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Pour introduire à la question du commencement

 

On ne commence pas : on peut seulement avoir commencé. Par exemple commencer à faire la vaisselle, c’est être en train de laver la première assiette – et non pas commencer à la laver. Commencer, c’est donc toujours avoir déjà commencé et non pas commencer. Il appartient donc au sujet du commencement qu’il n’ait pas été là au moment de commencer, et qu’il ne commence ainsi que depuis une absence préalable à lui-même où se joue la réalité du commencement et donc celle du sujet qui s’en définira.

Commencer quelque chose, une tâche, c’est non pas en avoir statutairement mais en prendre la responsabilité, en même temps que c’est prendre la responsabilité de soi comme sujet de cette même tâche, dans sa déterminité concrète.: le sujet qui se découvre avoir commencé s’identifie à la tâche, et plus précisément à la méthode où se spécifie le faire de cette tâche – car faire n’importe comment, ce n’est pas faire ni donc commencer ; et c’est du maintien de cette identification qu’il prend la responsabilité à propos de lui-même. Mais d’autre part on ne commence que ce qu’on peut finir, et on ne commence qu’à s’engager à finir. En prenant la méthode pour principe de son identité, celui qui commence prend aussi la responsabilité d’être celui qui laissera à lui-même l’accomplissement de la tâche, son produit que par là même on dira fini : s’engager à finir, c’est aussi s’engager à laisser être ce qui aura été, et par là même sera, fini. La maison une fois construite, le maçon perdra son statut d’ouvrier et devra quitter le chantier, n’étant dès lors plus un maçon mais, peut-être, un chômeur. Pour soi, le sujet du commencement anticipe donc la condition d’être le reste et, disons le mot, le déchet de sa tâche. La fin de la tâche étant l’avènement de son produit et son accession au statut d’entité finie, indépendante, celui qui devait la mener à bien devient ainsi le pur supplément et donc, disons le mot, le déchet, de sa propre responsabilité en tant que déterminée : quand il aura fini son travail et après l’avoir payé, il faudra chasser le maçon s’il vient rôder autour de son ancien chantier. On ne commence donc qu’à ne pas avoir su qu’on commençait, en antériorité à sa propre tâche, et on ne finit qu’à choir comme le déchet de la tâche qu’on aura menée à bien, en postériorité de sa propre tâche.

Se demander ce que c’est que commencer revient ainsi à s’interroger sur une extériorité, et donc une étrangeté radicale, du sujet à lui-même. Cette étrangeté est-elle seulement inhérente à l’activité de commencer, et par là contingente pour le sujet dont le temps n’est pas simplement celui de commencer, ou au contraire essentielle, constitutive ? L’envisager revient à se demander si la question de commencer est paradigmatique ou non pour celle d’être sujet.

Prendre la responsabilité de mener une tâche à bien, c’est prendre la responsabilité d’en être le sujet et donc prendre tout simplement la responsabilité d’être sujet, si l’on n’est sujet qu’à l’être de quelque chose autrement dit si c’est le même de n’être sujet de rien et de n’être pas sujet. Mais la tâche qu’on prend la responsabilité de mener à bien suppose à propos de soi-même une prise de responsabilité plus originelle, puisqu’on avait déjà commencé au moment de commencer. La notion est par conséquent celle d’un après-coup, indistinctement objectif et subjectif : si tout commencement reprend une première responsabilité de commencer qui était forcément ignorée, alors la responsabilité d’être sujet de quelque chose de réel (une tâche) autrement dit d’être réellement sujet est elle-même l’après coup d’une responsabilité première qui est celle d’être sujet d’être sujet. Il revient donc au même de dire que celui commence fait l’épreuve étonnante de sa propre absence comme condition de toute prise de responsabilité ou de dire que la responsabilité qu’il prend de mener à bien la tâche qui l’identifiera et qui par là même l’a toujours déjà identifié est l’après coup déterminant d’une prise de responsabilité plus originelle qui est celle non pas d’être un sujet, nature métaphysique dont on serait aussi peu responsable que la table l’est d’être une table, mais celle d’être sujet de toute nécessité subjective et donc de toute responsabilité – à commencer bien sûr par celle d’être sujet. Ne commence en somme qu’un être qui ait depuis toujours d’être sujet non pas pour nature mais pour affaire. La question du commencement est celle de l’épreuve qu’on fait de cette vérité.

