Cours du 26 mars 04

 

Enigme et mystère (7) : leur nouage dans le charisme de l’élu (2)

 

La question de l’énigme se noue avec celle du mystère en un lieu très particulier, qui est la question du charisme. Il y a des gens dont nous pensons spontanément qu’ils sont des " vrais " c’est-à-dire que, comme sujets (la condition de n’importe qui), ils sont vraiment (la leur uniquement). Par eux le mystère a sa réalité personnelle. Ils n’en sont pas les représentants comme les prêtres le seraient pour les mystères de la religion, mais ils le sont d’une manière pour ainsi dire concrète : le charisme, c’est le mystère en personne – le mystère devenu personne, subjectivé à titre de personne. Inversement, on pourrait dire que le mystère est le charisme moins la personne : quelque chose comme une autorité sensible qu’on ne se représente donc pas et qu’il appartient à tout savoir de manquer, mais que nul ne peut méconnaître, puisqu’elle est sensible, qu’elle affecte et, comme autorité par conséquent, qu’elle inquiète – au sens où elle fait perdre la quiétude habituellement liée à la familiarité des choses qui sont à notre mesure. C’est de cette inquiétude respectueuse qu’il s’agit pour nous quand nous rencontrons certaines personnes, dont nous disons alors que l’autorité s’impose d’elle-même. Par là nous en reconnaissons l’étrangeté, excluant qu’elle soit justifiée d’aucune des raisons que nous avons de reconnaître les autorités, notamment de compétence. Scandale du charisme, qui fait toucher au mystère de l’élection : la désignation comme vrai d’un sujet qui n’a pourtant aucune des qualités qui eussent permis à des observateurs compétents de le mettre à part.

Lui bien sûr n’y comprend rien. Il sait seulement qu’il est lui-même et que cela constitue une énigme dont il ne se remet pas de l’avoir un jour éprouvée. Les autres aussi sont eux-mêmes, mais ils trouvent cela très normal et très évident. L’étonnement de ne pas être un sujet quelconque mais d’être soi, c’est ce qu’on peut nommer réflexivement la dimension problématique du statut de sujet, dont il faut encore être le sujet. Tout tient à cet " encore " que tous les autres méconnaissent en trouvant normal d’exister (non pas seulement d’exister au sens de l’il y a général des choses, mais au sens d’être le sujet de sa propre existence), et dont un seul, dès lors sans savoir puisqu’il n’y a pas de savoir de l’existence, supporte énigmatiquement la responsabilité. Est énigmatique en effet tout ce qui nous fait apercevoir que le savoir le concernant ne compte pas. Le hasard d’être soi, comme hasard, ne rend pas compte du miracle d’être soi – et de la nécessité de l’assumer comme tel, dans une étrangeté dès lors définitive à soi-même.

L’étrangeté dont il s’agit ici n’est pas celle, simplement existentielle et réflexive, du héros de Camus que son attitude constamment réflexive empêche d’être la dupe des significations commune. Je parle ici de ce paradoxe qu’elle soit une énigme dont le lieu de la résolution (et non pas la résolution elle-même) est en quelque sorte donné par des réalités qui, aux autres, ne " disent " rien. On peut prendre la responsabilité de cette parole muette, ou au contraire l’ignorer. Les " vrais ", ceux qui sont vraiment sujet, ils l’ont prise. C’est cette responsabilité qu’on traduit en parlant de l’énigme pour soi et du mystère pour les autres : les uns affrontent l’énigme que les autres préfèrent voir comme une bizarrerie, une aporie ou un paradoxe ; et de cet affrontement qui les voue à la vérité de leur nom secret (par exemple la vérité de Sartre se dit dans l’établissement sur des milliers de pages du caractère sartrien de l’existence ou celle de Freud dans le caractère freudien de l’étrangeté de chacun à lui-même) naît une distinction que les autres, justement de ce qu’elle soit faite de vérité, éprouveront sous le terme de charisme – figuration en autrui d’une promesse de vérité qu’ils auront depuis toujours décidé d’ignorer quant à eux-mêmes.

