Cours du 17 décembre 04

 

Douleur et souffrance, dans l’horizon de la vérité

 

Dans la douleur,  le sujet sensible bute sur son autre. Qu’on se coince le doigt dans une porte ou qu’on perde ses parents (douleur physique, douleur morale), on fait l’épreuve actuelle de l’altérité du réel relativement aux exigences, ou même simplement aux tolérances, de la sensibilité. Le réel est indifférent, personne ne l’a jamais ignoré, même peut-être surtout et quand on a passé toute sa vie à vouloir qu’il n’y ait pas de réel. L’épreuve de cette indifférence est la douleur : il n’y a rien à comprendre et tout est dit quand on a aperçu une nécessité proprement objective. Par exemple : les parents meurent généralement avant les enfants. Qui a la douleur de perdre ses parents éprouve le réel de cette vérité qui n’enseigne rien, qui ne correspond à rien, sinon à la différence des dates de naissance. Quand des parents ont la douleur de perdre leur enfant, ils font pareillement l’épreuve du caractère objectif, neutre, et donc inhumain de cette autre vérité que les accidents et les maladies existent et constituent par là même une réalité absolument indifférente aux attachements humains. Mais la souffrance qu’on a de perdre ses parents (ou ses enfants), elle, enseigne quelque chose. Par exemple qu’on ne les a pas assez aimés, qu’on aurait dû leur dire plus qu’on les aimait, et qu’il est maintenant trop tard. Dans la douleur la vie bute sur l’altérité, dans la souffrance elle est récusée par elle : ici elle est déjà ébauche de sens quand là elle n’est que son fait. Or cette ébauche, il est impossible de ne pas y reconnaître celle de la vérité dont, dans la souffrance et non pas dans la douleur, on se découvre manquer. On peut donc aussi bien dire que le réel insiste dans la douleur (c’est spécialement évident quand elle est lancinante), mais que c’est la vérité qui insiste dans la souffrance.

 

Douleur à réfléchir et souffrance à méditer

La douleur donne à réfléchir, puisqu’à la reprendre subjectivement on peut en tirer un savoir sur les modes quelquefois paradoxaux que prend pour nous l’indifférence du réel. La douleur, par exemple d’une chute, peut ainsi enseigner aux enfants que les lois de la physique ne sont pas négociables et aux adultes, par exemple d’une trahison, que les plus vives protestations d’amitié ne changent rien au noyau d’égoïsme qui leste la vie des semblables. La souffrance, elle, ne donne pas à réfléchir mais à méditer.

Cela signifie qu’elle n’est pas du côté du savoir, puisque le savoir la supprime en la convertissant en douleur, mais du côté de la vérité : là où elle est, il n’y a rien à comprendre, mais il y a à penser.

Par cette opposition je veux indiquer qu’on ne posera pas des réalités (par exemple physiques ou psychologiques) mais des vérités – lesquelles, comme telles, ne correspondent à rien. Je ne donne qu’un exemple, qui sert de paradigme à tous les autres : les souffrances infligées montrent que le mal existe. Cette proposition ne concerne absolument pas la douleur mais seulement la souffrance, puisqu’à la douleur correspondent des explications c’est-à-dire des indications de faits, alors qu’à la souffrance correspond la reconnaissance d’un manque de sens. Le sens manque, et ce manque insiste parfois de manière effroyable. Dire ainsi que le mal existe est à la fois une évidence (comment peut-on ne pas le voir ?) et un non sens (il n’y a rien de tel, sinon le malheur né de l’indifférence du réel à nos besoins et les conséquences de cette indifférence). Celui qui dirait que le mal existe en arguant de son expérience ne se rendrait pas compte de l’absurdité de sa parole : on n’a jamais que l’expérience du malheur, et notamment du malheur qu’il y ait des méchants c’est-à-dire des gens qui ont le malheur d’être méchants. Et certes, c’est un malheur, puisque nous les plaignons et que nous sommes heureux de ne pas l’être nous-mêmes. Parler de l’existence du mal, au contraire, ne renvoie à aucun fait qu’on pourrait objectiver : si le mal était quelque chose, alors ce serait simplement un malheur qu’une telle chose existe. Cela renvoie donc nécessairement à un au-delà de toute réalité possible : au sens, jamais accompli quand bien même il serait évident, des réalités et non pas à ces réalités mêmes. Or ce sens est subjectivement instituant : ceux d’entre nous qui admettent la réalité du mal, cette réalité déjà mauvaise qui interdit de ramener le mal à la neutralité d’un malheur métaphysique (ce serait un malheur métaphysique que le mal existe comme c’est un malheur humain, certes bien moindre, qu’il pleuve aujourd’hui), ne vivent pas du tout de la même existence que ceux qui, comme le pharmacien Homais, s’en tiennent à ce qui est objectivable : être sujet quand on a affaire à la réalité infinie du mal (la réalité du mal est déjà un mal), ce n’est pas du tout la même chose qu’être sujet quand on a affaire à la réalité finie des choses (quelles qu’elles soient, les choses se ramènent en fin de compte au fait de leur existence). Or ce qui décide de ce que c’est qu’être sujet, dès lors qu’on est sujet qu’à avoir raison ou tort de l’être, et de l’être comme on l’est, par définition, il faut dire que c’est le vrai. Et le vrai est exclusif de la réflexion qui fait toujours le départ entre le savoir d’un côté et le réel de l’autre, ou plus exactement il est exclusif au refus de considérer qu’en toute réflexion il y a un reste. Pour nous, ici, c’est bien sûr ce reste qui compte, puisqu’il est l’insistance de l’impossible.    

