Cours du 25 mars 05

 

La douleur comme implication de vérité

 

La douleur s’adresse au savoir de l’autre : contrairement à la souffrance où il s’agit, pour chacun, du mal qu’il a dans son corps et dans son âme à être sujet, la douleur n’est pas adressée à l’autre comme une énigme mais comme un problème, qu’il doit pouvoir résoudre. Il n’y a là qu’une question de compétence, et pas d’humanité : qu’il mobilise le savoir nécessaire, et tout sera dit. (Le ciel nous préserve des praticiens qui veulent voir une « personne » dans tout « malade », alors qu’on leur demande seulement de prescrire les antibiotiques adaptés ou de réduire la fracture de notre tibia !)

Pas si simple… D’abord parce qu’on ne peut avoir mal qu’à s’éprouver sujet à la douleur et ainsi à en souffrir, de sorte que l’indication d’une douleur est toujours en même temps une plainte, à laquelle un savoir objectif et extérieur comme l’est une compétence technique ne saurait répondre. Ensuite parce que l’insistance que la douleur est non seulement contre la vie (une rage de dent empêche toute activité !) mais encore contre l’existence (« ça » continue de brûler, or la plaque électrique a été éloignée), oblige à reconnaître en elle quelque chose comme une exigence ontologique que j’énoncerai par la formule suivante : « qu’il y ait de l’être ! ».

Avec cette formule, dont je vais essayer de donner aujourd’hui les principes et les conséquences, j’entends montrer comment il faut entendre la réciprocité de la douleur et du plaisir que nous avons examiné ces dernières semaines. Car le plaisir est une injonction expresse, dont la double particularité est qu’elle soit négative et adressée à la vérité. Je l’ai signifiée par la formule suivante : « qu’il n’y ait pas de vérité ! ». Eh bien la correspondance du plaisir et de la douleur se reconnaît, bien au-delà de la sottise qui consisterait à faire de chacun le « contraire » de l’autre, dans une double inversion : là où l’injonction était négative elle sera positive, là où il était question de vérité il sera question d’existence.

Sans ce nouage, on ne peut pas comprendre ce que j’appellerais le « sens de la sensibilité » pour dire que dans le fait d’éprouver les réalités de tous ordres et de s’éprouver soi-même en train de les éprouver, il y a un enjeu radical, dont l’opposition de la douleur (insistance de l’existence contre le vie) et de la souffrance (insistance de la vérité contre la vie) n’était qu’une première indication.

 

Douleur : au-delà de l’impossibilité du sens subjectif

Le plaisir nous ferait entendre que tout n’est pas perdu et que l’on peut partiellement compenser l’exil qu’on est de soi-même depuis qu’on parle, l’objet n’étant alors que le truchement ou l’occasion de cette compensation. Bien sûr il y a malentendu, parce que l’objet qui opère cette compensation ne le fait qu’à être lui-même porteur de sens, c’est-à-dire qu’à être fait de cet exil auquel il prétend parer : c’est un objet non de réalité mais de représentation. C’est bien pourquoi il ne faut pas confondre le plaisir avec la jouissance : il vaut pour l’imaginaire quand elle vaut pour le réel. Le plaisir sauve de la jouissance, comme le savent par exemple les boulimiques (s’ils pouvaient avoir du plaisir à manger, ils seraient sauvés), parce qu’il réintroduit la distance représentative, l’agréable ne l’étant que de produire cette distance où le sujet pourra devenir son propre moi. L’objet du plaisir résiste, est même fait de sa propre résistance au goût, mais il a pour vérité de ne pas résister, puisqu’en lui ce n’est surtout pas lui qui compte. Il est essentiel qu’il résiste : il ne se réduit jamais à un simple rêve et doit s’imposer comme existant – comprenant donc essentiellement en lui l’éventualité de la douleur – mais il s’agit qu’il cède devant la nécessité que le sujet est imaginairement pour lui-même, la fameuse « réduction des tensions » étant en réalité ce moment où la résistance de l’objet cède à la nécessité subjective. On peut dire qu’il est le moment de la compréhension, et en ce sens que tout plaisir l’est de comprendre.

Si donc on oppose le plaisir à la douleur, c’est en soulignant qu’elle s’entend expressément de récuser la représentation, dont il est au contraire l’assurance. La douleur est même l’épreuve de cette récusation, puisque par représentation on nomme aussi bien le rapport du sujet à l’objet, et que l’essence de la douleur tient à ce que la saturation de l’accueil sensible soit obturation de ce rapport, qui se met à valoir en soi contre l’objet qui n’a plus besoin d’exister et contre le sujet qui ne s’y reconnaît pas. Le plaisir s’oppose à la douleur comme l’assurance de la représentation dans l’imaginarisation de soi et de l’objet s’oppose à son impossibilité dans la « réalisation » du rapport (qu’il se mette à valoir en lui-même hors de chacun de ses termes). Pourtant c’est à la souffrance, c’est-à-dire à la nécessité du sens, que le plaisir répond : il n’apaise pas la souffrance, il y pare.