 

Le charisme n’est pas le prestige

Le charisme s’oppose à l’" en tant que ", tel que les autorités de compétence ou de fonction obligent à le reconnaître comme principe des paroles et des actions. Rien de ce qu’on peut faire " en tant que " n’est susceptible de charisme, mais au mieux de prestige : ce qui est prestigieux, c’est la place, et le quidam qui l’occupe momentanément (et qui agit donc en tant qu’il l’occupe) voit rejaillir sur lui un prestige qui ne le concerne en rien mais dont il ne manque généralement pas de jouir. Le prestige renvoie bien sûr à des valeurs sociales. Dans une société marchande l’homme riche jouit d’un grand prestige, par exemple, mais pas dans une société savante, et inversement. Le prestige n’est donc rien d’autre que la brillance, sur celui qui les accomplit au mieux, des valeurs qui emprisonnent le regard des membres du groupe, qui les empêche de voir au-delà d’eux-mêmes. En ce sens, tout prestige est prestige d’une idole, si l’on définit l’idole comme ce qui en met, comme on dit, " plein la vue ", c’est-à-dire comme le maximum de visible qu’un regard déterminé peut supporter (Jean-Luc Marion, L’idole et la distance, éd. Grasset). On a les idoles qu’on peut, et la notion de prestige renvoie seulement au type de regard dont elle indique la réflexion (raison pour laquelle il y a des prestiges ignobles, comme celui qui peut naître à l’intérieur d’un groupe de délinquants). Le prestige étant ainsi inséparable des idéaux et des valeurs d’un certain groupe, on voit qu’il n’est jamais propre à l’individu qui en jouit, mais seulement au groupe qui a reconnu en lui son miroir. Par exemple dans le prestige d’un homme riche ou d’un homme savant, ce n’est pas l’homme qui compte, mais sa richesse ou son savoir, lesquels sont donc personnifiés et par là présentifiés à la collectivité marchande ou savante, qui se mire elle-même dans ses admirations. L’individu prestigieux est toujours quelqu’un qui ne compte pas parce qu’il est seulement le support d’éléments qui valent idéalement pour un certain groupe et qui, précisément parce qu’ils sont réels, peuvent appartenir à n’importe qui : au moins en pensée, on peut attribuer n’importe quelle détermination à n’importe quel sujet, pourvu qu’elle ne contredisent pas celles qui le caractérisaient déjà. Eh bien, le charisme, c’est exactement le contraire : ce n’est pas le groupe dans ses idéaux qui comptent, c’est l’individu dans son existence. De fait, il ne suffit pas de posséder certaines qualités, même de manière extraordinairement développée, pour avoir du charisme ; tout au plus suscitera-t-on l’étonnement ou l’admiration, ce qui est tout autre chose.

C’est ce qu’on exprimera en disant que le charisme ne relève absolument pas de la différence, mais de la distinction, selon une distribution qui est parfaitement évidente et familière à tout le monde. Cela n’exclut évidemment pas que des vrais puissent par ailleurs jouir d’un grand prestige (quel penseur a été aussi célèbre, aimé et haï que Sartre ? quel peintre vivant – et même mort – a connu la gloire de Picasso ?), parce qu’il arrive qu’une société s’imagine reconnaître ses valeurs en une certaine personne (par exemple dans le premier cas la société bourgeoise et son respect de la littérature et du savoir désintéressé, ou encore les forces progressistes et leur besoin de la théorie comme instrument critique) – mais c’est toujours un malentendu, puisque c’est de sa propre impossibilité qu’un vrai est vrai et non pas de la nécessité des autres.