Une épreuve, ce n’est pas une expérience : celle-ci appartient à nos possibilités que par là même elle accomplit dans un surcroît de savoir dont nous resterons enrichis, quand celle-là met en cause le fait même que nous soyons sujets ou plutôt la responsabilité que nous avons prise – ou pas – d’être sujet. On peut triompher d’une épreuve quand il aura été évident qu’on était le sujet exigé par la situation, ou en sortir anéanti quand il se sera avéré au moment décisif qu’il n’y avait personne : le sujet qu’on s’était supposé être n’était qu’un leurre ! Si le commencement est l’épreuve déterminée et concrète d’être sujet, il doit par conséquent être fait de l’alternative d’être ou de ne pas être, pour le sujet que tout sujet se suppose forcément être. Il est en effet évident que la distinction entre être un sujet (la question métaphysique) et être sujet (la question éthique) oblige à reconnaître qu’on n’est sujet qu’à être sujet d’être sujet (être sujet n’est pas notre nature mais notre affaire) ; de sorte que l’antériorité que le sujet est forcément pour lui-même, autrement dit son existence en après coup de soi, donne ainsi lieu à une alternative rétrospective entre avoir ou n’avoir pas été sujet dont l’épreuve est, précisément, l’épreuve – puisqu’aussi bien il n’y a d’abord d’épreuve que de l’épreuve elle-même (c’est toujours d’être éprouvé, et de l’être comme sujet de l’épreuve, qu’on fait l’épreuve). Bref, en toute responsabilité qu’on prend il s’agit originellement de la responsabilité qu’on avait d’abord prise sans le savoir d’être sujet, c’est-à-dire responsable, de cette responsabilité et même de la responsabilité en général. Il serait contradictoire qu’on admît qu’être sujet consiste d’abord à être sujet d’être sujet, et qu’on n’admît pas l’éventualité pour toute responsabilité qu’on exerce de révéler dans l’épreuve une irresponsabilité première de l’exercer dont l’exercice proprement dit sera nécessairement l’après coup. Par exemple le chef dépassé par les événements fait voir que c’est de manière irresponsable qu’il a accepté le commandement qu’on lui proposait – ce qu’il ne pouvait pas savoir sur le moment, sincèrement convaincu qu’il était de sa compétence et de sa force de caractère. Et comme les notions d’être sujet et d’être responsable sont rendues équivalentes par le refus de confondre la condition d’être un sujet avec la responsabilité d’être sujet (autrement dit par le refus de faire de l’éthique une région de la métaphysique), il faut déduire de l’impossibilité originelle et définitive d’être innocent (on ne saurait même être innocent d’être sujet) une antériorité de la responsabilité à elle-même, dont le commencement comme prise de responsabilité est en même temps la réalité et l’épreuve. On ne prend en somme que la responsabilité d’être le sujet qu’on avait déjà la responsabilité d’être. Et certes, on n’est soi qu’à être sujet d’être soi ; de sorte qu’en toute responsabilité qu’on prend il s’agit de celui qu’on était sans le savoir – et dont on fera forcément l’épreuve sans le reconnaître en toute épreuve qu’on fera par ailleurs.

