Leçon 7

 

Promesse et séduction : libérer de ce qui importe

 

C’est le même de séduire et de promettre. Dire que la séduction est l’ordre du déraisonnable, c’est donc pointer que la promesse n’est telle qu’à être déraisonnable. Une promesse raisonnable n’en est pas une : c’est en engagement, lequel est exactement le contraire d’une promesse puisqu’il repose sur la nécessité que la réalité décide en fin de compte, nous mettant par là même hors de cause pour ce qui est d’être sujet. « Moi je voulais faire ceci ou cela mais les circonstances ne l’ont pas permis, de sorte que ma parole est restée lettre morte. » Dans la promesse au contraire, on ne cède pas sur la nécessité d’être sujet : on le sera envers et contre tout, et en promettant on rejette d’avance toute excuse qu’on pourrait avoir de ne pas l’être.

Faire équivaloir séduire et promettre, c’est par conséquent révéler que la séduction tient à ceci que la réalité ne compte pas. Ce qui nous séduit dans ce qui nous séduit, c’est cela : décider que la réalité ne comptera pas, autrement dit qu’on sera enfin débarrassé des excuses qu’on passe soi-même sa vie à mettre en avant. On n’est donc jamais séduit que contre le sujet de la représentation qu’on est depuis toujours et dont ce qui nous séduit avère qu’il n’est pas celui que nous sommes en vérité.

L’ensemble des excuses, c’est l’ensemble des raisons dont on peut arguer pour expliquer qu’on n’ait pas fait ce qu’on avait dit qu’on ferait. L’ensemble des raisons se définit donc par ceci que la parole ne compte pas, et on doit par conséquent poser la question de la promesse comme celle de la contradiction du savoir et de la parole.

D’une manière générale, c’est le même de mettre en avant les raisons de toutes natures à propos de tout ce qu’on voudra et de dire que la parole donnée, en tant que donnée, ne compte pas. Toutes les excuses dont on peut arguer, et dont la meilleure est la mort (et certes, à celui qui est mort avant d’avoir pu tenir parole, il n’est pas raisonnable de tenir rigueur), sont forcément des raisons qui justifient qu’on ne soit pas sujet, puisque ce qu’on a dit qu’on ferait, on ne le fera pas (on n’a pas pu) ou alors, si on le fait, c’est que la réalité a bien voulu qu’on le fasse. La promesse s’entend expressément à l’encontre de cette nécessité. On n’est sujet qu’en exclusivité au savoir, et donc aussi seulement en exclusivité au raisonnable, puisqu’on nomme ainsi la position subjective consistant à avoir décidé que la réalité serait en fin de compte le décisif. C’est depuis cette nécessité d’exclure le savoir et donc, pour soi, l’attitude raisonnable – en un mot le représentatif – que le sujet de la promesse pose son exclusivité absolue avec l’engagement, c’est-à-dire séduit.

Car séduit n’est rien d’autre que mettre en œuvre cette exclusivité, qu’il faut donc penser à l’encontre du savoir et aussi à l’encontre de tout ce qui relève du savoir, qui est la réalité à chaque fois plus ou moins importante. Impossible en somme de reconnaître l’exclusivité de la promesse au savoir qui est toujours des raisons (c’est-à-dire aux excuses au moins potentielles) sans reconnaître par là même qu’en toute promesse est d’abord écarté tout ce qui importe plus ou moins. L’autre du savoir, c’est le vrai – avec la question qu’il ouvre de la représentation qu’on s’en donne sous le nom de « vraie » vie. L’autre de ce qui importe, forcément, c’est ce qui compte. La question de la séduction est par conséquent celle de la corrélation entre la question d’une vie qui serait « vraie » et celle de ce qui compte.

Donnons le principe : la séduction, c’est que soit représenté qu’on puisse ne pas céder sur ce qui compte, alors que la représentation est comme telle identique pou chacun à l’ordre de ce qui importe pour lui. Posons déjà cette corrélation.

 

Séduire : à l’encontre du savoir 

La question de la séduction indique implicitement que le régime normal des promesses est qu’on n’y croie pas… Comment peut-on croire une parole déraisonnable, et comment peut-on accepter la parole de quelqu’un qui refuse d’être dédouané de soi-même par la meilleure des excuses, à savoir l’éventualité qu’il meure avant d’avoir eu le temps de tenir parole ? On ne peut pas se représenter cela. Eh bien, la séduction, c’est précisément cela, qu’on ne peut pas se représenter : la promesse, en tant que promesse (et non pas en tant qu’engagement d’avance excusé de sa faillite), on y croit !