Il est évident qu’il n’y a de douleur que contre la vie, et d’insistance de l’existence que contre les nécessités de sa compréhension. L’existence n’insiste que contre la vie et l’existence en soi, indifférente à tout, l’est d’abord à elle-même. L’existence n’insiste donc pas dans l’existence mais dans la vie, et forcément depuis l’extériorité à la vie. En ce sens elle montre que le savoir en quoi la vie consiste est sa propre incomplétude : vivre c’est comprendre l’existence et l’on appelle « douleur » l’épreuve que cette compréhension ne soit jamais sans reste.

Si l’on admet l’incomplétude de la compréhension vitale, on admet du même coup qu’on peut reconnaître dans l’existence l’impossibilité de ce que la réflexion nous fait apercevoir comme la synthèse transcendantale, le réel de cette impossibilité étant la douleur proprement dite.

J’ai mal de ce qui ne se laisse pas comprendre par moi, par exemple à une dent qui refuse en quelque sorte d’être un moment de mon corps et qui a pour ainsi dire pris son indépendance. Elle vit pour elle-même au lieu de m’avoir pour sujet de sa propre existence, si l’on peut parler d’une manière aussi approximative, et c’est l’indistinction de cet être en soi et de ce refus, refus de moi comme sujet de la synthèse, qui constitue la douleur comme objet qui doit encore être subjectivé.

Ce que je ressens, c’est de l’existence. J’insiste sur ce partitif. Certes je ressens mon bras ou ma dent quand je dis que j’ai mal au bras ou à la dent. Mais en réalité c’est de l’existence que je ressens, au niveau de mon bras cogné ou dans ma dent cariée. Le membre douloureux, disons d’une manière générale, n’est pas un membre mais seulement un lieu ou plutôt une occurrence : c’est ici ou là, dans mon corps, que l’existence est éprouvée, alors que par ailleurs elle est supposée ou comprise, n’étant éprouvée que dans une sorte de réduction (par exemple je puis essayer de faire porter toute mon attention sur mon autre bras) dont je n’affirmerais pas qu’elle ne prend pas pour objet quelque chose comme une douleur minimale (effectivement : une légère tension dans l’avant-bras) qu’il faudrait alors voir comme de l’existence qui esquisserait vaguement un début d’insistance.

Je rappelle ainsi notre distinction de départ : on appelle souffrance l’insistance de la vérité dans la vie, et on appelle douleur l’ insistance de l’existence dans la vie. Et la question de la douleur, c’est qu’il y ait une vérité de cette distinction…

Mais ce n’est pas simplement de ce que la douleur soit toujours en même temps une souffrance que la question de la vérité se pose en elle : c’est de ce que l’existence, mise à nu par le savoir, puisse insister contre elle-même comme la vérité insistait contre ce même savoir. Car si la vie laisse toujours un reste dans la compréhension qu’elle est de toute chose, et si ce reste, d’insister contre la vie (par exemple quand je me cogne le bras à l’angle de mon bureau), s’entend comme douleur, celle-ci outrepasse en quelque sorte son statut négatif en ce qu’elle n’est finalement plus elle-même mais sa propre insistance. La douleur s’entend contre elle-même quand il n’y a plus ni objet ni sujet mais un rapport en soi (la brûlure) qui n’est lui-même rien d’autre qu’une insistance (la brûlure, c’est que « ça » brûle). Il y a donc dans la douleur une sorte de déhiscence existentielle de l’existence, qui force à reconnaître que le manque de sens propre à la souffrance se met en quelque sorte à valoir matériellement et pas simplement dans notre réflexion.

Quand nous souffrons, c’est en fin de compte toujours de la même chose : on n’arrive pas à être sujet, que les raisons en soient objectives, subjectives ou de structure. Celui qui souffre du dos, par exemple, ne parvient pas à être sujet quand il s’agit de déplacer un meuble, et ainsi de suite. Que nous soyons sujets à la douleur renvoie donc à l’impossibilité d’être sujet qui se trouve impliquée dans la fragilité et la vulnérabilité de notre corps et de notre âme, et il faut rapporter cela à ce surcroît dont je viens de parler et que nous avons convenu de nommer insistance.