La douleur se clôt sur son fait quand la souffrance ouvre à la question du sujet

La douleur n’est que son fait, la souffrance est la nécessité d’un sens – de ce sens qui l’abolirait en faisant d’elle la douleur. La douleur est sa propre irréductibilité (on peut dire tout ce qu’on veut, cela ne changera rien à la douleur), alors que la souffrance, au contraire, n’est rien d’autre que la nécessité qu’elle soit réduite par le savoir : quand ce qu’on subit a un sens, on a toujours mal mais on ne souffre plus (sauf, au second degré, d’avoir mal c’est-à-dire d’être sujet à la douleur). De fait, la souffrance est résolue quand le savoir est là : c’est toujours de ne pas comprendre, de ne trouver aucun sens et en même temps de demander du sens qu’on souffre. Son irréductibilité n’est donc pas de droit, comme la douleur, mais seulement de fait : si le savoir pouvait être total, il y aurait toujours la douleur mais il n’y aurait plus de souffrance. C’est la raison pour laquelle on peut considérer que la souffrance du sujet est aussi bien celle du savoir : le savoir est en souffrance, souffre d’être en souffrance, et c’est cela, d’une manière générale, qu’on appelle la souffrance puisque la souffrance du savoir est celle du sujet de… ne pas savoir.

Dans son acception la plus triviale, le souffrir confirme ce redoublement et surtout ce décentrement du sujet par le savoir dont il est le sujet. Si je dis en effet que je souffre du dos ou des dents pour indiquer que je suis sujet aux douleurs dorsales ou dentaires, c’est bien une manière de me plaindre de l’insuffisance du savoir médical concernant ces affections : un savoir suffisant aurait simplement supprimé ces handicaps, de sorte que mentionner cette souffrance en moi revient en quelque sorte à exiger de ce savoir qu’il se complète. Et si l’on confine la médecine dans l’ordre de la pure théorie, je dirai que je ne souffre du dos ou des dents que dans la mesure où les explications qu’on m’a données, et qui constituent alors ce que je ressens comme douleur et non plus comme souffrance, ne suffisent cependant pas à résorber la demande de sens : la douleur est due à tel tassement de vertèbres, d’accord ; mais lui, à quoi est-il dû ? à une mauvaise position adoptée dans mon enfance, d’accord ; mais pourquoi n’avais-je pas à cette époque le maintien des autres enfants ? En passant à chaque fois d’une réponse à la question qu’elle suscite, on arrive alors à cette énigme : parce que je suis moi. Et qu’est-ce que cela veut dire pour moi, que je sois moi, alors qu’il est bien certain, mais par ailleurs seulement, que je suis celui que n’importe qui aurait été à ma place ? Je ne sais pas : le savoir défaille depuis cette distinction que l’on appelle la première personne.

On a compris que l’ultime irréductibilité de la souffrance à la douleur, à quoi la fonction du savoir est de la réduire, s’entend comme le manque un savoir qu’on dira ultime : non seulement celui qui permettrait de comprendre tout ce qui arrive mais encore celui qui résorberait la distinction qu’on est toujours pour soi (être soi, c’est n’être pas n’importe qui – or cela est par définition vrai de n’importe qui). En d’autres termes : la souffrance identifie qu’un sujet soit son propre manque, et que ce manque soit celui d’un savoir qui serait proprement le sien – en somme un savoir qui le dirait enfin, jusque dans son attitude envers ce même savoir, un savoir dont il revient par conséquent au même d’en former l’idée et d’en reconnaître l’impossibilité, puisque si j’avais le savoir de moi-même, je ne saurais pas comment le prendre ni quoi en faire.

