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Qu’est-ce qu’une idée ?

 

La philosophie est la discipline des idées, et c’est la même chose de connaître un philosophe et de comprendre ses idées. Mais tout le monde a des idées, à un  niveau ou à un autre : on peut avoir une idée pour le repas de soir ou pour les vacances de l’année prochaine. L’idée définit la pensée : penser, cela ne consiste pas à produire des représentations dans sa tête mais à avoir des idées. Souvent, par exemple devant une question philosophique, nous n’en avons pas : la question ne nous dit rien, et on sèche devant sa feuille ou son écran, à moins qu’on essaie de se tromper soi-même en s’en tenant aux idées des autres[1]. Et soudain, nous prenons conscience que nous sommes en train de travailler, engagés sur une voie plus ou moins prometteuse mais dont nous ne pourrons définir la valeur qu’après coup : une idée nous est venue. Les idées, donc, on ne les produit pas : elles nous viennent. L’idée relève donc de l’avoir, et pas du tout du faire : quand on n’a pas d’idée, on ne peut pas y remédier en en fabriquant ; il faut attendre qu’il en vienne – le mieux à faire étant d’essayer de se rendre disponible .La pensée n’est en ce sens pas une activité qu’on puisse revendiquer : quand aucune idée ne nous est venue, malgré tous les efforts mentaux qu’on a pu faire, on n’a pas pensé. Inversement, il y a des gens à qui des idées viennent tout le temps. Parfois c’est merveilleux, comme chez les philosophes dont l’étude des textes fait apparaître plusieurs idées par ligne ; parfois c’est consternant, comme chez ce gens qui ne tiennent pas en place et qui agitent continuellement l’air autour d’eux. Penser, ce n’est donc pas forcément penser bien ni de manière intéressante : s’il y a des idées riches et géniales (par exemple celle d’Aristote de distinguer la puissance et l’acte, celle de Kant de renverser le modèle qu’on a spontanément de la connaissance), il y a des idées pauvres et banales comme celles que nous avons quotidiennement à propos des petites choses de la vie, des idées qui ne donnent rien, et même des idées, par exemple en politique, dont on peut dire qu’elles sont immondes. Mais enfin toutes ces idées ont en commun d’être des idées c’est-à-dire d’être venues à leurs auteurs, et de révéler que la vraie nature de la pensée n’est absolument pas d’être une acticité subjective comme on l’imagine si facilement. Car penser, cela consiste à avoir des idées, et une idée, en tant qu’elle vient, c’est un événement.

 

Première partie : la notion d’idée

D’abord, une idée, ce n’est ni une notion, ni un concept : la notion de travail qu’un professeur de philosophie examine en classe, par exemple, ne peut pas être confondue avec l’idée de travail qui lui est venue quand il s’est rendu compte qu’il ne devait pas gaspiller le temps des vacances universitaires. Et cette idée ne sera pas non plus confondue avec le concept de travail qui est simplement le sens, c’est-à-dire le signifié commun, des mots « travail », « Arbeit », « work », « lavoro », etc. La philosophie n’est pas la sémantique, avec laquelle beaucoup de soi-disant analyses de notions la confondent. Autrement dit notre question n’est pas du tout de savoir ce que nous comprenons quand nous entendons le mot « idée » et qu’un locuteur non francophone ne comprendrait pas, mais bien de savoir ce que c’est que cette chose très particulière qu’on appelle une idée. Nous interrogeons donc en direction de l’essence, comme chaque fois qu’on pose la question « qu’est-ce que ». L’idée a comme telle une essence mais, étant une sorte de pensée, elle n’est pas une essence par définition propre à la chose dont elle est l’essence (et la chose en question, ici, c’est l’idée). Car la pensée vise les essences et ne les constitue pas, faute de quoi, comme le remarque Platon, on ne saurait jamais de quoi on parle ni même à quoi l’on pense. L’essence rend compte de la réalité de la chose alors que la notion ne concerne, comme le mot l’indique, que la connaissance qu’on en a et qui, comme telle, est une nécessité programmatique bien plus qu’un fait. Quand la réalité de la chose est pensée comme une nécessité interne et que la pensée est exhaustive, on est dans le domaine du concept, qui est donc la réflexion de l’essence. Alors que la notion est l’indistinction d’un savoir et d’un programme, le concept est l’indistinction d’un savoir et d’une réflexion. Celui-ci est donc fermé, alors que celle-là est ouverte. Si on pouvait épuiser une notion, comme, de son point de vue, Hegel le fait avec celle de l’esprit, on en aurait fait un concept. C’est que le concept dit la logique de la chose alors que la notion la thématise – de sorte que toute notion est en même temps un ensemble de notions (par exemple celle de travail comprend nécessairement celles de peine, de transformation, de valorisation, etc.) Repérer tout cela, c’est pointer ce que l’idée (par exemple de travail pour quelqu’un qui a la maîtrise de son temps) n’est pas et ne peut pas être.