 

La douleur comme implication de vérité

La douleur s’oppose à la souffrance de cet qu’elle ne renvoie pas à la vérité mais à l’existence. Cependant on ne peut avoir mal qu’à être sujet à la douleur et par conséquent qu’à en souffrir : le vivant sensible craint la douleur et ne se contente pas de l’éprouver, si l’on peut dire. Cela signifie qu’il est impossible de concevoir la douleur sans reconnaître qu’elle est toujours déjà articulée à la souffrance qu’en elle-même elle est toujours déjà (inversement, nous avons appris que toute souffrance n’étant réelle qu’à être éprouvée comme telle, était déjà en elle-même douleur).

Les deux définitions que j’ai données de la souffrance et de la douleur, insistance de la vérité et insistance de l’existence contre la vie, renvoient elles aussi à une réciprocité de principe. Car si l’existence résiste à la compréhension que la vie est à la fois pour les choses et pour elle-même cela signifie d’une part que le savoir de la vie (ceci est un aliment cela est un obstacle) est déjà en lui-même marqué d’une incapacité radicale qui institue dès lors la vérité comme ce qu’il ne peut égaler, et d’autre part qu’en cette place, qu’on pourrait dire a-subjective puisqu’elle concerne l’irréductibilité des choses au savoir qui peut en être produit, il s’agissait malgré tout du vivant lui-même, en tant qu’il est, viens-je de rappeler, en même temps toujours compréhension de soi. Le vivant est cet être en l’être duquel il va de son être, doit-on reconnaître de manière heideggerienne, et c’est sur cette base qu’il est savoir des choses. De sorte que là où ce savoir défaille, c’est-à-dire au point où insiste l’être propre desdites choses, apparaît que le sujet est pour lui-même déjà en cause… A nommer vérité que l’impossibilité qui marque le savoir soit en même temps incidence subjective, il faut donc reconnaître qu’en toute douleur c’est déjà de la vérité qu’il s’agit. La distinction de la douleur et de la souffrance, du point de vue qui s’impose ici, tient donc à ce « déjà », qu’il faut omettre quand on parle de la seconde.

Quand le sens ne manque plus, quand on comprend ce qu’il en est et qu’on sait à quoi s’en tenir, on ne souffre pas mais on a mal (paradigmatiquement : après une blessure, qu’elle soit physique ou morale). La complétude du savoir, en admettant qu’elle soit possible (et certes elle l’est localement : il y a des réponses satisfaisantes à des questions précises), résorbe le sens et c’est le reste du sens qu’on nomme existence. Mais il est bien évident que ce « reste » serait indifférent, et donc étranger à la question de la vérité, s’il n’insistait pas : il faut qu’il s’impose contre le sens, la préposition « contre » renvoyant non pas à un état d’extériorité logique dans notre réflexion mais à un faire : ça fait mal – en quoi on indique expressément que l’existence ex-siste au sens en même temps qu’à elle-même. Et certes la vie est toujours savoir, non seulement dans sa réalité empirique (savoir manger, savoir respirer, etc.) mais surtout dans sa réalité transcendantale : elle est avant tout le savoir qu’il y a l’étant en général. Or l’étant, ce qui le caractérise et le définit en même temps, c’est qu’il soit – autrement dit qu’en ce qui le concerne, et par opposition à l’objet à quoi la nature de la vie est de l’avoir toujours déjà réduit, son être s’entende comme propre. Etre, en quelque sorte, c’est l’affaire de l’étant. Et la douleur, dans son insistance qui se fait toujours en deçà de l’existence (« ça » continue de brûler, or la plaque électrique est éloignée, et la main n’est plus qu’un lieu), rappelle cela.

Il y a un sens secret de la douleur qui l’approprie à la question de la vérité : c’est que, par rapport à l’être, la compréhension est toujours une aberration. Et cette aberration, justement de ce qu’on parle de l’être et non pas d’une nécessité logique ou même métaphysique, elle ne peut pas s’entendre autrement que comme insistance. Que la compréhension soit aberrante dans sa distinction d’avec l’être, c’est très concret, puisque « ça fait mal ». En cela, il s’agit que l’étant lui-même soit sujet de son être – non pas certes au sens existentiel et subjectif du mot mais au sens où c’est la réciprocité de l’étant et de l’être qu’en chacun il aille de l’autre, ou plus exactement de sa distinction avec l’autre.