Etre séduit consiste donc en ceci qu’on croit  ce qu’on ne peut pas se représenter croire.

Il serait absurde de parler de séduction, c’est-à-dire de détournement d’un chemin qu’il aurait été légitime que nous suivions, à propos d’un discours dont on aurait toutes les raisons de penser qu’il est réaliste. Le discours réaliste est au contraire celui dont on se représente parfaitement qu’on s’y assujettisse – lequel assujettissement est la tentation dont la notion est ainsi parfaitement antinomique avec celle de la séduction. La tentation ne peut concerner que des biens, dont on anticipe la jouissance, alors que la pureté représentative de la séduction s’entend avant tout de récuser la réalité des objets qui sont en cause. C’est par exemple la publicité qui séduit, pas les revues techniques remplies de données objectives à propos des produits (mais bien sûr on peut être séduit par l’idée ou la perspective de posséder un objet ayant telle ou telle caractéristique objective) et qui permettraient seules un achat raisonnable en déterminant les choix qu’il serait impossible à un consommateur idéal de ne pas faire. Et si la publicité séduit, c’est bien parce qu’elle se constitue d’abord dans cette légèreté de ne pas s’embarrasser de réalisme qui est expressément impliquée dans l’idée d’être séduit, c’est-à-dire dans le refus de s’en tenir au croyable et même d’en tenir compte. En quoi elle exclut non pas l’autoréférence (bien au contraire, puisque cela montre encore plus que la réalité ne compte pas) mais l’autoanalyse : celui qui dirait cyniquement qu’il vend du rêve au public ou « du temps de cerveau disponible » de ce même public à ses seuls usagers qui sont les annonceurs ne séduirait personne (sauf peut-être au second degré, mais alors ce n’est pas lui qui séduirait : c’est l’idée d’être séduit ou de séduire par le rêve, ou perversement d’être le pur objet d’un scénario de manipulation).

L’essence de la promesse se trouve dans la croyance qu’elle suscite, mais il n’y a de promesse qu’à la condition qu’elle ne soit pas crédible c’est-à-dire qu’à la condition qu’on l’ait d’avance libérée de sa dimension représentative par quoi elle est l’annonce d’une réalité dont on pourrait le moment venu constater objectivement la présence ou l’absence.

Une distinction radicale s’impose donc : il ne faut pas confondre le fait de croire aux promesses, qui est un certain rapport qu’on prend la responsabilité d’entretenir à un certain type de parole (et dans le cas de la publicité, cette prise de responsabilité est l’acte d’achat quand il n’est pas motivé par des connaissances objectives), avec le fait de croire les promesses, qui consiste à affirmer la réalité future des choses ou états de choses dont elles sont la représentation. Cette attitude-ci concerne la tentation, mais seule la première concerne la séduction : dans la tentation, c’est de la réalité des biens dont on pourra jouir qu’il s’agit. Dans la séduction, cette réalité, ni par conséquent le fait que les biens soient des biens, ne compte pas : c’est la promesse elle-même qui compte, et non pas un état de fait futur dont elle serait la représentation. La publicité le montre très bien, dont nul n’imaginerait qu’elle a pour vérité la constatation objective des qualités annoncées. Dire ici que c’est la promesse qui compte et non pas la représentation en quoi elle consiste pourtant par ailleurs, c’est dire que les acheteurs se décident non pas surtout à partir de ce qu’ils savent (ce qui motiverait des choix rationnels qui sont précisément ce que les campagnes publicitaires se définissent non pas de contredire mais d’écarter) mais à partir de la campagne publicitaire même, à laquelle ils accordent foi ! La publicité qui compte dans l’achat du produit, mais pas le produit dont elle a incontestablement été la représentation. Ce n’est pas un produit représenté, qui est acheté : c’est un produit promis ! Sans être mensongère au sens où elles mettraient en avant des propriétés dont on pourrait constater l’absence, la publicité est donc indifférente à la question de la « vérité » au sens représentatif du mot où les choses devraient être exactement comme on a représenté qu’elles seraient. Et c’est de cette indifférence qu’elle vit, c’est-à-dire continue de séduire.

