Cours du 28 janvier 05

 

Douleur et vérité (2) : La douleur et son sujet.

On ne peut pas distinguer « j’ai mal » de « ça fait mal ». L’équivalence du personnel (celui qui subit) et de l’impersonnel (cela qui fait mal) renvoie le sujet à une question qui est la question de sa simple existence, telle que le caractère satisfaisant des savoirs permet de la mettre à nu. Car la douleur reste, une fois comblées les demandes de savoir. Pour lui-même le sujet se trouve convoqué comme existant dans sa douleur, car il n’y a de douleur qu’à ce qu’elle soit propre, et c’est toujours quelqu’un qui a mal ou quelque chose qui fait mal à quelqu’un (« ça me fait mal »), et en même temps il se trouve exclu parce que le propre de la douleur est qu’elle avère un certain lieu comme subjectivement intenable. Implication et exclusion du sujet sont donc les deux conditions de la douleur.

La condition de la douleur est qu’il y ait un sujet, et le sens de la douleur est qu’il n’y ait plus de sujet. La question de la douleur est d’articuler ces moments. Et comment le faire ? Réponse : en reconnaissant le facteur d’expulsion du sujet, contre quoi la vérité qui nous préoccupe pourra insister.

 

Un sujet poussé à sa perte

 La douleur est toujours l’imminence que ce soit pire, de sorte que  le sens de la douleur est celui d’une anti-finalité : celle d’exclure le sujet de lui-même. Les grandes douleurs sont en effet des expulsions : la conscience de la victime, chauffée à blanc, n’est plus à la limite la conscience de personne. Les personnes qui ont subi des douleurs effroyables reviennent d’un pays où il n’y avait personne, même pas elles. En ce sens elles sont désormais étrangères à tout le monde : définitivement marquées, à jamais frappées d’étrangeté, incapables de reconnaître leur moi comme leur étant propre ; elles ne sont plus dupes de l’évidence d’être soi.

On peut d’ailleurs le constater dans la vie quotidienne : une douleur un peu insistante dans sa vivacité, comme celle qu’on éprouve sous la roulette du dentiste, fait apercevoir dans le corps des potentialités locales d’expulsion subjective, d’arrachement de soi à soi, d’avèrement local de l’impossibilité définitive d’être non seulement soi mais même un sujet en général. Quand j’ai mal, je reconnais qu’il y a un endroit de mon corps où il est, pour le sujet que je suis, de plus en plus intenable d’être. C’est le même d’éprouver en soi un lieu littéralement intenable et d’éprouver en soi un lieu qui soit, pour le fait d’être soi, source d’expulsion. 

La souffrance est l’impossibilité de reposer en soi quand la douleur est l’impossibilité de se quitter soi-même, dont le dynamisme de la douleur sera la subversion. Tout le monde a éprouvé qu’il appartient constitutivement à la souffrance d’être adressée à quelqu’un dont le savoir (disons cela pour aller vite et sous réserve des enseignements que nous tirerons d’une réflexion sur la plainte) vienne en quelque sorte combler le manque de sens dont elle est l’épreuve. Dans le cas de la douleur, rien de tel : celui qui vient de se casser la jambe trouve sa douleur parfaitement justifiée, n’en appelle pas au savoir des médecins mais à leur pratique, et il souffre de ne pas pouvoir quitter cette jambe dont la douleur devient sa propre modalité d’existence. Avoir mal, en effet, c’est exister douloureusement depuis sa propre jambe et ne pas pouvoir en faire une question étrangère qu’on délèguerait aux médecins, alors même que cette délégation est expressément demandée (« laissez-nous faire »). Il est en ce sens impossible d’avoir mal sans souffrir de ne pas pouvoir sortir de son mal – toute douleur étant alors la souffrance de l’enfermement dans l’existence douloureuse : la souffrance d’être condamné à avoir mal et d’être enfermé dans la condamnation même. Certes. Mais il faut ajouter que cette impossibilité de sortir de sa propre douleur peut rompre brusquement, et que la douleur est expressément faite de cette menace.  

