Cours du 20 février 04

 

Enigme et mystère (4)

L’opposition de l’énigme et du mystère est celle de deux promesses : dans l’énigme, il s’agit de celle qu’on est depuis toujours pour soi-même de sorte que la reconnaissance de l’énigme ne diffère pas pour le sujet d’une convocation à sa propre vérité, alors que dans l’énigme il s’agit d’une promesse universelle qui voue le sujet concerné à une vérité réelle qui l’accomplira dans la positivité du savoir enfin révélé. L’énigme s’oppose au mystère comme la vérité personnelle s’oppose à la vérité réelle – comme l’étrangeté radicale et définitive à soi s’oppose à la conversion à une nature qui était depuis toujours vraiment la sienne. C’est finalement d’une manière énigmatique qu’on répond aux énigmes, mais c’est d’une manière craintive qu’on procède du mystère, si la vérité de celui-ci s’entend d’une Révélation qui soit, par définition, ultime. En termes subjectifs, l’opposition est celle de l’élu (énigme) et de l’initié (mystère), dont le corrélat est celle de la vraie vie (énigme) et de la vie accomplie par son retour à son origine méconnue (mystère).

Je vais continuer à explorer cette opposition, en intégrant à mon exposé, selon mon habitude, les reprises et parfois les répétitions dont certains correspondants, auxquels j’ai par ailleurs répondu personnellement, veulent bien m’indiquer la nécessité à travers les questions et les demandes d’éclaircissements qu’ils m’adressent.

 

L’indifférence du propre (énigme) et l’appropriation de l’indifférent (mystère)

La question de l’énigme est donc celle de la vérité personnelle. Le propre de l’énigme est d’interpeller celui qui la reconnaît, en faisant qu’il reconnaît en elle sa propre question : à la fois son affaire (et c’est le propre de chaque auteur d’avoir reconnu son affaire en une certaine question) et en même temps la nécessité pour la réponse qu’il donnera qu’elle s’impose d’elle-même et non pas comme son expression, c’est-à-dire énigmatiquement. Ainsi l’affaire du sujet n’est jamais ce en quoi il se reconnaît ou aurait à se reconnaître (comme ce sera au contraire le cas pour le mystère), mais celle en quoi il souffre de son étrangeté. Disons-le plus concrètement : l’énigme qu’on a reconnue nous enseigne que notre affaire, ce n’est pas la vie – comme il en va pour n’importe qui. Et certes, l’affaire de n’importe qui est bien la vie, et plus précisément la vie bonne : celle dont il ait à être satisfait sur tout les plans, à commencer bien sûr par celui de la morale et de l’estime de soi. Dans l’énigme, rien de tout cela : elle somme à la vraie vie qui n’est précisément vraie qu’à ce qu’en elle ce ne soit pas la vie ne mais la vérité qui compte – celle qu’on ne peut donc souhaiter à personne et notamment pas à soi-même. L’énigme renvoie tout cela à la vanité et s’entend d’abord, d’interpeller le sujet sur la question de sa propre étrangeté, d’une injonction à laisser aux autres la vie bonne. Contrairement à ce qui vaut pour le mystère où il s’agit de rejoindre une origine qui commandait depuis toujours notre réalité à être vraie, il ne s’agit pas de rejoindre quelque chose dans le cas de l’énigme, notamment une clé dont il est nécessaire qu’on la méconnaisse comme telle quand on l’aura trouvée. La clé de l’énigme, dont nos réflexions sur la philosophie nous ont appris qu’elle était toujours le nom en tant que propre c’est-à-dire insubstituable, n’est pas une révélation, mais une certaine impossibilité dont le sujet nommera toute chose, imaginant en décrire ou en conceptualiser la réalité comme il aurait appartenu à n’importe qui de le faire. Cette méconnaissance est un trait essentiel de l’énigme qui l’oppose au mystère, où il s’agira bien au contraire de se reconnaître enfin dans une nature qui était la nôtre depuis toujours, mais qu’on avait méconnue jusqu’au moment de la révélation. Par opposition au mystère qui approprie le sujet à lui-même par delà les méconnaissances qui l’avaient séparé de sa vraie réalité, l’énigme le désapproprie de lui-même. C’est cela que j’indique en mettant l’accent sur la méconnaissance qui est essentielle à celui qui donne la clé de l'énigme, justement parce qu’il appartient à cette clé, et précisément parce qu’elle est la clé d’une énigme et non pas la solution d’un problème ni la levée d’un mystère, d’être littéralement sa propre impossibilité. Il est donc impossible de reconnaître une énigme et de s’imaginer comme le plus qualifié pour la résoudre, parce que l’énigme n’est pas un problème. Ou, ce qui revient au même, on peut s’imaginer (et toujours à bon droit, bien sûr) être spécialement qualifié pour répondre à une certaine question, mais alors on l’aura implicitement transformée en problème, comme on le voit dans la littéralité philosophique où le locuteur expose la manière dont le problème se pose et doit être résolu quand le lecteur sait bien, lui, que l’auteur est en train de donner la clé d’une énigme.

