Leçon 2

 

 
Alternative radicale

 

La séduction est un détournement hors du chemin qu’on était naturellement destiné à suivre vers une voie dont une réalité séduisante ou une menée séductrice nous donnent l’idée. Ce qui nous séduit fait miroiter une vie ont nous avons la certitude qu’elle est la vraie vie, alors qu’elle n’a encore aucune réalité, comme si le propre des réalités de la séduction était d’avoir fait reconnaître en elles quelque chose dont nous ignorions jusque là qu’il nous faisait sujet mais avec la reconnaissance de quoi il nous faudra désormais vivre.

La vie dont ce qui séduit peut nous détourner est toujours vécue comme étant la nôtre, puisqu’elle correspond aux identifications que l’habitude que nous avons de nous-mêmes nous ont fait prendre pour ce qu’il y a d’essentiel en nous. Tous les domaines de la vie sont des domaines d’identifications, et par conséquent de séduction possible : on peut être séduit par un regard qu’on vient de croiser dans la rue ou par l’idée d’un livre qu’on pourrait écrire, mais aussi par un nouveau modèle de voiture voire par un nouveau type de savonnette. A chaque fois et à quelque niveau d’importance par rapport à ce que nous imaginons être les enjeux essentiels de notre existence (les « valeurs » ou les « convictions » auxquelles on croit qu’on est fidèle), nous sommes susceptibles d’être détournés par quelque chose dont nous aurons obscurément le sentiment qu’il nous interpelle dans l’aberration de nous avons fait reconnaître comme « vraie » une vie dont il serait le premier moment et qu’il est impossible de ne pas juger folle par rapport à ce que nous pensions être les assises de notre vie. Toute séduction est en ce sens une invitation à l’irresponsabilité : on peut être brusquement saisi par la certitude qu’il faut tout quitter (famille, travail, amis, réputation…) pour une personne qu’on vient juste de rencontrer, ou qu’on aurait du bonheur à acheter un produit non pas à cause de ses qualités ou de son prix mais à cause de son emballage ou d’un slogan idiot qui le vante sur des affiches. Céder à la séduction et renoncer à la responsabilité que la condition de sujet consiste à avérer sont donc le même – et le remords anticipé qu’elle implique toujours n’est jamais étranger à la conscience qu’on montrerait ainsi aux autres et à soi-même qu’on est une personne irresponsable, c’est-à-dire une personne qui a renoncé à être sujet au profit d’un assujettissement auquel elle accepte en quelque sorte de se laisser aller. D’ailleurs il est impossible de ne pas ressentir une sorte de commisération un peu méprisante et condescendante pour des personnes qui, comme les fashion victims, adoptent des comportements  dont tout le monde voit qu’ils irresponsables. Dans un premier temps donc, la séduction est toujours détournement de la responsabilité par l’irresponsabilité : on ne peut parler de séduction que parce qu’il y avait un chemin responsable et sérieux qu’on avait les meilleures raisons de suivre, et dont on a accepté de se laisser détourner par un certain miroitement de vie à venir.

D’un autre côté, on n’est jamais séduit qu’avec sa propre complicité. Le détournement hors de la responsabilité, c’est-à-dire hors du sérieux des meilleures raisons, est par conséquent une responsabilité qu’on prend. Il s’agit de celle d’être irresponsable du point de vue de ces raisons, bien sûr, mais elle se prend forcément au  nom d’une raison logiquement supérieure au sens où elle porterait sur les précédentes alors que l’inverse n’est pas vrai. Sa formulation négative est alors évidente : les meilleures raisons ne comptent pas. Impossible en effet d’avoir pris le responsabilité de commettre la folie de se laisser séduire sans que cette bifurcation de soi-même n’ait pour sens une telle affirmation. On peut ne pas l’expliciter et même la dénier, comme dans l’exemple de celui qui resterait dans le remords de tout quitter, mais cette signification est là, et elle se fait forcément au nom d’un certain appel à la vérité. Car c’est le même de s’engager dans une certaine voie et de prendre sur soi que cet engagement, à un niveau au moins supérieur d’un degré aux raisons qu’on pourrait nous opposer, relève de la vérité. Soit de la vérité des choses quand c’est en termes de conformité et de correspondance qu’on en pose la question soi, comme ici, à la vérité des êtres quand c’est au contraire en termes de singularité de l’engagement lui-même qu’on la pose. On n’est en somme jamais séduit que depuis la certitude que la voie qui vient de s’ouvrir et dont notre réflexion à partir des meilleures raisons nous fait dire qu’elle est la voie de l’irresponsabilité, eh bien qu’elle est celle de la vraie responsabilité !