Rien n’est plus banal que commencer : c’est presque à chaque instant qu’on prend la responsabilité d’être sujet de quelque chose, et pour toutes sortes de tâches, des plus sublimes aux plus triviales. Mais c’est une banalité qui cache une énigme. Car les meilleures raisons du monde ne suffisent jamais à nous faire commencer : ce n’est pas parce que la nécessité ou même l’urgence d’une tâche est clairement présente à notre esprit avec toute la légitimité que nous lui reconnaissons qu’on la commence pour autant. Au contraire, même : le savoir des raisons semble comme inhiber leur mise en œuvre – ainsi que chacun a pu en faire l’expérience sous le nom de procrastination : en se maudissant soi-même d’être aussi inerte, on constate qu’on remet à plus tard, qu’on ne parvient pas à se décider à faire ce qu’on sait devoir faire. Dans la difficulté et même l’impossibilité de commencer qui peut à la limite être vécue comme une maladie ou une infirmité (« qu’ai-je à être si paresseux, aujourd’hui ? ce travail est pourtant urgent ») tout se passe donc comme si le sujet du commencement ne devait s’entendre qu’à l’encontre du sujet du savoir. D’ailleurs les tâches dont la nécessité n’est pas réfléchie vont pour ainsi dire de soi : sans qu’on ait à s’interroger sur la possibilité de les commencer ou la nécessité de les finir, on les accomplit, et voilà tout. Pas de difficulté d’être sujet, en ce qui les concerne, mais seulement le mouvement général et anonyme de la vie et du déroulement des journées. De sorte que c’est bien là où il s’agit d’être sujet, c’est-à-dire de prendre une responsabilité (et de prendre la responsabilité de prendre cette responsabilité), que la question de commencer peut seulement se poser. Nous retrouvons ainsi l’étonnante nécessité qu’on ne commence jamais à faire quelque chose que sans le savoir et donc, représentativement parlant, qu’en sa propre absence : c’est justement comme présent à lui-même et aux raisons qu’on a d’accomplir certaines tâches, ainsi qu’il convient au sujet de la représentation, qu’on n’arrive pas à commencer ! Et certes, si commencer consiste à réaliser qu’on est depuis un moment en train de faire la première partie d’une tâche, autrement dit s’il n’est pas possible de distinguer commencer et avoir commencé, alors il n’est pas du tout possible de vouloir commencer : la volonté ne vaut pas pour le passé et n’est alors que sa propre idée, par là même déjà virée au conditionnel : le sujet qui sait qu’il a des tâches à accomplir n’est pas celui qui veut, mais uniquement celui qui voudrait (et donc ne veut pas)  les accomplir. On ne veut pas mais on voudrait commencer – ce dont on a d’ailleurs parfaitement conscience (d’où la culpabilité). Telle est l’expérience de la procrastination, où chacun peut faire l’épreuve de l’impossibilité propre au commencement. Dès lors aperçoit-on que commencer n’est pas faire quelque chose mais seulement arrêter de faire autre chose, ou plus exactement avoir arrêté : c’est, sans s’en être rendu compte, avoir cessé de procrastiner. En ce sens très précis, commencer n’est pas notre possibilité – et procrastiner est aussi faire l’épreuve de notre extériorité aux raisons de faire ce que nous avons à faire, et plus généralement au savoir. Le savoir est là, aussi satisfaisant qu’on peut le souhaiter, mais il ne compte pas quand il s’agit de prendre la responsabilité d’une tâche et donc aussi de soi-même. C’est pourquoi commencer n’est pas une action, et demande même à être pensé moins comme un acte que comme un passage à l’acte : sans qu’on sache ni pourquoi ni comment, on se retrouve brusquement de l’autre côté de l’impossibilité, en train de faire depuis un certain temps ce qu’on n’avait jamais eu la possibilité de faire ni même de vouloir faire. Et c’est cela, avoir commencé – autrement dit commencer : avoir pris sans soi la responsabilité d’être sujet de quelque chose, être dans l’après coup de cette prise de responsabilité originelle et à jamais inaccessible.

Justement parce qu’il consiste à prendre la responsabilité d’être sujet de quelque chose, il faut pourtant que le commencement soit notre affaire : on ne commence qu’en sa propre absence, mais c’est bien pour soi de la responsabilité d’être sujet qu’il s’y agit à chaque fois – une responsabilité dont il n’est pas question que nous ne soyons pas encore et toujours les sujets, et dont le tout premier trait est l’impossibilité de la substitution : être sujet n’est pas quelque chose qui ait à m’être attribué mais bien qui ait à m’être imputé. La raison (qui est donc aussi celle de l’exclusion de la métaphysique par l’éthique) en est évidente : être innocemment sujet comme on le serait s’il suffisait d’être un sujet pour être sujet, c’est être quelque chose, à savoir une entité métaphysique aux propriétés ontologiques aussi paradoxales qu’on voudra (dans le monde, il y a des choses et il y a des sujets : deux types d’étants), mais ce n’est pas être quelqu’un.