L’impossibilité du savoir qui distingue l’énigme du mystère et aussi du problème se réalise comme division imposée et donc violence faite au sujet. L’énigme lui assène que c’est sans lui qu’il est vraiment lui. Et le réel de cette extériorité, nous savons depuis longtemps que c’est l’œuvre. Très concrètement et pour changer de registre, on peut prendre l’exemple de Hegel qui ne s’est pas dérobé à l’énigme du sens de l’Histoire et qui a pour lui-même traité rationnellement le problème qu’il y a vu. Si nous en faisons un maître (celui qui sait et à l’enseignement de qui il y a donc obligation de croire), nous trahirons la distinction du penseur, puisqu’à faire de lui une sorte de savant nous poserons que, s’il eût été à sa place (dont nous reconnaîtrons certes la singularité mais cela ne compte pas), n’importe qui eût trouvé les mêmes solutions. Or non, justement : ce n’est pas une solution qu’il nous a laissée (savoir), mais une œuvre (vérité). Et qu’est-ce qu’une œuvre, d’un point de vue subjectif, sinon la vérité propre c’est-à-dire étrangère à lui qui est depuis toujours sa propre étrangeté, d’un certain sujet ? Maintenons donc : par " énigme ", c’est pour chacun la convocation à sa propre étrangeté qu’il faut entendre. Nous savons que cette étrangeté vide est un lieu : celui de l’autorité : le fait d’être un auteur.

Cela dit, l’auteur qui est pour lui-même sa propre impossibilité (tout le monde s’exprime sauf lui) n’est jamais sans savoir qu’il affronte une énigme, justement d’être cette impossibilité. Quand il est présent à lui-même, il est donc nécessaire qu’il s’imagine résoudre un problème (et c’est bien ce qu’il fait, à s’en tenir au signifié du texte, par exemple), mais il n’est bien sûr pas sans savoir qu’il s’agit là d’une méconnaissance. Ce qui revient très concrètement à rappeler que la sincérité et la vérité sont exclusives l’une de l’autre et que la question de l’énigme est justement celle du réel de cette exclusivité quand on le situe dans la sphère subjective…

Dans le cas du mystère, il s’agit au contraire d’advenir à soi-même tel qu’on était depuis toujours sans le savoir (par exemple pécheur ayant à être rédimé). La promesse se confond avec la nature originelle, alors que dans l’énigme, elle est identique à l’impossibilité qu’on dise le nom propre. C’est ce que j’indiquais l’autre jour en pointant le caractère forcément commun du mystère et le caractère forcément distingué de l’énigme que propre.

Dire cela, c’est dire qu’il appartient à la nature du mystère d’être promesse de salut. Il appartient en effet au commun d’être axé sur la question du bien, par opposition à la distinction qui l’est sur la question du vrai. Retrouver comme son bien suprême ce qu’on avait depuis toujours pour nature, telle est donc la promesse du mystère et telle est aussi la définition du salut.

La Révélation du mystère, qui est indistinctement la révélation de la promesse et l’engagement du salut, atteste par conséquent de la non différence entre la parole originelle et la réalité. Je le dis autrement : la nature du salut, c’est qu’on soit déjà sauvé quand on accepte la Révélation – c’est-à-dire quand on croit, si l’on entend ici la croyance non pas comme l’enfermement jouissif dans une identification imaginaire (ce qu’elle est de fait presque toujours) mais comme l’accueil à une parole première et par la même prophétique. Je l’ai dit : le mystère rassemble. Traduite à partir de la temporalité ouverte par la promesse, cette proposition devient : la foi sauve. En cette dernière formule, qui conjoint l’irréductibilité de la promesse à toute réalité et aussi la rédemption de cette réalité par la promesse même qui l’avait originellement écartée, on pourrait rassembler toute la problématique du mystère.

Dans l’énigme, rien de tout cela : il n’y a rien à croire, rien à reconnaître sinon sa propre et énigmatique interpellation, dont la réflexion fait toujours un scandale. Comment un scandale pourrait-il jamais s’entendre comme un salut ? L’énigme divise, irréductiblement. Elle promet la vérité c’est-à-dire qu’elle s’entend expressément à l’encontre de toute éventualité du bien auquel il appartient par ailleurs à n’importe qui d’aspirer légitimement. Elle divise donc entre l’élu et tous les autres, c’est-à-dire à l’intérieur de lui entre la marque qui fait qu’on est soi (que mon corps, mon esprit et mon âme sont miens) et la représentation qui fait qu’on est n’importe qui.