Par où l’on voit que la question de la séduction est d’emblée celle d’une alternative dont la promesse est structurellement la présence : d’une part toute promesse est promesse de quelque chose dont elle annonce la réalité, et d’autre part toute promesse est un acte de parole qui se pose d’abord lui-même comme excluant toute autre autorité que celle qu’il est pour soi. La promesse se définit d’abord d’exclure ce qui fait pourtant autorité pour la représentation, la réalité (relativement à quoi la représentation sera jugée « vraie » ou « fausse »). C’est cette exclusion qu’on traduit en disant que la promesse est une représentation qui s’entend d’exclure de soi toute dimension représentative. Subjectivement parlant, cela revient à dire qu’on ne peut pas comparaître devant soi comme assujetti à une promesse mais seulement à un engagement : la ménagère n’admettra pas, par exemple, que c’est la musique du spot publicitaire qui a été décisive quand elle a acheté telle boîte de petits pois, beaucoup plus chère qu’une autre par ailleurs identique : afin de se retrouver comme sujet de la représentation,  elle se racontera à elle-même que ce produit est meilleur que celui de la marque concurrente et « oubliera » de se souvenir qu’elle a fait son achat en chantonnant.

La séduction exige qu’on croie, pourvu qu’on ne croie pas vraiment – se constituant précisément de cette distinction, qui est donc son rapport à la représentation. Concrètement, et d’une façon encore toute négative, cela revient à dire que séduire consiste à faire sortir du chemin de la représentation. Ainsi comprend-on ce qui pouvait surprendre de prime abord, à savoir que la conscience qu’on peut avoir de la fausseté représentative des promesse (au sens où aucun état de fait n’y correspondra objectivement) n’est pas un obstacle à la séduction, puisque c’est en cette fausseté que se révèle qu’il s’agit bien d’une promesse et pas d’un engagement – et donc subjectivement qu’il s’agit bien de séduction et pas de tentation. Ce n’est donc pas parce que la plupart des promesses se sont révélées « fausses », au sens représentatif qui vient d’être dit, que nous sommes immunisés contre la séduction ! Bien au contraire, doit-on ajouter avec l’assentiment de tout le monde, parce que c’est justement de se libérer de sa dimension représentative, c’est-à-dire de la nécessité d’être vraie, que la promesse séduit. Revenons à la formule déjà proposée : dire qu’on ne séduit qu’à la condition de ne pas s’embarrasser de réalisme, c’est dire qu’on ne séduit qu’à promettre.

Ceux qui s’engagent peuvent tenter, bien sûr, et la tentation est toujours un engagement que le tentateur prend expressément envers celui qu’il veut corrompre ; mais ils ne peuvent pas séduire.

Les promesses, pour le dire encore autrement, on y croit – et croire, comme chacun sait, c’est refuser de savoir. Il y a donc un savoir, celui de la banalité des choses et de la trivialité des usages qui seraient représentés, et par séduction on entend que cela ne compte pas. D’où cette évidence que la promesse, au-delà des engagements en quoi on imagine souvent qu’elle consiste et qui mobiliseraient donc un supplément de savoir (comment tel candidat aux élections financera-t-il les mesures sociales dont il parle, par quel procédé chimique cette lessive rendra-t-elle mes chemises éblouissantes, etc.), consiste en réalité à poser d’autorité que le savoir (ce savoir de la réalité des choses et par conséquent aussi de leur propre irréalité) ne compte pas. Non pas surtout que les promesses ne doivent pas être tenues pour qu’on puisse parler de séduction (le mensonge flagrant ne séduit pas, sinon parfois au second degré comme indice de faiblesse ou de rapport ludique au monde), mais qu’elles ne soient pas tenues fait apparaître en pleine lumière que dans une promesse, ce n’est pas qu’elle soit tenue qui compte.

Il y a bien une représentation, dans la promesse, puisqu’elle est l’annonce d’une action future dont on sera l’agent, mais cette représentation ne compte que comme telle, et non pas selon l’objet auquel il appartient pourtant à toute représentation d’être l’accès. Et certes la séduction est uniquement du domaine de la représentation. Car toute la séduction se constitue précisément de ce que la question de savoir ce qu’il y a derrière les réalités séduisantes ne se pose pas ! D’ailleurs il suffit de dire qu’une réalité est prometteuse pour que tout le monde comprenne qu’elle est séduisante, et non pas qu’elle se contente de le paraître. La réalité en général, et pas simplement celle de ce qui était annoncée dans la promesse, est ainsi récusée quant à ce qu’elle soit décisive – et c’est ce qu’on signifie par des formules comme « advienne que pourra ». Le monde peut menacer de s’écrouler (et l’idée de tout quitter, dans la séduction amoureuse notamment, est aussi celle de l’écroulement du monde…) que cela ne change rien à la nécessité d’embrasser la vie qui s’ouvre devant nous, comme si nous savions que le sérieux des choses, ni donc celui de nos actions, n’est pas leur vérité, ni par conséquent la nôtre.

 

Mettre en œuvre la distinction

Comment envisager que la promesse puisse s’entendre en extériorité au régime de la représentation, dès lors que promettre consiste précisément à prendre sur soi que ce qu’on dit sera bien avéré dans le futur  ?