Les individus charismatiques, par opposition à tous les autres qui peuvent être aussi importants s’imposent aux autres depuis leur étrangeté radicale à eux-mêmes et par là ils comptent. Compter, cela signifie qu’on est non pas différent mais distingué des semblables, et que par cette distinction on a toujours-déjà institué un ordre qui est celui de la vérité, par opposition à d’autres, ceux qui importent, et qui ne relèveront jamais que de la réalité et d’une compréhension préalablement commune de la vérité. Il revient donc au même de parler d’impossibilité au monde pour le vrai sujet et, de ce qu’il soit par ailleurs un semblable, de division subjective : même les gens qui comptent doivent bien " par ailleurs " être n’importe qui, relever d’une condition commune, et même d’une trivialité dont personne ne saurait être exempté. Une personne charismatique n’est notre semblable que " par ailleurs ", et c’est justement en cela qu’elle est charismatique : la semblance est sa réalité, mais que sa vérité ne se trouve pas là, et c’est l’aperception de cette étrangeté qui donne aux autres le sentiment d’une autorité " naturelle ". Les vrais, c’est de leur impossibilité qu’ils s’imposent à toute réalité – qui fait ainsi l’épreuve de sa vanité : à rencontrer un sujet charismatique, j’éprouve que je puis seulement me conformer à une certaine définition de la vérité à laquelle je ne serai sujet que de rester assujetti. Le sensible du charisme, puisqu’il n’y a de charisme que pour les autres, est pour les autres cette épreuve réflexive qu’il n’y a qu’une seule façon d’être sujet : l’assujettissement. D’où évidemment la tentation du raccourci : s’assujettir au sujet charismatique lui-même en ne jurant plus que par lui, en devenant son disciple, son fidèle, son doxographe (ou son ennemi haineux et rancunier), bref en voulant désormais une médiocrité qu’on a vécue alors comme une nature, sans apercevoir (ou sans vouloir apercevoir) que les natures, par exemple les défauts intellectuels ou moraux que nous constatons en nous, étaient l’institution réflexive des décisions originelles d’humanité que nous assumons sans le savoir à chaque instant.

 

Le charisme : autorité propre du sujet de l’énigme

On ne reconnaît le charisme d’une personne qu’à pressentir le mystère dont elle témoigne malgré elle : les vrais, ils viennent de loin, ils ne sont pas d’ici, ils sont plus anciens et plus lointains que nous autres – et cette distance inquiète parce qu’elle donne à reconnaître qu’il y a au-delà de tout bien autre chose que ce qu’il y a, à quoi médiocrement nous nous tenons. Ce lointain dont témoignent ceux qui nous semblent porteurs d’une autorité " naturelle ", c’est l’impossible dont toute autorité est toujours faite, elle qui par là seulement pourra ensuite décider du possible et du réel, de ce qui est valable et de ce qui ne l’est pas. Or cette décision, il est impossible de ne pas la voir autorisée d’une certaine familiarité avec le lointain – avec le mystère. Cette familiarité est facile à nommer : il y a des choses, domaines inouïs malgré leur évidence, qui leur ont " parlé " et auxquelles, eux, ils ont répondu. C’est ainsi que nous reconnaissons ceux qui ont affronté les énigmes.

Le sujet de l’énigme l’a affrontée en faisant advenir malgré lui son nom impossible (que l’existence soit sartrienne ou l’inconscient freudien, c’est ce que Sartre et Freud sont constitués comme auteurs de ne pas avoir pu dire). Les autres n’ont vu qu’une aporie ou un paradoxe là où un seul, ainsi élu par le caractère secret de son nom dès lors propre, a vu une énigme : quelque chose lui a parlé (la contingence, les troubles hystériques…) et il n’a pas cédé devant la nécessité de reprendre cette adresse. Aux autres la même chose n’a pas parlé ; ce qui revient à dire ou bien qu’elle n’impliquait pas leur nom secret (c’est-à-dire propre par opposition au nom indéfiniment disponible qu’ils portent par ailleurs) ou bien qu’ils n’avaient tout simplement pas de nom secret, étant à chaque fois celui qu’un autre aurait été à leur place, la place comptant dès lors seule. Ce qui bien entendu ne constitue en rien des natures (d’un côté les vrais, de l’autre le vulgum pecus) mais une alternative éthique : celle de la responsabilité (assumer le nom comme secret) et de la désinvolture (le nom n’est pas secret, puisqu’il est écrit en toutes lettres sur la carte d’identité !). D’un point de vue en quelque sorte objectif, on peut dire que l’énigme, d’exiger le nom secret pour réponse, est une machine à distinguer ceux qui comptent de ceux qui ne comptent pas mais sont seulement plus ou moins importants : une machine qui sépare ceux dont le nom est secret de ceux dont le nom est disponible. Ainsi il y a les originellement désinvoltes dont c’est la place qui compte, ce qui est expressément le cas de n’importe qui, donc aussi de chacun en tant qu’il est celui qu’un autre aurait été à sa place, et il y a les originellement responsables pour qui elle importe autant qu’on voudra mais ne compte pas (elle est leur réalité mais non leur vérité).