Il appartient donc à la douleur, dans son paroxysme qu’on peut penser comme la réduction toujours plus accentuée du rapport qu’elle est à elle-même, d’être l’imminence de sa propre saturation. Disant cela, j’indique une corrélation entre l’intensité possible de la douleur et la réduction de l’écart de soi à soi qui permet encore de parler de sujet. L’intensification de la douleur est resserrement du rapport de soi à soi et donc, si le sujet n’est que ce rapport, menace d’une expulsion finale : que la douleur ne soit pas éprouvée par un sujet qui dès lors est sujet-sensibilité sans être sujet-douleur, mais qu’elle soit, absolument parlant : sans plus être ressentie par quelqu’un. Plus simplement : le paroxysme de la douleur est l’expulsion du sujet hors de sa propre sensibilité. C’est une douleur en soi, faite expressément du savoir de soi (douleur ressentie, éprouvée, subie et en ce sens expressément reconnue comme douleur – en quoi je parle bien d’un savoir), par opposition aux douleurs habituelles qui sont toujours celles de quelqu’un qui a mal.

Les douleurs morales, au même titre que les douleurs physiques, ont la possibilité d’arracher une personne à elle-même et de l’enfermer dans une extériorité dont il peut arriver qu’elle ne revienne jamais : à jamais leur moi sera pour elle une chose artificielle et convenue, et elles devront faire semblant d’être elles-mêmes jusqu’à la fin de leurs jours. Il y a ainsi des gens qui sont revenus de certaines actions qu’ils ont été contraints de faire exactement dans le même état de folle et définitive étrangeté à soi que d’autres, qui ont subi la torture. La boutade qui consiste à prétendre pouvoir faire son affaire des douleurs morales  (« Mon Dieu, épargnez-moi les douleur physiques : les douleurs morales, je m’en charge ») est plus une marque d’immaturité et de sottise (et qui, même parmi les grands penseurs, n’a jamais été sot ?) que de sagesse. Cela dit, on peut, mais uniquement dans un second temps, reconnaître aux douleurs morales une possibilité privilégiée quant à leur conversion en souffrance, et par là même quant à la possibilité qu’elles soient pansées voire résolues par le savoir (par exemple si l’on découvre la malignité secrète d’une personne qu’on avait la douleur d’avoir perdue). En ce sens, il y a une résolution possible de la douleur morale que la douleur physique ne comprend pas, mais cela ne change rien sur le principe, à savoir que les douleurs morales, toutes choses égales par ailleurs, ne sont en rien moins terribles que les douleurs physiques. On peut se jeter par la fenêtre aussi bien à cause des unes que des autres, parce que l’épreuve de la douleur reste celle d’un enfermement. Et certes, le fait douloureux tient bien à ce que la sensibilité y soit sa propre épreuve quand, dans la souffrance, elle est l’épreuve du non sens.

C’est que toute douleur est faite de l’éventualité que ce soit encore pire et que le pire, lui, ne soit pas supportable.

Qu’est-ce que cela veut dire, « pas supportable » ? Ceci : qu’il n’y soit plus possible d’y tenir la position d’en être sujet – « tenir » étant en quelque sorte pris au sens militaire : l’ennemi peut nous déloger de la position qu’on occupe.

 

… par le savoir que la sensibilité est pour soi

Et l’ennemi, c’est quoi, ici ? C’est le savoir que la sensibilité se constitue d’être pour soi, en institution subjective impersonnelle. Savoir de soi, la sensibilité s’entend forcément contre le sujet dans son existence. Il est dans sa nature de pâtir d’elle-même et dans la nature de cette souffrance d’être celle d’une expulsion subjective. L’essence de la douleur est d’avoir à devenir pure douleur et de tendre ainsi à expulsion du sujet de la douleur. Mon idée est qu’il faut voir là le répondant à l’expulsion du sujet par le savoir, tel qu’elle apparaît dans l’épuration de la souffrance en douleur.

En somme la douleur, qui est son propre écart parce qu’avoir mal et savoir qu’on a mal (donc n’avoir pas mal) sont la même chose, a pour nature d’être en même temps l’imminence de cette réduction : qu’avoir mal et savoir qu’on a mal finissent par coïncider dans l’absolu d’une impossibilité subjective absolue, tel qu’il y ait le mal et que personne n’ait plus mal. Un collapsus de la subjectivité comme triomphe du mal est ainsi l’horizon constitutif de toute douleur, en tant que la douleur est savoir de soi et imminence que ce soit (encore) pire. Car il est bien évident que la sensibilité est un savoir de soi (avoir mal c’est savoir qu’on a mal) mais, comme tel, c’est un savoir qui s’échappe à lui-même et qui est en quelque sorte fait de sa propre contradiction, puisque seul un sujet qui n’a pas mal peut savoir qu’il a mal. C’est moi qui ai mal, mais reconnaître cela, c’est reconnaître qu’il se pourrait bien que la douleur devienne telle qu’elle ne puisse plus admettre que je sois moi (né à tel endroit, exerçant telle profession), voire qu’elle ne puisse plus rien admettre du tout comme subjectivité.