Loin de moi l’idée d’imaginer on ne sait quelle volonté métaphysique dissimulée au cœur des choses qui les pousserait à être, ou de croire qu’à force d’être possibles les entités finissent par être réelles. Je ne parle que de la compréhension de l’existence par la vie quand elle est éprouvée dans son essentielle aberration, laquelle n’est d’ailleurs posée comme essentielle qu’en réfléchissant l’irrécusable de la douleur qui empêche le vivant d’être le véhicule inessentiel de cette force aveugle que serait le processus vital. Et certes, quand « ça » fait mal, c’est que, quelque part comme on dit, « ça » ne va pas. Mais uniquement du point de vue de l’être qui a mal, bien sûr. Eh bien ce point de vue, il s’entend lui-même selon l’épreuve d’une aberration que la définition circulaire de l’étant par l’être et de l’être par l’étant permet seule d’expliciter. Loin donc de voir dans ce « cercle ontologique » (la simple réciprocité de définir l’étant comme « ce qui est », et l’être comme « l’acte de l’étant en tant qu’étant ») une puissance autonome, il faut y reconnaître l’explicitation d’une réflexion dont l’objet est cette insistance originelle à l’existence qu’on appelle douleur. Je ne prétends donc pas qu’il s’agit de la nature de la douleur, mais j’affirme qu’il s’agit là de son sens pour nous, en tant que nous l’éprouvons et que nous nous éprouvons nous-mêmes en train de l’éprouver.

Ce sens, donc, c’est qu’il faut qu’il l’étant soit – exactement comme il ne fallait pas, dans le cas du plaisir, qu’il y ait de la vérité. Une nécessité non subjective, bien sûr, mais bien réelle puisque c’est l’insistance comme telle (« ça fait mal ») que nous réfléchissons ainsi

Mais comme nous nous éprouvons nous-mêmes en train d’éprouver la douleur, il faut – selon la même nécessité réflexive et bien sûr pas métaphysique – que la nécessité, pour l’étant, qu’il soit, s’entende selon la réponse à l’empêchement d’être sujet que toute douleur est par ailleurs forcément, et surtout qu’elle renvoie à l’abolition de soi dont toute douleur est constitutivement l’éventualité. Quand je disais qu’il appartient en propre à la douleur d’être la menace que ce soit encore pire, c’était pour indiquer qu’il lui appartient de mettre le sujet qui l’éprouve sur la voie de sa propre abolition, et d’avoir pour horizon constitutif l’incandescence d’une conscience qui, à la limite (et une limite que plusieurs personne ont franchie…), n’est plus la conscience d’aucun sujet.

On voit où je veux en venir : le sens de la douleur, en tant qu’elle est toujours déjà articulée à la souffrance, est une nécessité d’être dont soit sujet une certaine chose qui, justement d’être elle-même sujet de son propre être selon la définition tautologique de l’étant, s’en trouvera par là même répondre valablement à l’aberration d’être soi, telle qu’elle apparaît à l’horizon de toute douleur. Développons.

 

La nécessité formelle du vrai comme sens de la douleur

Si je sujet qui a mal est déjà en voie non pas d’anéantissement mais d’abolition (que sa conscience finisse pas n’être plus la conscience de personne…), et si d’autre part le propre de la vie est de se vouloir elle-même (le transcendantal, c’est que la subjectivité soit dans l’objet sa propre nécessité), alors il appartient au sujet sensible (et non pas pur !), c’est-à-dire au sujet qui est fait de sa propre capacité d’avoir mal, qu’il soit en même temps sujet d’un absolu, dont son aberrante compréhension de l’existence (la douleur elle-même comme insistance pure à l’existence) soit l’indication en creux.

C’est très simple : si « ça » ne va pas dans la compréhension qu’on a des choses, c’est que ce qui ne va pas tient à la substitution d’être en quoi cette compréhension consiste. Dans la compréhension, ce qui compte en effet, c’est l’être qui comprend, la chose comprise n’important que de la détermination ! Or la douleur, comme contradiction actuelle de l’existence et de la vie, c’est bien la nécessité que cette destitution (ce n’est pas l’étant qui compte, c’est moi) soit originellement récusée. Et certes, si je me cogne brutalement à ma table, il y a bien un rappel de la non vérité par rapport à elle de l’usage que j’en faisais habituellement ! Il faut donc– et telle est l’épreuve de la douleur au sens où toute épreuve est le nouage d’un toujours le même et d’un désormais un autre – qu’en l’étant ce soit désormais lui qui compte, la douleur imposant cette restriction de temporalité. On voit donc bien que la réalité de la douleur ne diffère pas de la nécessité pour les choses elles-mêmes de ne plus être les objets que nous apercevons en elles. En un mot : le sens de la douleur, parce qu’elle est saturation de la réceptivité, c’est que l’objet en tant qu’objet soit intolérable.