La distinction que je mentionne sous le nom de responsabilité " originelle " renvoie à une évidence, quasiment à un truisme : c’est qu’on n’est sujet qu’à l’être d’abord du fait même d’être sujet, la responsabilité s’entendant avant tout d’assumer la responsabilité d’être responsable. L’antériorité à soi qu’on reconnaît ainsi, et dont il appartient à la réflexion qu’elle apparaisse comme une nature (d’où l’illusion des " dons ", comme si les talents n’étaient pas des manières humaines de s’adresser au monde et à soi-même), apparaît forcément comme une alternative : celle de la responsabilité (qu’être sujet soit problématique) et de la désinvolture (qu’être sujet aille de soi). Celui qui assume la responsabilité d’être le sujet du fait même qu’il soit sujet est par là même celui qui compte : les autres le diront charismatique.

En quoi c’est la participation au mystère qu’ils désigneront, l’autorité étant en effet la chose la plus mystérieuse du monde pour celui qui confond l’être-sujet avec la réflexion, pour celui qui s’institue comme sujet de vouloir son assujettissement, autrement dit pour celui qui refuse de voir qu’on n’est sujet qu’à avoir d’abord eu la responsabilité ou la désinvolture de l’être. Etre sujet de cette antériorité, autrement dit assumer la responsabilité de la responsabilité elle-même, c’est être vraiment sujet. D’un point de vue objectif on parlera de l’œuvre comme du réel de cette antériorité radicale (et donc, subjectivement, de cette impossibilité : l’œuvre est cela que nul n’avait la possibilité de faire), et d’un point de vue subjectif on parlera du charisme comme de l’autorité " émanant " de certaines personnes, une capacité (qu’on opposera donc à la possibilité) relativement à la vérité.

 

Qu’il y ait des gens capables de vérité quand tous les autres sont seulement capables de réalité, voilà ce que dit la notion. Mystère assurément.

Le charisme s’entend donc bien de l’articulation de l’énigme et du mystère : par le premier terme il concerne un sujet unique, dans sa contingence irréductible à tous les savoirs qu’on en produirait par ailleurs, et par le second il concerne tout le monde, puisque la reconnaissance du charisme fait l’accord des esprits qui butent ensemble sur une impossibilité irréductible de la semblance, ou plus exactement sur sa distinction en termes de vérité. Car on ne reconnaît de charisme qu’à un semblable, précisément de ce qu’en lui, contrairement à ce qui vaut pour tous les autres, la semblance ne compte pas (par exemple : de Gaulle, politicien de droite comme tant d’autres – ce qu’il était en effet).

Cette mystérieuse qualité d’un individu qui lui donne un ascendant sur les autres, et oppose son pouvoir d’une part au pouvoir traditionnel et d’autre part au pouvoir rationnel (Max Weber), nous comprenons maintenant de quoi elle est faite.

A poser ainsi que toute autorité vraie doit en fin de compte (ou originellement : les auteurs) être charismatique, par opposition aux autorités effectives qui ne sont jamais que des représentations d’autorité (que du semblant : les directeurs, les présidents, les chefs de toutes sortes et autres fonctions animées – au sens où Aristote parlait des " outils animés "), il s’agit de penser la nécessité pour l’autorité qu’elle soit toujours antérieure à elle-même, sans pour autant tomber dans la croyance naïve et surtout contradictoire – car aucun fait ne peut épuiser la question du droit – en des qualités naturelles, surnaturelles ou magiques permettant à certains individus d’en imposer à tous les autres.

La question du charisme est celle de la responsabilité d’être responsable en tant qu’elle est reconnue. Et cette reconnaissance n’est évidemment possible qu’à ce que chacun ait à être vraiment sujet quand par ailleurs (là où ça ne compte pas) il va de soi qu’il est sujet. C’est la raison pour laquelle on peut aussi bien reconnaître l’autorité charismatique comme figurant la nécessité de tenir la promesse que chacun est depuis toujours pour soi – et sur laquelle la plupart d’entre nous ont cédé depuis toujours. C’est toujours son rapport de manque à sa vérité qu’on reconnaît dans le charisme des autres, de ceux qui donnent à voir qu’ils sont vraiment sujets. Or avoir à être vraiment sujet, c’est la réalité de tout sujet – qui n’existe donc qu’au pied de son propre mur.

Je vous remercie de votre attention.

 

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