Dans le mystère, la division doit être résorbée, non seulement entre les initiés et les autres au moment de la révélation, mais encore, pour ces autres, entre eux comme mondains et eux comme sauvés. La non différence de la nature et de la parole qui définit le mystère s’entend forcément comme rédemption, au sens où ce qui était étranger à la parole (le " monde ", au sens ecclésial du terme) a, par la prophétie annonciatrice du mystère, pour horizon de résorber son étrangeté première : à la fin des temps et quand la prophétie sera accomplie le réel et la parole seront le même, parce qu’ils le sont depuis toujours sans le savoir. Pas de mystère sans eschatologie, laquelle est toujours l’indication d’une destinée dont le " monde " soit depuis toujours à la fois le lieu et l’objet, lui que la promesse originelle voue à enfin être vrai (exemples : la résurrection des corps, le règne des bienheureux, la société sans classes, etc.) Le mystère voue le sujet à une vérité qui soit depuis toujours celle de sa vie par là même déjà mise sur le chemin de son propre accomplissement. L’énigme le voue au contraire à la vraie vie. Pas de mystère sans rédemption, ni par conséquent sans réconciliation, une fois la vérité révélée comme étant la nature originelle de toute chose.

Celui qui affronte l’énigme n’a que faire des espoirs de salut, auxquels il a au contraire depuis toujours renoncé puisqu’il est sa propre division – celle de lui-même à lui-même (l’élection est plutôt vécue comme une malédiction) et celle de lui-même aux autres (qu’ils soient ses semblables est irrécusable, mais ce n’est pas vrai). Pas d’énigme sans renoncement à l’accomplissement : rien ne sera accompli puisque la parole est définitivement étrangère au monde, scindant le sujet entre sa réalité et sa vérité et donc entre son aspiration commune à la vie bonne et son destin singulier, dont personne n’a jamais ignoré qu’elle était la vraie vie – celle qui rend les autres jaloux (il s’agit de la vérité) par opposition à la première qui les rend seulement envieux (il s’agit du service accompli des biens).

Le mystère, bien au contraire, convoque chacun à un savoir qui était depuis toujours mais sans qu’il l’ait su, sa vérité commune : celle qui concerne n’importe qui et qui ne le concerne précisément que parce qu’il est n’importe qui – le sujet du syllogisme (par exemple : tous les hommes sont des pécheurs ayant à être sauvés, or je suis un homme, donc le mystère de la Rédemption est ma vérité). Le mystère s’adresse à l’homme en général et le voue à une réalité qui était la sienne depuis toujours sans qu’il le sache, et qu’en ce sens on peut nommer vérité. Il faut bien parler de vérité, puisqu’on entend ce savoir ayant à être révélé, ou du moins approché, à l’encontre du savoir que le sujet a spontanément de lui-même. Mais c’est une vérité qui consiste en un savoir vrai, lequel, comme tel (c’est-à-dire justement de ce que la distinction du savoir et de la vérité soit la place du sujet), sera la vraie nature du sujet. Tout le contraire de l’œuvre qui est la vérité définitivement étrangère au sujet dont elle est la vérité.

A l’horizon prophétique du mystère, tout sera vrai parce que tout l’était déjà sans le savoir – ce savoir que la révélation a précisément pour fonction d’apporter. C’est pourquoi le mystère relève de l’approche (on y était depuis toujours sans le savoir) alors que l’énigme relève de l’affrontement (elle sépare de soi).

Au caractère insinuant et finalement doux du mystère, il faut donc opposer la violence de l’énigme, l’absurdité d’une élection qu’elle opère d’un certain sujet à l’encontre de tous les autres, le vouant par là même à une séparation définitive, au malheur d’une conscience sans réconciliation. Le sujet du mystère se reconnaîtra finalement dans la vérité qui sera révélée ou du moins, s’il n’y a pas de révélation, il se reconnaît de plus en plus dans l’approche qu’il fait du mystère, alors que le sujet qui a été sommé par l’énigme y répond en quelque sorte à son corps défendant. Tout le contraire du mystère, par conséquent : si on peut entendre l’énigme comme une promesse, au sens où celui qui l’affronte a reconnu en elle sa propre affaire et donc l’éventualité d’une réponse à la question qu’il est pour lui-même depuis toujours (c’est tout simplement cela, travailler), cette promesse s’entend à l’encontre de toute éventualité de communauté, et donc à l’encontre de la communauté réflexive que chacun est avec lui-même. C’est en somme toujours la promesse de ne pas en être, de cette semblance qui rassemble tous les humains que l’énigme se différencie du mystère.