Et comme la douleur ne s’entend que de l’existence, ce sens a lui-même pour sens, si l’on peut dire, que cet intolérable s’entende comme restitution. De quoi ? d’existence propre c’est-à-dire, ici, de vérité !   

Quand « ça » ne va pas que l’étant soit objet, il faut qu’il ne soit plus objet – mon idée est aussi simple que cela. Et ne plus être objet, cela veut dire : sujet (à la place de moi, donc, qui le constituait transcendentalement) de son être dès lors propre. Voilà l’essentiel : la propriété de l’être de l’étant (que son être soit propre, à l’encontre de la dépossession ontologique définissant l’objet) est, comme nécessité, le sens de la douleur.

Il y a l’être propre, tel qu’il est abstraitement indiqué par la réciprocité des définitions qui forme le « cercle ontologique », et puis il y a l’être dès lors propre, qui en est la distinction. Or cette notion est celle du passage : on passe de l’étant au vrai. L’étant sujet de son propre être, dès lors qu’on l’entend non pas par la simple tautologique du « cercle ontologique » mais par opposition à l’objet, dont l’être a l’homme pour sujet, je dis par conséquent que c’est le vrai.

Que le vrai soit vrai, c’est la même chose que, pour le sujet, cesser d’être aberrant. Or le sujet est vivant c’est-à-dire aberrant : son être consiste d’abord à comprendre l’étant et donc à ne pas le « laisser être ». Cesser d’être aberrant, cela signifie cesser de vivre, au sens où vivre consiste à exercer l’emprise vitale, à ne pas « laisser être ». Le sujet extérieur à sa vie, c’est le sujet de la décision par opposition au sujet du choix qui est fait de son propre savoir c’est-à-dire de sa propre vie. Dans un autre langage, on peut dire que c'est le sujet de la sublimation – dont on aperçoit, conformément d’ailleurs à l’enseignement de Nietzsche (mais peu importe : il ne s’agit pas de lui donner raison ou tort), qu’il procède de sa propre douleur.

D’où la conclusion que je propose pour aujourd’hui : la douleur est la nécessité du vrai existant, telle qu’elle apparaît dans l’aberration éprouvée de la vie. En barrant la voie de l’expression, toute douleur nous met sur le chemin de la création, c’est-à-dire d’une responsabilité (et non pas d’un faire !) qui soit indistinctement responsabilité de l’étant quant à ce qu’il soit, du vrai quant à la vérité, et de soi quant à être sujet. Et certes : qu’est-ce qui compte pour nous dans le vrai ? Une seule chose : qu’il existe (qu’il produise son effet, qui est de marquer) ! Pour lui, bien sûr, c’est l’autorité.

Disant cela, j’entends développer l’opposition première de la douleur et de la souffrance : insistance de l’existence, insistance de la vérité. Paradoxalement la première est formelle et la seconde matérielle : en toute souffrance il y a une manière singulière de ne pas arriver à être sujet, et donc un engagement subjectif déjà opéré ; la douleur, par contre, ne peut être que particulière et non pas singulière (être pincé, ce n’est pas être piqué) et ne concerne donc pas le sujet comme tel, du moins à première vue, puisqu’on n’est alors qu’un « cas » aux yeux du technicien. En ce sens, je dis bien, la souffrance est matérielle, elle a un contenu qu’on peut interroger et développer, alors que la douleur est formelle : elle touche le vivant en général et donc moi aussi, mais elle ne me vise pas singulièrement. Par contre, en un sens second, la douleur est matérielle : on ne supporte pas sa douleur de la même façon, non seulement d’une culture à l’autre mais encore d’un individu à l’autre. La souffrance d’avoir mal renvoie ainsi à la question qu’on est pour soi, comme sujet. Eh bien c’est de cette articulation de la formalité d’exister et de la matérialité d’être soi, si l’on me permet des expressions aussi paradoxales, qu’il s’agit dans cette nécessité que la douleur est toujours – de n’être pas simplement un fait, (celui de l’aberration de ramener l’étant à la nécessité qu’on est pour soi)  mais toujours en même temps une nécessité (celle que, par nous dès lors libérés de l’expression, l’étant soit son propre sujet).

Et certes, si le propre d’un sujet est d’avoir à l’être vraiment, alors il serait inconcevable que la douleur, qui est en même temps la souffrance d’avoir mal, ne soit pas en même temps une insistance de l’éthique.

Voilà où je voulais en venir : l’insistance à l’existence et l’insistance de l’éthique dans la réflexion, finalement, c’est pareil.

Si vous m’avez suivi jusqu’ici, cela doit passablement vous étonner, mais pas vous surprendre.

 

Je vous remercie de votre attention.

 

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