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A propos du moment singulier de l’humain

 

On devient humain dans un moment singulier, un moment qu’il faut dire littéralement décisif parce que s’y décide qu’on soit humain et pas simplement vivant d’une manière spécifique.

La question d’un vivant est celle de son bien, à quelque niveau qu’il le situe : celle de ce qui lui est utile, de ce qui lui est agréable, de ce qui contribue à son bonheur voire, en radicalisant, de ce qui le met sur le chemin de son salut. S’il y a un moment décisif du devenir humain, c’est donc un moment   de basculement où la question d’être humain cesse d’être celle de notre bien : non pas que notre bien cesse d’importer (quand on est malade rien n’est plus important que la santé, par exemple) mais il ne compte plus (et certes, ce n’est pas la santé qui compte, quand il s’agit d’être humain). En d’autres termes on devient humain quand on éprouve de manière décisive que ce qui importe n’est pas ce qui compte.

On ne peut pourtant pas cesser d’identifier notre question à celle de notre bien : comment vouloir autre chose que ce qu’on a raison de vouloir ?

Dès lors la question d’être humain est celle d’une étrangeté radicale à soi-même, et à toute éventualité de réconciliation. Car à distinguer l’être humain d’une vie qui serait celle de l’espèce anthropique, on doit reconnaître non seulement que notre propre question n’a jamais été là où nous imaginions qu’elle était, à savoir dans le service de notre bien (plaisir, utilité, bonheur, salut), mais encore qu’il n’y aurait aucun sens à opérer sur cette étrangeté une réflexion qui produirait en second degré l’idée d’un vrai bien, puisque sa poursuite serait encore et toujours la poursuite de ce bien dont la réalité humaine est qu’il importe assurément mais qu’il ne compte pas. Le moment singulier du devenir humain n’est donc pas seulement celui d’une distinction entre la question que nous sommes pour nous-mêmes et la méconnaissance que nous en avons forcément, il est encore celui du caractère indépassable de cette distinction.

Quelle est alors cette mystérieuse question qui n’est pas plus aujourd’hui celle de notre vrai bien qu’elle n’était hier celle de notre bien ? Il suffit de se le demander pour le savoir : la question du sujet est la question d’être sujet. En distinction de la question métaphysique d’être un bon sujet c’est-à-dire un sujet accompli (être sage, avoir la subjectivité exigée par l’ultime nature des choses) s’impose alors d’être sujet là précisément où les raisons importent mais ne comptent pas. Car là où elles comptent, elles font apparaître ceci comme préférable à cela, et par conséquent ont toujours déjà constitué le service des biens comme l’horizon implicite et indépassable de toute pensée et de toute action. En quoi on a désigné le choix. La décision s’en distingue radicalement : quand on a toutes les raisons, il faut encore décider de les suivre – ce qu’on exprime plus simplement en disant que le savoir importe mais qu’il ne compte pas.

Le sujet ne peut pas ne pas situer sa propre question dans l’horizon du choix, et par là il s’ignore à jamais lui-même. Mais certaines choses le mettent parfois dans la nécessité d’avoir à décider c’est-à-dire de prendre et d’assumer sa responsabilité de sujet : non pas simplement celle de ce qui pourra ensuite lui être imputé, mais bien celle d’être sujet – être en somme responsable d’être responsable. Or qui niera qu’il s’agit là du premier trait de l’humain ? Voilà pourquoi on doit impliquer dans la notion d’« humanité » l’idée d’une étrangeté qui interdit au sujet d’être, comme la tradition métaphysique imposait qu’il le soit, une fonction de subjectivation propre au savoir, et donc une entité dont il reviendrait au même de dire qu’elle est automatique ou de dire qu’elle est théologique.

Reste à découvrir où le sujet de la décision situe sa vérité, une fois posée la méconnaissance du sujet du choix qui la situait dans son bien. A quel terme, en somme, peut-on faire correspondre le bien, une fois reconnue la distinction du choix et de la décision ?

Le vrai est la réponse à cette dernière question et par là même l’indication du principe qui structure la responsabilité : il revient au même d’être sujet de son propre statut de sujet et d’être responsable de ceci, pour le vrai, qu’il soit vrai – c’est-à-dire distingué de tout type de réalité que le savoir pourrait avérer (une réalité représentée, une réalité revenue sur elle-même, une réalité accomplie). Car on n’est sujet de la décision qu’à ce que le savoir ne compte pas, et qu’à situer son objet en extériorité radicale à tout savoir – à commencer bien sûr par celui qu’on pourrait acquérir de soi.

L’opposition du vrai et du bien est dès lors éthique et non pas métaphysique ni gnoséologique ; elle correspond à celle qu’il faut faire entre ce dont on prend la responsabilité (le vrai) et ce dont on assume le savoir (le bien). 

Par vrai on entend donc ce qu’un sujet a pris en charge, pour la seule raison qu’il a refusé de céder sur son propre statut de sujet au profit du savoir et donc de l’universel anonymat des nécessités. On explique un choix, mais on signe une décision. Inversement c’est le même de reconnaître qu’il y a du vrai et qu’à son propos un sujet n’a pas cédé sur sa condition d’être sujet. Le moment singulier de l’humain, c’est donc le moment de la responsabilité d’être responsable ; pour l’humain c’est le moment de vérité.

Moment du vrai, par conséquent – mais sans le savoir : singulier, et non pas commun.

Il y a donc un moment singulier du devenir humain, mais pas de moment commun d’une constitution de l’humanité, horizon pourtant nécessaire de notre bien à tous. Si nous ne pouvons pas ne pas nous représenter le contraire, ni par conséquent être poussés à en produire le déni au moyen d’une promotion de l’idéal dont la simple notion de responsabilité dit l’imposture, nous ne sommes par ailleurs pas sans savoir qu’on n’est soi que sans soi et donc humain que sans l’humanité.

 

 

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