Leçon 1

 

Le problème philosophique de la séduction

 

Un regard croisé dans la rue, une idée qui surgit sous la plume, une voiture représentée sur une affiche, etc.,  constituent, chacune à son échelle et pour le domaine correspondant de nos vies, des réalités séduisantes. Un regard appuyé, une proposition lucrative, le discours d’un démagogue sont des réalités séductrices. Séduction dans l’un et l’autre cas : le hasard d’une rencontre est celui d’une éventualité dont on a déjà l’impression qu’elle est une nécessité parce qu’elle détermine depuis une autre scène une perspective de vie nouvelle déjà en train de s’ouvrir. On peut jouer avec ce paradoxe et c’est tout le piquant des situations de séduction : la joie de séduire et le bonheur d’être séduit quand on parle de réalités séduisantes, le besoin de séduire et la satisfaction d’être séduit quand on parle de menées séductrices. A chaque fois se donne à reconnaître une éventualité qu’il ne tient qu’à nous de réaliser, non pas dans la continuité d’une vie qui est la nôtre et qui se poursuit en réalisant les possibilités qu’elle fait naître à chaque instant mais à son encontre, et par conséquent en rupture des identifications par lesquelles nous nous reconnaissons habituellement. En quoi il s’agit aussi de rompre avec celui qu’on était jusqu’alors : l’homme le plus rangé voit brusquement comme sa possibilité la plus propre l’éventualité de tout quitter  pour suivre la femme qu’il vient juste de rencontrer ou, à un tout autre niveau d’importance mais selon la même nécessité formelle, le consommateur le plus raisonnable réalise qu’il va peut-être acheter tel produit dont il n’a guère besoin à cause des couleurs de son emballage ou du slogan publicitaire qui le vante en ce moment à la télévision. A quelque niveau d’importance qu’elles se situent, et d’une manière dont on peut ainsi se donner une représentation fractale (la même structure de reproduit à toutes les échelles), les réalités qui nous séduisent nous font donc admettre l’éventualité d’une vie proprement inouïe mais dont nous reconnaissons qu’il ne tient qu’à nous qu’elle soit la nôtre malgré sa folie au moins apparente – le paradoxe du moment de séduction étant que cette folie y apparaisse comme notre possibilité la plus propre et la plus personnelle en même temps que la plus étrangère.

Car si c’est toujours la perspective d’une autre vie que nous présentent les réalités de la séduction, elles le font en suggérant que cette vie, nous nous devons en quelque sorte de la mener. Les séducteurs usent de ce savoir normatif que chacun aurait en quelque sorte au fond de soi, qui essaient de convaincre les personnes qui vont se jeter dans leurs filets qu’elles le font au nom d’une vérité que tout le monde, à commencer par elles-mêmes, a jusque là méconnue (« vous méritez bien mieux »). Les réalités séduisantes aussi nous font reconnaître, parfois dans une certitude qui serre le cœur et laissera pour toujours l’amertume des occasions qu’on n’a pas eu l’audace de saisir, que la vie qui aurait commencer tout de suite était celle dont on avait depuis toujours le désir bien que nous n’y ayons jamais pensé. Plus radicalement encore, les réalités séduisantes ou les menées séductrices semblent correspondre à la nécessité d’être celui que, sans le savoir jusqu’à cet instant, nous avions à être depuis toujours pour être vraiment nous-mêmes. C’est en tout cas ce dont nous sommes brusquement saisis de la certitude avec laquelle, selon ce qu’on pourrait nommer les degrés de la séduction, il nous reste relativement possible de jouer. De fait la situation la plus fréquente est celle où l’idée d’être séduit (par une publicité qu’on trouve spirituelle, un visage attendrissant qu’on isole dans la foule, les formes d’un nouveau modèle de voiture, etc.) suffit déjà à séduire et par là même protège de la séduction ; mais il arrive aussi qu’un seul regard scelle tout une vie, et que le détournement d’existence soit à jamais sans appel.

A chaque fois une réalité s’impose qui nous met en quelque sorte au pied d’un mur dont nous savons, malgré la folie de la situation (« je ne vais tout de même pas tout quitter pour une personne que je viens à peine de rencontrer »), qu’il aurait été effectivement le nôtre si les nécessités de la vie et les justifications qu’elles impliquent ne nous en avaient pas séparés. L’ordre de la reconnaissance de soi et des justifications de ce qu’on fait et de ce qu’on veut apparaît ainsi comme l’autre d’une vie que, par contraste, nous nommons vraie : celle dont les réalités qui nous séduisent sont à la fois l’indication et le premier moment. En quoi c’est bien d’une alternative que tout moment de séduction est l’épreuve : il y a d’une part la vie que nous menons depuis toujours et que suffit à constituer la finalité que chacun est pour soi (tout dans ma vie est fonction de moi) et puis, surgie comme l’éventualité dont la réalité séduisante ou séductrice est l’ouverture, une vie qui serait vraiment la nôtre et pour laquelle la question ne serait plus jamais de justifier ce que nous faisons et ce que nous sommes, parce qu’elle ne l’aurait jamais été.