Il est bien évident qu’il ne revient pas du tout au même que la promesse soit tenue ou qu’elle ne le soit pas, mais cela ne compte pas dès lors qu’on pose la question de la promesse depuis son effet subjectif qui est la séduction. S’agissant de la notion, on dira que cela importe autant qu’on voudra (comment ne pas être déçu d’une promesse qui n’est pas tenue ?) mais que cela ne compte pas, puisque la promesse est constituée par sa distinction d’avec l’engagement ou, si l’on préfère, parce que la séduction est constituée par sa distinction d’avec la tentation. La question de la promesse serait en somme celle de la distinction entre ce qui importe et qui est de nature représentative, et ce qui compte dont la séduction relève en propre. Une seule chose compte dans la promesse : la parole qu’on a donnée, puisque c’est ce qui fait qu’il y a promesse. Mais par ailleurs toute promesse est promesse de quelque chose et il est en ce sens évident que ce qu’on annonce importe (donne du contenu, de la détermination). Importe mais ne compte pas. Là est le décisif de la séduction : il y a des réalités qui font reconnaître que ce qui importe n’est pas ce qui compte et ne l’a jamais été et inversement que ce qui compte ne peut s’entendre qu’à l’encontre de ce qui importe (« advienne que pourra »). En somme on est séduit à chaque fois que quelqu’un s’adresserait à nous en marquant que ce qui compte n’est pas ce qui importe – et nous séduisons à chaque fois que nous faisons voir à quelqu’un, le plus souvent bien sûr sans nous en apercevoir, qu’avec nous n’est pas en jeu ce qui importe mais bien ce qui compte.

Loin donc que l’indifférence au représenté manifeste la désinvolture c’est-à-dire l’abandon de responsabilité de celui qui promet et aussi de celui qui reçoit la promesse, elle manifeste au contraire une responsabilité très particulière qui serait en propre la responsabilité de promettre et dont la séduction apparaîtrait alors comme le domaine : qu’on ne confonde pas ce qui importe avec ce qui compte, parce qu’on ne confond pas la promesse où l’on est à jamais sans excuses avec l’engagement où l’on est excusé d’avance. Car bien sûr, tout se joue sur cette alternative : être sujet sans l’être, parce qu’on a d’avance admis que le savoir est la clé de ce qu’on fait et de ce qu’on ne fait pas, ou au contraire être sujet envers et contre tout, et d’abord contre soi-même comme sujet du savoir c’est-à-dire comme sujet de la reconnaissance des importances, bref comme sujet du service des biens. Car c’est précisément d’être devenu indifférent à l’amélioration de sa propre vie qu’on est séduit, c’est-à-dire détourné.

 

L’opposition générale de ce qui compte et de ce qui importe

La distinction de ce qui compte et de ce qui importe, dont la promesse est ainsi l’épreuve, est à la fois étrangère et familière à tout le monde. En ce sens le mécanisme de la séduction doit nous étonner et en même temps résonner en nous comme une allusion à ce que nous n’avons jamais ignoré. Expliquons rapidement cette opposition, qui permet de distinguer ce qui est susceptible de séduire de ce qui est seulement susceptible de tenter. Car bien sûr, l’opposition de ce qui compte et de ce qui importe est la même que celle de la séduction et de la tentation.

Bien que nous nous attachions souvent à les confondre à cause des responsabilités que leur distinction n’est jamais sans impliquer, nous ne croyons pas que la réalité la plus importante d’un domaine quelconque soit celle qui compte à son propos. Si l’on prend l’exemple des langues européennes, l’anglais est évidemment la langue la plus importante et les autres suivent. Toute importance est donc une relativité non seulement à ce qui est importé (disons ici de l’échange, de la communication) et à ce en quoi ce qui est importé est importé (disons ici la vie des ressortissants européens) mais encore aux autres réalités, qui sont plus ou moins importantes que celles que l’on considère (ici : les autres langues). Mais ce qui compte est tout autre chose, car compter consiste à admettre au nombre des sujets. Dans le cas des langues européennes, la langue qui compte est le latin, lequel n’a quasiment plus d’importance (il n’importe que dans des domaines d’érudition très parcellaires de la culture européenne) mais est la langue par quoi l’Europe est un certain sujet historique (disons, à partir du juridisme romain et de l’université médiévale, celui de la réflexion et de l’universel dans l’humain), un sujet ayant comme tel une responsabilité qu’elle peut aussi bien assumer qu’abandonner. Pareillement dans tous les savoirs dont l’Europe est le lieu, un seul compte, qui est la philosophie – les autres étant plus ou moins importants. Très concrètement, cela signifie qu’il est impossible de répondre à la question « qu’est-ce qu’un Européen ? » sans mentionner un effet de constitution subjective, c’est-à-dire de responsabilité, par le latin et par la philosophie (donc par l’universel), quand bien même on parlerait d’individus illettrés et enfermés dans l’âpreté de leurs intérêts particuliers.