Le manque subjectivé du savoir, tel que la nécessité en apparaît dans le renvoi à l’infini impliqué dans l’idée d’un savoir de soi, cela s’appelle la question. Ne souffre donc qu’un sujet qui est sa propre question, et de cela, précisément, qu’il soit sa propre question. Quand on ne se situe pas dans l’ordre des réflexions humaines, c’est toujours de l’étonnement d’être qu’il sera question. Et tout être vivant est en décentrement d’être – puisque son vivre a d’être pour enjeu et qu’il est impossible que la vie, dès lors qu’elle est d’un vivant, ne soit qu’un processus objectif indifférent à soi. Qu’on bannisse cette considération et l’on en reste à la seule douleur.

L’être sujet à la douleur, est toujours engagé dans la souffrance et par conséquent dans l’être sujet, tel qu’il apparaît dans la question de la question. Car c’est bien le propre du vivant de saisir toute réalité en fonction de lui-même et donc dans l’horizon de la question que, de n’être jamais n’importe quel vivant, il est forcément pour soi. Il est pour lui-même en question dans la compréhension qu’il a de tout ce qui n’est pas lui, justement de ce qu’elle soit sa compréhension. Autrement dit la vie est réflexive en ce sens qu’il revient au même d’être vivant c’est-à-dire de comprendre axiologiquement les choses (ici un obstacle, là un aliment…) et d’être concerné par le fait de vivre – ce qu’on peut ramasser en disant que vivre et vouloir vivre sont le même.

Mais vouloir vivre, c’est forcément avoir des raisons de vivre : non pas toujours des raisons explicites qui justifieraient qu’on se maintienne dans l’existence mais une certaine signification, toujours obscure et implicite, dont la vie doit forcément être tissée pour apparaître bonne et pas seulement réelle. L’idée de vouloir sans raison est contradictoire : on ne veut que ce qui semble bon à obtenir ou à garder (a contrario se laisse-t-on mourir quand on n’a plus de raisons de vivre). Ne veut vivre que celui qui a reconnu la valeur de la vie : on ne vit pas depuis la vie, mais forcément depuis un savoir de la vie – ce qui est tout autre chose. Qu’on le nie en faisant de la vie un conatus aveugle, une force irrépressible et stupide de persévérance de soi, et l’on nie que la vie soit toujours celle d’un être : vivre, ce n’est pas simplement être une « fermentation », pour emprunter ce terme ironique à Hegel. Cela dit, dans tel ou tel champ d’observation, on peut noter qu’il y a une « fermentation » : de la vie mais pas d’être vivant. Reconnaître un vivant, c’est tout autre chose : c’est lui supposer au moins ce minimum de savoir sur la vie qui la fasse apparaître comme bonne et pas simplement réelle, autrement dit qui la distingue d’elle-même.

Par ce dernier terme, on entend d’une part la corrélation de la vie et du savoir de la vie qui fait jusqu’à présent (et sans préjuger de ce qu’il en sera plus tard) considérer la vie comme quelque chose de valable, et d’autre part l’impossibilité qu’il aille de soi d’être soi, puisqu’on n’est sujet qu’à n’être pas n’importe quel sujet et qu’on est forcément celui qu’un autre aurait été à la même place. En fait les deux arguments sont le même, puisque la valeur de la vie est une incidence subjective et non pas une évidence objective que n’importe quel être aurait raison d’entériner. Bref, les notions de sujet – et chaque fois qu’on parle d’un être vivant, on parle d’un sujet, même si ce terme ne s’applique évidemment pas toujours de la même manière – et de vérité sont inséparables, puisque la première s’entend d’être extérieure à un savoir qu’il est impossible de ne pas supposer (que la vie soit valable et pas seulement réelle), et que c’est précisément l’extériorité au savoir qu’on nomme vérité.

Un manque de soi corrélé à un savoir impliqué, voilà ce que j’appelle une question. On ne reconnaît jamais un être que dans la question qu’il est ainsi pour lui-même. C’est sa souffrance constitutive. Par quoi il faut conclure qu’on ne reconnaît jamais un sujet que dans sa souffrance.