Tout le monde n’a pas d’idées, mais tout le monde a des notions parce que tout le monde participe au savoir qui institue le sujet réflexif. Par exemple j’ai la notion d’animal parce que je vis dans un monde dans la constitution duquel le fait qu’il y ait des animaux est essentiel (si j’avais dit « parce que je vis dans un monde où il y a des animaux », il se serait agi du concept d’animal, et non de la notion). Comme je suis sujet du monde et sujet pour le monde, les notions des réalités qui contribuent à le constituer sont aussi constituantes pour moi. Pour le monde en général qui renvoie donc au sujet de la réflexion en général que chacun est quand il réfléchit, on a les notions générales qu’on dira aussi notions communes parce que la définition générale du monde est d’abord qu’il soit commun (la notion d’être est la plus commune, parce que toutes les autres la supposent). Un monde particulier, par exemple celui des économistes, est par là même un ordre de notions particulières, qui sont ainsi des pôles de constitution subjective, ici pour les économistes (citons la notion de plus-value, la notion de mondialisation, etc.). Un certain monde étant admis, par exemple celui des économistes d’aujourd’hui, toutes les notions vont de soi. Et si une notion cesse d’aller de soi, c’est qu’on est en train de changer de monde ou plutôt, parce qu’on se situe forcément dans un certain monde, qu’on a déjà changé de monde sans qu’on ait encore pu le réfléchir.  L’idée, qui est toujours un événement et qui ne vient donc qu’en récusation du caractère constitutivement habituel du monde, est en quelque sorte le contraire de la notion : celle-ci assure les choses dont elle identifie la possibilité alors que celle-là subvertit et les choses et le sujet lui-même. Avoir une idée, c’est déjà être mis sur un autre chemin que celui qu’on allait suivre (même pour le repas du soir : dire qu’on a une idée, c’est dire implicitement qu’on ne préparera pas la nourriture habituelle).

 

Un commencement

Parce qu’on ne les produit pas mais qu’elles nous viennent, et qu’on ne peut rien faire pour les faire venir quand on n’en a pas, il appartient aux idées d’être imprévisibles, inattendues, et surtout elles ne sont des idées que dans la mesure où elles sont étonnantes. Une idée qui n’est pas étonnante n’en est pas une. Car les fantasmes aussi nous viennent, et les répétitions du ressassement comme celles de la routine. Et certes, on peut soutenir qu’un fantasme est une idée, puisqu’il détermine la manière dont le désir se satisferait, mais ce n’est vrai que formellement : rien n’est moins étonnant qu’un fantasme, dès lors qu’on sait à qui l’on a affaire. Cela signifie que la nouveauté appartient constitutivement à l’idée. Une idée qui n’est pas nouvelle n’en est pas une. Il faut donc tempérer considérablement la concession qu’on fait à la vie quotidienne en parlant des idées de tous les jours. On ne parlera pas d’idée de plat pour le repas de ce soir ou d’idée pour les vacances de l’année prochaine si la cuisine tourne toujours autour des mêmes préparations et les vacances d’été se déroulent toujours dans l’un des pays ensoleillés de l’Europe, l’Italie, l’Espagne ou la Grèce.

