essentiellement ordinaires, mais ce n’est pas la même chose) – laquelle absurdité, quand elle est personnifiée par des sujets dont toute l’ambition était d’être des gens ordinaires, est alors leur distinction. Eichmann : un parfait médiocre, sans aucun doute, mais un médiocre distingué – puisqu’on ne se remet pas de l’avoir rencontré (comme l’atteste l’étonnante légitimation de la peine de mort qu’il suscite chez Arendt à la fin de son livre, et qui pourrait aussi bien s’appliquer à quelque liberté mauvaise que ce soit, même à celle des voleurs d’autoradios). Oxymore redoublé, par conséquent, qui ne donne pas à réfléchir mais à méditer : Eichmann, ou l’énigme d’être un médiocre.

Pas de pardon pour lui, non pas surtout au sens où on le lui refuserait à cause de la trop grande gravité de ce qu’il a fait (sous-entendu : si c’était moins grave, on pourrait envisager un jour de pardonner), ni donc au sens où aucun être humain réel ne serait assez généreux pour pardonner de tels crimes, mais tout simplement au sens où le concernant la question du pardon n’a aucun sens : il s’agissait non pas d’erreur ou d’aliénation, ni même de méchanceté (ce n’était pas du tout un homme méchant) mais bien de vérité dans ce qu’il a fait. Car c’est en le faisant qu’il a été un vrai médiocre, un médiocre dans les actes alors que la réalité des médiocres est au contraire d’être seulement capables d’actions (bonnes, mauvaises ou indifférentes). Cela signifie que ce n’est pas dans leur importance (en l’occurrence extrême) de ses crimes qu’il est reconnu, mais dans leur vérité : ce qu’il a fait, pour lui dès lors vrai sujet, n’est pas de l’ordre de ce qui importe mais de ce qui compte. Or qu’est-ce que pardonner ? ceci, justement : poser que ce qui a été fait continue d’importer mais que cela ne compte plus ! La vérité ne compterait donc plus ? Absurde. Tel est le principe d’impossibilité du pardon, telle est la définition de l’impardonnable. (Cela dit, l’impossibilité pour certains criminels qu’ils puissent jamais relever de la question du pardon ne justifie pas qu’on se conduise comme eux en leur appliquant la peine de mort.)

A chaque fois que la distinction d’un sujet s’impose, s’exclut l’idée du pardon, parce que c’est forcément de vérité qu’il s’agit, que la définition du vrai est qu’il compte et qu’on ne saurait par là même, en le pardonnant, dire qu’il ne compte plus.

Cet argument est très concret et permet de faire des distinctions elle aussi très concrètes. Par exemple on peut inclure l’assassinat du duc d’Enghien dans les choses qu’on pourrait éventuellement (encore que la question soit toute abstraite pour nous) pardonner à Napoléon ; mais l’idée de lui pardonner les morts d’Austerlitz, pourtant tellement nombreux, méritants et pitoyables, n’a aucun sens. Réalité dans un cas mais vérité dans l’autre.

Il permet aussi à certaines victimes d’entamer un travail sur leur propre souffrance en reconnaissant que le mal qui leur a été fait pouvait, dans l’effroyable de sa réalité définitive, n’être malgré tout pas vrai.

A mon avis, cette distinction est capitale ; elle ne concerne pas seulement la psyché, mais aussi l’âme – précisément en tant que distinction. Inversement, le même argument permet à d’autres victimes de reconnaître dans ce qui leur est arrivé, ou dans ce qui est arrivé aux leurs, quelque chose de vrai. L’impossibilité de principe du pardon, tel qu’il caractérise par exemple les crimes nazis, est seulement l’envers de cette vérité. En ce sens il y a des crimes (extrêmement peu – je n’ai pas à l’esprit d’autre exemple que la Shoah) qui sont la cause originelle de chacun, ce à partir de quoi chacun naît à lui-même, si étranger qu’il soit par ailleurs à leurs victimes.

Je dis que ces crimes sont originels pour chacun, même si l’on vit de l’autre côté de la planète, parce qu’ils existent comme identiques à leur caractère d’être impardonnables alors que le propre du monde comme structure a priori est d’articuler le savoir à l’humain – le savoir qui excuse et l’humain qui pardonne. Et qu’est-ce que le nazisme, comme occurrence, sinon ceci que le savoir ne compte pas et qu’il soit impardonnable ? La fonction de distinction, dès lors qu’elle s’applique au monde comme tel, acquiert statut transcendantal. En ce sens il vaut désormais pour quiconque dans son institution subjective.

Je reviens alors à la question de la corrélation du respect et de la méditation. En axant ce lien sur la question de l’impardonnable, et donc aussi sur la question du mal, mon intention était de bannir la nécessité réflexive qui nous fait automatiquement lier le respect au bien. Nous avons souvent examiné cet effet de structure, dont le kantisme est littéralement le discours. Mais le respect ne concerne pas le bien, qui relève au contraire de l’estime : il concerne le vrai et donc, subjectivement parlant, ce qui marque.

Ce qui marque, il est impossible de l’appréhender autrement qu’à travers cette distance subjective très particulière qu’on appelle la crainte et sur laquelle nous avons longuement travaillé (notamment en réfléchissant sur la " crainte de Dieu "). Ce qui est simplement dangereux, on en a peur, on le redoute, mais au sens strict on ne le craint pas. Pour qu’on parle de crainte, il faut que de la vérité soit en cause (j’accorde que ce n’est pas toujours évident, mais c’est toujours vrai). Je dis bien en cause et par conséquent la crainte fait que nous nous reconnaissons nous-mêmes à titre d’effets.

Ce par quoi ma capacité subjective de vérité est causée, je le crains et c’est la distance représentative de la cause à l’effet qui prend alors sa dimension de réel.

Eh bien cette incidence, qu’est-elle donc, sinon l’énigme ? Une seule, toujours la même : qu’il y ait du vrai et par conséquent que le sujet soit lui-même.

Je vous remercie de votre attention.

 

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