La souffrance inspire le respect, mais pas la douleur (sinon comme souffrance d’y être assujetti)

La distinction ainsi entendue, quand on l’oppose à la simple vie (en admettant que cette locution ne soit pas contradictoire, puisqu’on ne voit pas comment la vie pourrait n’être pas la réalité du vivant), je propose qu’on la nomme existence. L’existence ainsi entendue n’est pas une autre chose que la vie mais c’est que la vie, hors de quoi il n’y a rien (car on peut aussi parler d’une vie morale et d’une vie intellectuelle qui en soient les modalités), ne soit cependant pas tout. Il n’y a pas de différence entre la vie et l’existence, mais l’existant n’est pas un simple vivant puisqu’il ne va pas de soi, pour lui, qu’il soit et qu’il soit celui qu’il est, et surtout qu’il ne va pas de soi qu’il vive : encore faut-il que la vie lui apparaisse comme valable. Le vivant distingué on peut nommer un existant en appliquant à la distinction que la vie valable est pour elle-même, une acception aux  longs états de service.

On a compris qu’on pouvait alors opposer la douleur à la souffrance comme la vie à l’existence. Disons-le autrement : il y a souffrance là où la vie est valable et pas simplement réelle (ce qui, notons-le en passant, n’implique en rien qu’il y ait conscience c’est-à-dire représentation du caractère valable de la vie), de sorte qu’on peut aussi bien définir la souffrance, en ce début de réflexion, par l’insistance de cette seule distinction : que le réel ne soit pas le valable.

Tout cela est très concret, pour ne pas dire trivial. Les gens heureux, par exemple, ne sont pas intéressants : on peut évidemment les envier, mais ils ennuient tout le monde (en quoi ils ne restent donc peut-être pas heureux très longtemps !), et ne suscitent en nous aucune reconnaissance au sens existentiel du terme. Nous apercevons évidemment qu’ils sont des sujets et même des humains, mais il s’agit pour ainsi dire d’une constatation – ce qui n’est pas du tout la même chose qu’une reconnaissance. Peut-être serai-je mieux compris quand j’aurai rappelé qu’à cette reconnaissance est inhérente la nécessité du respect. Les humains en général, nous savons qu’il faut les respecter. Mais l’honnêteté oblige à reconnaître que ce savoir est en même temps une dénégation : ce n’est pas du tout la même chose de savoir qu’il faut respecter une personne et de la respecter effectivement ! Eh bien les gens heureux illustrent à l’extrême ce paradoxe : on constate qu’ils sont des sujets, on ne les reconnaît pas comme tels – dans la mesure où il est impossible que cette reconnaissance ne soit pas subjectivement vécue comme du respect. Les gens qui souffrent, eux, imposent le respect. Aux yeux de chacun, c'est donc bien dans sa souffrance que le sujet existe, autrement dit dans une distinction, dont il soit le sujet, entre la réalité de la vie et son caractère (jusqu’à présent) valable.

La douleur peut bien susciter la compassion, elle ne suscite aucun respect – sinon bien sûr comme souffrance (révélation à propos d’un semblable qu’il est effectivement sujet à la douleur). Jamais la douleur ne fonde la moindre considération, puisque c’est justement de ce que la douleur n’ait pas compté, dans les sociétés primitives qui pratiquent des initiations souvent terribles, qu’un individu pourra être reconnu membre légitime de la communauté. Les enfants le disent quand ils viennent de se faire frapper par d’autres et que des larmes de douleur leur inondent les yeux : « j’ai même pas mal !». Tout le monde voit que c’est faux, mais tout le monde voit aussi que la considération personnelle ne peut se maintenir qu’au prix de ce mensonge. Quant aux douleurs de l’accouchement que les hommes ne connaissent pas, on ne voit pas qu’elles aient jamais conféré aux femmes un droit particulier au respect. Les souffrances de l’enfantement, par contre, si. Les premières ne sont que leur propre fait alors que les secondes (dont on peut admettre qu’en fait les premières ne diffèrent pas, bien que l’idée d’enfanter, pour une femme, ne puisse absolument pas se réduire à celle d’accoucher) sont en quelque sorte le réel d’une question que le sujet est pour lui-même (par exemple : qu’en est-il de soi comme femme à cet instant ?). Enfin, l’insensibilité extrême de la société à la douleur s’explique aisément quand on a reconnu qu’elle repose sur la clivage, théoriquement irrécusable mais existentiellement fallacieux, de la douleur et de la souffrance : les douleurs parfois atroces que les chirurgiens infligeaient aux très jeunes enfants, jusqu’à une date incroyablement récente, ne tenaient pas à leur ignorance des conséquences de leurs gestes mais à ceci qu’ils imaginaient que les enfants n’étaient pas des sujets, et qu’en conséquence la douleur chez eux n’était que la douleur. C’étaient des médecins, c’est-à-dire des gens voués à soulager la souffrance. La souffrance, précisément. Or sous leurs scalpels ils ne voyaient que la douleur. C’est exactement ce qui se passe avec les animaux de laboratoires : les expérimentateurs ne sont pas idiots et ils ne peuvent méconnaître les douleurs qu’ils infligent, mais ils ont décidé au fond d’eux-mêmes que la semblance était le critère de toute vérité et que les bêtes terrorisées et pantelantes, de n’être évidemment pas leurs semblables, n’étaient par là même pas des sujets. Ils concèdent donc qu’elles ont mal, mais ils disent qu’elles ne souffrent pas !