Le problème nodal de notre notion apparaîtra quand nous aurons répondu à cette nécessité en disant que, si le commencement ne saurait être notre affaire en tant que sujets présents à eux-mêmes (précisément : nul ne peut commencer), il le sera en tant qu’objets – et même en tant qu’objets d’un objet. Nous ne cessons d’ailleurs de le signaler, dès qu’il s’agit de marquer que nous avons commencé c’est-à-dire arrêté de procrastiner : « j’avais compris qu’il fallait faire ce travail, que c’était à la fois important et urgent, mais je n’arrivais pas à m’y mettre ; et puis, ce qui m’a décidé, c’est… ». En effet commencer n’est pas décider d’entreprendre une certaine tâche mais c’est tout au contraire être décidé, ou plutôt y avoir été décidé par quelque chose. Une certaine réalité, qui s’est donnée à nous sur le mode de l’événement, a pour ainsi dire pris la décision que nous commencerions (« cela m’a décidé »). De sorte que c’est en elle et non pas en nous que nous devons situer cette nécessité aussi évidente que paradoxale que le commencement soit en même temps notre impossibilité la plus radicale (on ne commence que sans soi ; or ne pas être n’est pas notre possibilité, ni a fortiori ne pas avoir été) et notre affaire la plus propre (c’est bien d’être sujet qu’il s’agit de prendre la responsabilité). Au sujet divisé, il appartient ainsi que sa question, qui est toujours celle d’être sujet, se joue dans l’objet. Commencer, en tant que c’est être décidé à être sujet  par quelque chose ayant statut d’objet, c’est en faire l’épreuve.

Pensé à partir de son impossibilité qui est la procrastination, le commencement est proprement cette décision dont le sujet est un objet (commencer, c’est brusquement être décidé par quelque chose à commencer) et dont l’objet est un sujet (une réalité décisive amène à être sujet d’être sujet, c’est-à-dire à la non distinction d’avoir commencé et de commencer).

On se demandera donc ce que c’est qu’un objet décisif, sachant que commencer consiste à prendre la responsabilité d’être sujet (par opposition à avoir statutairement une telle responsabilité) et donc forcément à avoir pris – mais sans le savoir, dans une antériorité dont la reconnaissance sera l’après coup – la responsabilité que l’objet soit décisif. Car l’équivalence qu’on peut établir entre être décisif et faire autorité montre clairement une responsabilité qui reste celle du sujet, puisqu’une autorité qu’on ne prend pas la responsabilité de reconnaître n’en est tout simplement pas une. Dire qu’on reconnaît (ou pas) une autorité, c’est dire que, contrairement à ce qui vaudrait pour un pouvoir ou même une puissance, on ne constate jamais qu’elle est une autorité, mais qu’on en décide ou plus exactement qu’on en a décidé ainsi sans le savoir, dans une antériorité à soi dont la notion de respect désigne en même temps l’après coup et le vécu subjectif. Le décisif s’impose mais rien n’est décisif en soi, car décider n’est pas causer c’est-à-dire produire à titre d’effet parfaitement innocent de sa production et donc irresponsable de son existence. On l’a dit : si commencer consiste toujours à commencer à être sujet, alors il est absolument exclu que la responsabilité du chiasme de responsabilité qui structure le commencement ne soit pas originellement celle du sujet lui-même – la responsabilité qui doit lui être imputée (et non pas attribuée) quant à être sujet. Se demander ce que c’est que commencer, c’est par conséquent se demander comment on est sujet dans et depuis l’objet qui nous a décidés à commencer c’est-à-dire à être sujet. C’est d’être l’objet d’une décision que nous avons toujours déjà pris la responsabilité d’être les sujets et la question de commencer est celle d’en faire l’épreuve.

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