Nul ne peut nier que la sensibilité doive s’entendre comme savoir de soi. Nul ne peut nier que la douleur soit, pour la sensibilité (donc pour ce savoir de soi), qu’elle pâtisse d’elle-même, et par là soit déjà ou encore en différance de soi, donc un être subjectif dont la douleur est littéralement la restriction. Qu’on nie que l’espace subjectif puisse être saturé et il n’y aurait que des douleurs supportables, des douleurs permettant à un sujet de rester le sujet qui les aurait (c’est toujours moi : avant j’allais bien, maintenant j’ai mal). Or c’est faux parce que toute douleur se constitue de l’imminence d’empirer. On n’a jamais mal qu’à être déjà sur la voie de se perdre dans sa douleur. La douleur proprement dite, c’est l’insistance de ce « déjà » contre le fait douloureux lui-même. La douleur est le supplément de sa propre immanence, par opposition à la souffrance qui est l’immanence de sa propre extériorité

La sensibilité s’éprouve elle-même : avoir mal, c’est savoir qu’on a mal. Ne pas savoir qu’on a mal, c’est n’avoir pas mal. Tout être sensible à la douleur est par là même fait de savoir, qui soit non pas le savoir de cet être lui-même mais le savoir que la douleur est pour soi. Comprendre la douleur, c’est d’abord avoir reconnu cette nécessité, et c’est surtout la mettre en rapport avec l’exclusivité paradoxale du sujet et du savoir. Là où le savoir s’imposerait totalement (imaginons par absurde une métaphysique totale et définitivement établie) il n’y aurait finalement plus personne, les « sujets » n’étant plus que des vecteurs anonymes et irresponsables de l’absolue vérité. Donc la douleur est un savoir irrécusable et absolu, qui se trouverait par là même exclure d’emblée le sujet s’il ne lui appartenait constitutivement de produire un jeu qui permette encore à un sujet d’avoir de plus en plus de mal d’être sujet. Ce jeu de la douleur qui permet qu’elle ne soit pas d’emblée son propre étouffement par adéquation à soi, je l’ai dit, c’est qu’elle soit l’imminence de son propre surcroît : qu’il appartienne au mal que ce soit encore pire. La place du sujet de la douleur est cette imminence dont la réflexion fera une menace, mais qui en soi est, contre le savoir suffisant que la douleur serait immédiatement de soi, la possibilité subjective. Toute douleur étant douleur d’un sujet, on peut donc dire que c’est la réalité même de la douleur, et non pas un caractère accidentel, qu’elle ait à être pire parce que la sensibilité est nécessairement savoir de soi. Or il ne s’agit pas là simplement de degrés, mais de l’imminence d’un point de rupture concernant le fait d’être le sujet de sa propre douleur : là où le savoir règne le sujet s’abolit, puisqu’on n’est sujet que sans le savoir.

On ne donc peut penser la douleur comme dynamisme d’expulsion subjective qu’à la condition de reconnaître qu’elle a pour nature cela qui se définit précisément d’exclure le sujet : le savoir. Non pas le savoir qui apaise la souffrance, celui des explications qui font apercevoir qu’il est après tout normal qu’on ressente de la douleur, et qui lui permet de s’installer comme telle en distinction de la souffrance qu’elle reste toujours par ailleurs, mais le savoir de soi qui définit la sensibilité. Je veux dire que la douleur ne peut être expulsion du sujet qu’à la condition qu’elle soit saturation de la sensibilité, laquelle est savoir de soi. Et quand ce savoir est saturé, alors forcément, il n’y a plus de sujet. 

En un sens on peut dire que la douleur est la vérité de la sensibilité : on pense l’écart de soi dont la sensibilité se constitue en disant que toute sensibilité l’est d’un certain sujet, par là même affecté en tant que sujet de ce que sa sensibilité pâtisse d’elle-même.

Ici, on peut parler de vérité de la douleur – puisque la vérité se reconnaît de ce qu’elle fasse advenir un sujet, c’est-à-dire d’avoir marqué un vivant.  

Je vous remercie de votre attention.

 

Retour en haut de cette page