Tous les domaines marquent cette nécessité d’être subjectivés en termes de responsabilité. La géométrie, par exemple, rend parfaitement irresponsable l’utilisation de techniques valables pour l’arpentage, et dont on ne peut pourtant nier qu’elles permettraient de répondre à certaines questions. Ainsi le jeune élève qui doit dire si deux segments d’une figure sont égaux doit-il le conclure d’une démonstration, et en aucun cas le constater en appliquant son double décimètre sur la page de son manuel. En géométrie, ce qui compte, c’est l’idéalité de l’espace et donc la rationalité des procédures : c’est cela et non pas autre chose qui fait le géomètre, autrement dit qui institue le sujet d’un certain type de discours, de savoir, de pensée. Faire de la géométrie et distinguer cela comme une responsabilité qui nous échoie et qu’on peut assumer ou trahir, c’est exactement la même chose : le jeune élève sait parfaitement qu’en bafouant la démonstration au profit de la constatation, c’est non seulement la géométrie qu’il bafoue (il la ravale à l’arpentage) mais c’est lui-même, en tant qu’élève du cours de géométrie (il se ravale à être un opportuniste pour qui le résultat est seul à compter). La question de ce qui compte, dans sa distinction avec celle de ce qui importe, est par conséquent celle d’une réciprocité des responsabilité.

Est-ce contingent relativement à la question de la promesse et donc de la séduction, si nous poursuivons dans la voie ouverte par la définition qu’on vient d’en proposer ? Non. Car distinguer ce qui compte de ce qui importe, c’est toujours dégager une promesse.

Les étrangers à l’Europe le savent bien, qui voient en elle la promesse humaine de l’universel. Et les Européens aussi, qui peuvent assumer d’être européens ou au contraire s’en moquer en arguant de ces faits incontestables qu’il faut bien naître quelque part et qu’il n’y a finalement qu’une seule humanité mondiale. Il y a mille façons de trahir la promesse européenne c’est-à-dire de se trahir soi-même comme fait de cette promesse et aussi, pour un étranger, de se trahir lui-même comme interpellé par cette promesse (par exemple en n’y voyant qu’un espace où les opportunités de profit matériel sont plus grandes qu’ailleurs). Et, pour prendre l’autre exemple, est-ce que l’idéalité de l’espace et la rationalité exclusive des procédures n’est pas ce qui rend la géométrie séduisante ?

On voit qu’en étant séduit par ce qui compte, c’est bien d’une responsabilité, ici celle de l’idéalité de l’espace maintenue contre son indéniable réalité, qu’on prend… la responsabilité !

 

Il n’y a d’engagements que pour ce qui importe plus ou moins (et certaines choses sont extrêmement importantes) ; et il n’y a de promesse que pour ce qui compte. La promesse étant faite de sa propre distinction d’avec l’engagement, elle est par là même la mise en acte de la distinction de ce qui compte et de ce qui importe, laquelle distinction est à son tour l’affaire de celui qui prendra sur lui qu’elle soit légitime en décidant que ce qui importe ne compte pas.  Car dans ce qu’on décide, ce qui compte, c’est qu’on le décide : qu’on en soit sujet, c’est-à-dire qu’on en prenne la responsabilité, et qu’on prenne ainsi la responsabilité d’être sujet. Dans la promesse la question du sujet s’impose comme n’étant pas la question de son bien – sans qu’elle soit pour autant une autre question (qui serait alors encore meilleure). C’est que la question d’être sujet n’est pas pour le sujet une autre question que sa simple existence à quoi elle viendrait en quelque sorte se surajouter : elle est cette existence même. La promesse dit cette vérité, que l’existence du sujet est pour lui la question même d’être sujet telle qu’elle apparaît dans certaines réalités qui ne souffrent pas qu’on en soit excusé. Ces réalités, dont on dit qu’elles comptent et dont être sujet consiste à prendre la responsabilité, c’est d’elle qu’il s’agit dans la promesse c’est-à-dire dans la séduction : ce sont elles qu’on reconnaît dans ce qui nous séduit, c’est-à-dire dans ce qui nous rappelle pratiquement – c’est-à-dire par le détournement – que notre question n’est jamais celle de notre bien.

 

 

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