Celui qui affronte la promesse, sait que désormais il n’appartient plus à la communauté humaine qu’en réalité, mais plus en vérité. C’est en tout cas ce que dit Œdipe, dont on peut admettre qu’il savait de quoi il parlait.

En somme on peut dire que le mystère définit la vérité comme le rassemblement du savoir et du sujet (qu’il soit enfin ce qu’il était depuis toujours sans le savoir), alors que l’énigme s’entend au contraire du caractère irrémédiable et définitif de leur division (le sujet vit son élection comme arbitraire et c’est toujours en étrangeté à lui-même qu’il répond à l’énigme). Impossible donc de ne pas être rassemblé par le mystère qui est toujours d’une manière ou d’une autre promesse de savoir et donc de rassemblement avec soi, puisque le sujet du savoir est celui qui a désormais la possibilité de reconnaître sa propre justification (par exemple la nécessité qu’il y ait des médecins est elle-même une nécessité médicale).

Dans le cas de l’énigme, il est impossible de ne pas pris dans une distinction définitivement incompréhensible : de nous interpeller, elle nous a définitivement marqués et d’une marque, il n’y a rien à apprendre. En quoi nous apercevons l’opposition radicale de l’énigme et du mystère : la première fait de la vérité une étrangeté radicale et donc du vrai sujet un étranger à lui-même, alors que le second fait de la vérité un accomplissement du savoir et donc du sujet un plus lui-même. Plus on approche du mystère, et plus on est soi. Cette formulation n’a aucun sens quand on parle d’énigme. Répondre à sa propre question, notamment, n’a aucun rapport d’aucune sorte avec une quelconque problématique de l’" authenticité ".

L’approche du mystère efface le sujet, s’il n’était que de sa propre division. Car après avoir abandonné tout ce qui le singularisait et par quoi il résistait au savoir, il lui faudra abandonner jusqu’à son existence propre, pour que règne enfin le Savoir, que par là même on sera légitimé à confondre avec la Vérité. Il est facile de décrire le télos de l’initiation et donc aussi le sens du mystère, sous le nom d’ascèse absolue : que le règne de l’absolu soit absolu. Celui qui aura approché le mystère finira (peut-être à titre de limite, c’est une autre question) par n’être plus personne en ceci qu’il sera littéralement le " là " de la vérité.

On opposera donc, à propos de la finalité semblablement impliquée dans la question du savoir, une désubjectivation distinguée s’entendant comme être vraiment soi malgré soi et surtout sans soi (aucun profit à en tirer : la vérité n’est pas une sorte de bien) à une désubjectivation commune s’entendant comme n’être plus soi (profit : que le vrai et le bien soient finalement le même). Il y a les marques de l’épreuve comme moment de vérité c’est-à-dire d’inouï, et d’autre part les marques de l’épreuve comme ascèse c’est-à-dire purification, normalisation. Et certes, à l’initié il appartient d’être un vrai c’est-à-dire un bon : un bon physicien, un bon chrétien, un bon philatéliste – autrement dit de faire subjectivement équivaloir la question du vrai et la question du bien. Celui-ci est évidemment le même pour n’importe qui, dès lors qu’il accomplit la situation d’un sujet par là même déjà effacé : le sujet du bien est par définition le sujet commun (par exemple la santé est le bien de n’importe quel sujet, dès lors qu’il est en situation de maladie etc).

A ce sujet commun du mystère on oppose donc le sujet de l’élection, celui que l’énigme a toujours déjà désigné comme le vrai sujet , et dont l’ascèse impliquée dans la notion du mystère voudra faire un bon sujet. Le vrai sujet ne voulait rien (il n’est pas choisi, il est élu), tandis que l’autre fait de la vérité l’objet de sa convoitise – l’absolu dont il s’abolira de jouir enfin, le vrai bien.

L’opposition de l’élection et de l’initiation se traduit donc finalement par la distinction du vrai dont on n’a rien à faire mais à quoi malgré soi on est voué, et du vrai dont on fait son bien suprême : pour l’un il s’agit de l’étrangeté d’être soi et de l’impossibilité qu’on soit jamais réconcilié, alors que pour l’autre il s’agit du scandale d’être soi et de la nécessité qu’on soit réconcilié, le propre du savoir commun étant bien entendu de résorber le scandale de l’existence en première personne, puisque le sujet final du mystère, comme promesse d’une réalité enfin vraie, est le sujet du syllogisme (la promesse vaut universellement, donc elle vaut aussi pour moi).

Je vous remercie de votre attention.

 

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