Les réalités séduisantes ou les menées séductrices ont ainsi le pouvoir de nous faire deviner ou au moins soupçonner celui que, sans elles, nous aurions toujours ignoré celui que nous étions sans le savoir : un sujet qui n’est pas pris dans la responsabilité commune qui est celle des meilleures raisons mais au contraire un sujet dont la responsabilité n’advient à être « vraie » qu’à assumer paradoxalement que les meilleures raisons ne comptent pas !

Bien sûr, nous dénions le plus souvent cette vérité en essayant de nous convaincre que les réalités qui nous séduisent sont meilleures que celles que nous possédons (et il y a toutes sortes de manière pour une réalité d’être meilleure qu’une autre), et qu’en ce sens elles s’inscrivent dans la continuité d’une vie que nous refusons d’autant plus de mettre en question. Nous arguons implicitement de cette vérité que ce qui nous séduit doit nous plaire, et que ces choses particulières qui nous plaisent s’inscrivent par là même dans un horizon de possibilité qui devait déjà être le nôtre, et qui reste formellement celui de la continuité dont la vie est pour elle-même la nécessité (ce qu’on appelle tout simplement le « principe de plaisir »). Appuyés sur cette excellente raison nous nous convainquons alors qu’il n’y a pas de détournement ni donc, philosophiquement parlant, d’alternative dont la fidélité aux meilleures raisons ne serait que le premier terme. C’est une des formes de l’esprit de sérieux dont chacun sait qu’il est une mauvaise foi, c’est-à-dire une manière de mettre en avant une vérité afin d’en « oublier » ou d’en cacher une autre. Mais pour nous cela revient au même, car à dénier ainsi qu’il y ait séduction, on avère par là même la légitimité de la notion et sa structure d’alternative ! Il faudra que nous résolvions le paradoxe du plaisir de la séduction, en tant que celle-ci est un détournement relativement au règne des meilleures raisons dont on doit admettre par ailleurs que le plaisir fait partie ; mais cette nécessité n’est rien d’autre que la reconnaissance du caractère paradoxal de ce détournement : la séduction est l’épreuve d’une alternative que le sujet concerné formule en opposant les meilleures raisons d’une part (la séduction nous fait quitter le sérieux de la vie et la responsabilité d’en être sujet) à la vérité d’autre part (tout séduction est miroitement d’une vie qui se présente comme vraie au sens où nous y serions vraiment sujets). On peut refuser d’admettre qu’on soit effectivement pris dans cette alternative, mais on montre en se conduisant ainsi qu’on l’a déjà reconnue.

Et certes, tout le monde n’est pas susceptible d’être séduit : si la question de la séduction est bien celle d’une alternative entre la vie sérieuse (et donc plaisante) et une autre vie que  les réalités séduisantes ou les menées séductrices font miroiter comme « vraie », ceux dont la vie correspond à ce dernier type global ne sont pas, en tant que tels, susceptibles d’être séduits ! Par ailleurs, il le restent évidemment (comme on le voit par exemple dans les rapports de Picasso avec les femmes ou du militant convaincu avec d’autres aspects de sa vie), mais pas là où ils répondent effectivement à la question qu’ils sont pour eux-mêmes. La remarque précédente nous apprend que ne peuvent pas non plus être séduits les gens qui se prennent au sérieux, qui sont enfermés dans cette identification à ce qu’ils sont qu’on appelle précisément « esprit de sérieux » : un honnête mari, par exemple, ne doit pas voir les jolies femmes qui passent dans la rue, exactement comme un consommateur responsable et conscient de lui-même ne peut pas céder aux dérisoires sirènes de la publicité, et ainsi de suite (misère extrême, alors).

Admise ou déniée dans sa réalité, la séduction est toujours reconnue dans sa notion, qui est celle de la responsabilité inouïe qu’on se devrait de prendre, au nom de ce qu’il faut énigmatiquement nommer sa « vérité » de sujet, d’abandonner la responsabilité commune, celle qui est attachée aux raisons qu’il est impossible à quiconque de ne pas reconnaître. Une réalité séduisante ou une menée séductrice nous amène au bord de l’alternative dont le discours de la séduction est de faire celle du savoir commun et de la vérité singulière – et c’est ensuite à nous de sauter le pas, de prendre ou non la responsabilité d’être aux yeux de tous un sujet irresponsable.

Tout le monde sait qu’on a raison de résister à la séduction. Tout le monde sait aussi qu’on ne se pardonne pas de ne pas l’avoir fait. Alternative radicale, donc.


 

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