C’est de nous mettre au pied de notre propre mur qu’une réalité, en fin de compte, nous séduit, mais c’est un mur dont nous n’aurions jamais soupçonné qu’il était le nôtre jusqu’à l’instant de la rencontre, qui est à chaque fois épreuve de la contingence. Rien ne nous séduit qui n’aurait que des qualités propres, si l’on peut dire : la beauté, le charme etc. ne sont facteur de séduction qu’à être des interpellations, c’est-à-dire des mises en demeure implicitement adressées à chacun qu’il prenne sa responsabilité, pour la première fois parce que jusque là tout allait de soi, d’être par son renoncement le sujet de la vie qu’il mène effectivement, ou d’être par sa folie celui d’une vie inimaginable à quiconque et d’abord à lui-même. Tout ce qui peut nous séduire a statut de pivot, et si la métaphore kantienne qu’il y a des « gonds » pour l’existence est juste, elle l’est éminemment en ce qui concerne les phénomènes de séduction. En tout ce qui en relève se donne en effet à entendre la même injonction « décide-toi ! », selon une alternative dont une vie que n’importe qui aurait raison de vouloir et d’améliorer est le premier terme, et dont la folie d’opter pour l’injustifiable est le second.

S’il n’y a jamais de séduction que de ce qu’on vient de rencontrer, autrement dit si la séduction est d’abord une manière de vivre la contingence (elle est un événement), et si l’on n’est jamais séduit depuis son autorité qu’avec son accord plus ou moins avoué autrement dit si la séduction est une manière de prendre moins la responsabilité d’un objet particulier que la responsabilité même d’être responsable (elle est une complicité – en quoi c’est en effet de la responsabilité d’être responsable qu’il s’agit), alors on peut dire toute la question de la séduction est celle d’une certaine bifurcation à quoi la contingence voue le sujet que nous sommes  nécessairement depuis toujours. Dans la vie, qui est pour soi sa propre nécessité non seulement dans sa réalité (vivre et vouloir vivre sont le même) mais dans ses valeurs (vouloir vivre et vouloir bien vivre sont le même), la contingence fait naître l’éventualité d’autre chose, pour ce qui est d’être sujet ;  elle le fait naître là même où le contingent récuse que la vie identique à sa propre nécessité et qu’on peut nommer globalement le service des biens, soit « vraie ». L’épreuve de la séduction est d’abord celle de la contradiction de la nécessité que la vie est pour soi et de la contingence d’un certain objet qui, pour cette seule raison, nous met ainsi au pied de notre propre mur – celui d’une condition subjective qui n’irait plus de soi et dont la responsabilité que nous en prendrons (ou pas) fera donc un détournement. Le moment de la séduction est le moment de cette confrontation à l’injonction qu’ainsi nous méconnaissons être pour nous-mêmes : « décide-toi ! ». A quoi ? A prendre enfin la responsabilité d’être sujet, à ce qu’elle devienne ton affaire là où elle n’était que ton habitude.

Mettre quelqu’un au pied du mur de sa responsabilité, s’appelle faire autorité. C’est par exemple le même pour le ministère de faire autorité et d’avoir toujours déjà mis le professeur au pied de sa responsabilité professionnelle. Force nous est donc de reconnaître qu’il n’y a jamais de séduction que de l’autorité. Comme la notion de séduction est celle d’un détournement dont le paradoxe du sujet séduit est qu’il en prenne la responsabilité, l’autorité des réalités qui séduisent est aussi bien la sienne propre – puisque la responsabilité qu’il aura prise ou qu’il aura laissée sera en fin de compte celle qu’il y ait eu ou qu’il n’y ait pas eu séduction. Dire qu’on n’est jamais séduit qu’avec son accord plus ou moins clairement avoué, et donc que la séduction a toujours lieu sur le mode de la complicité, c’est dire qu’il appartient par conséquent à l’autorité qu’on est pour soi-même (s’il faut se décider, c’est que rien ne suffit à nous décider) d’être reçue. Le plus propre du sujet, qu’il reconnaît en l’ignorant mais en n’étant quand même pas sans le savoir chaque fois qu’il fait l’épreuve d’être assujetti à une réalité contingente, c’est par conséquent l’autorité.

Parce qu’elle est celle de l’objet où le sujet reconnaît malgré lui ce qui le définit comme sujet, la question de la séduction est celle du rapport de nécessaire méconnaissance qu’on entretient avec sa propre responsabilité d’être sujet. Ce n’est pas par l’objet qu’on est séduit, ni même par soi comme on veut l’imaginer en pointant le caractère narcissique des phénomènes de séduction : c’est par l’idée de prendre enfin la responsabilité d’être sujet ! Un certain objet, fait d’abord de sa contingence, nous l’a donnée et toute la question de l’objet qui séduit est celle de cette donation – dont on conçoit bien qu’elle n’est pas la même selon qu’on a affaire à une réalité séduisante ou à une menée séductrice. Mais on rend compte de la séduction en général en comprenant qu’il est à nécessaire à la question qu’on est pour soi, et qui est toujours celle d’être sujet, qu’elle nous apparaisse comme celle d’un certain objet à quoi on soit par soi-même mis en demeure de s’assujettir, puisque comme effet d’un certain assujettissement que la condition d’être sujet est seulement représentable.

 

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