Le respect est le rapport que nous avons à la souffrance : le respect – sentiment vertical, par opposition à la simple compassion qui fait apercevoir un semblable en celui dont la souffrance nous aurait préalablement séparé de lui. La souffrance ne fait pas du tout voir le commun de la condition sensible, contrairement à ce qu’on imagine, elle fait voir au contraire la distinction dans son moment actuel puisqu’elle fait apercevoir que la vie ait à être valable et pas simplement réelle. Autrement dit le respect atteste de la souffrance comme mise=en œuvre d’une question que nul ne se représente mais dont nous ne pouvons ignorer qu’elle est constitutive de chacun, contre une réalité à laquelle il ne se réduit dès lors pas. Plus simplement : le respect porte sur l’insistance de la vérité. Ilest en propre ce sentiment que la réalité n’est pas ce qui compte, alors même que par définition il n’y a rien d’autre qu’elle.

Là où la réalité ne compte pas est la vérité, on le sait. La souffrance est le lieu de la vérité et c'est pour cette raison qu’elle suscite le respect.

La souffrance impose le respect, comme on le voit de ce paradoxe qu’elle soit source d’autorité. Qu’est-ce en effet qu’un individu crédible, à qui on peut se fier ? Je le dis : c’est quelqu’un dont on pense qu’il a payé de sa personne. Il y a bien entendu toutes sortes de manières de le faire. La compétence, par exemple, impose le respect non pas parce qu’elle rend capable de performances auxquelles les autres n’ont pas accès (ce qui serait simplement étonnant, de leur point de vue) mais parce qu’elle fait supposer qu’il a fallu la payer avec de la souffrance (par exemple des années d’études difficiles, d’exercices fastidieux). Celui qui atteste, par sa compétence, de souffrances passées, atteste par là même de ce qu’en lui la réalité n’ait pas compté. Il atteste ainsi formellement que son existence ait été lieu pour la vérité. Le respect ne concerne que la distinction, et jamais la différence : il n’est pas le sentiment de constater une réalité éventuellement supérieure, mais au contraire le sentiment d’admettre une impossibilité, celle de la vérité qui n’est rien de plus que la réalité, sinon l’impossibilité que celle-ci, qui importe autant qu’on voudra, compte jamais. La douleur, au contraire, n’inspire aucun respect parce quelle atteste que la réalité compte !

Les êtres qui ont mal, ils sont sujets à la douleur, et par conséquent ils souffrent – au moins d’avoir mal. Personne ne peut respecter la douleur mais tout être qui ressent une douleur souffre, et la souffrance impose le respect. La douleur ne rapporte pas à la vérité, mais la souffrance si, et c’est pourquoi elle suscite le respect, sentiment spécifique de reconnaissance du vrai et de ses effets. Quand il s’agit de nous, la question de la vérité est celle de la question que nous sommes malgré nous pour nous-mêmes, et c’est toujours à reconnaître la question de la question que nous respectons la souffrance, qu’elle soit humaine ou qu’elle ne le soit pas.

Quant à notre souffrance, outre qu’elle avère pour la vie qu’être réelle et être valable ne sont pas le même, elle est le lieu de l’exigence d’une réponse : celle d’avérer ce qui cause la vie comme vraie. Indication programmatique, on le voit.

 

Je vous remercie de votre attention.

 

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