C’est que toute idée est un commencement. On a par exemple l’idée d’un livre qui traiterait de telle question dont on n’a encore jamais parlé. Or écrire un livre est une entreprise de relativement longue haleine, de sorte que l’idée qu’on en a eue est engagement sur une voie dont on ne pressent pas la fin – dont on ne sait même pas si elle en aura une. L’idée du livre qu’on a à écrire, on le voit, n’est pas son concept, comme on pourrait imaginer qu’un philosophe systématique l’ait formé a priori. Il appartient donc essentiellement à l’idée d’être nouvelle, donc étonnante, et cette nécessité se traduit par la fonction de l’idée qui est de commencer quelque chose. Avoir une idée, c’est être déjà non pas auprès d’un fait, car il n’y a de commencement que d’un agir, mais engagé dans une entreprise, ne serait-ce que d’une manière imaginaire. Pas de différence entre avoir l’idée d’écrire un livre sur tel sujet, et se voir déjà en train de l’écrire – donc être déjà en train de l’écrire, si l’on accorde que l’écriture peut comprendre un moment de réflexion et de préparation intellectuelle.

Parce qu’il n’y a d’idée que nouvelle, on est toujours étonné d’avoir penser ce qu’elle marque qu’on a pensé : avoir une idée, c’est penser ce qu’on n’aurait jamais pensé. Autant dire que ceux qui ont des idées (les philosophes, on le suppose) vivent dans un étonnement constant (Platon et Aristote l’ont dit en premier, mais tout le monde le sait) qui est aussi une constante subversion de soi – puisque justement ils ont pensé ce qu’ils n’auraient jamais pensé. Tel est le contenu de l’idée, l’« ideatum » : quelque chose d’impossible. Et donc quelque chose d’indisponible : l’événementialité qui définit l’idée dit en langage d’objet qu’on ne peut pas se donner à soi-même des idées, ni en fabriquer. C’est également vrai quand on l’examine et qu’on l’étudie : il n’y a pas de différence entre exposer les idées d’un auteur et étonner les étudiants de ce que quelqu’un ait pu penser ce qu’on est en train de dire.

 

Il n’y a d’idée qu’étonnante

Si l’idée est un événement, et donc si le contenu de l’idée est toujours quelque chose qu’on n’aurait jamais pensé, alors cela signifie non seulement qu’on ne peut pas produire des idées (car on ne pense jamais que ce qu’on peut penser !) mais encore qu’il est parfaitement absurde d’imaginer que des idées puissent exister en elles-mêmes autrement que sous forme réflexive (au sens où les idées de Malebranche ou de Kant se trouvent dans leurs livres). Platon qui l’admettait montre ainsi qu’il confondait le fait et l’événement, bien que par ailleurs (à propos du beau) il les ait distingués : pour lui, la réalité des idées était un fait, inattentif qu’il était à cet autre fait que les idées lui venaient quand il écrivait ou dictait ses livres ! Une signification idéale, en tant que telle est un fait – un fait idéal. Comme tel, ce ne peut pas être une idée : l’idéalité de ce fait le rend éternel, alors que le propre de l’idée, c’est qu’elle arrive, surgisse, troue le temps commun en le frappant d’obsolescence, et l’ait en quelque sorte déjà remplacé par son temps propre. C’est que l’idée est un commencement et qu’il n’y a de commencement que comme déjà engagé : commencer à laver la vaisselle, par exemple, c’est avoir déjà lavé la première assiette – sinon on parle de début. La temporalité du commencement structure l’idée en tant que telle, et c’est pourquoi elle est absolument exclusive du fait : contrairement à ce qu’on pourrait dire du début, il n’y a pas de factualité  du commencement (et la première assiette, quand a-t-on commencé à la laver ?) 

L’idée est exclusive d’elle-même dans la temporalité qui la caractérise, au sens où cette temporalité est celle du commencement et donc, puisque c’est ainsi que le commencement s’oppose au début, de l’événement. On ne peut donc penser l’idée qu’à partir de l’opposition de l’événement et du fait. Le sujet pour lequel il y a des faits n’aura jamais d’idées. N’est accessible aux idées que le sujet de l’événement – celui qui est dans un rapport de familiarité avec sa propre impossibilité, puisqu’on ne commence jamais que sans le savoir, que sans y être, que sans soi (quand on commence à laver la vaisselle, qui a lavé la première assiette que le commencement de la vaisselle consiste à avoir fini de laver ?) Seul un sujet fait de sa propre impossibilité peut donc avoir des idées. Un sujet fait de sa possibilité n’en aura jamais. Vérité transcendantale puisqu’elle découle de la temporalité de l’idée, mais aussi vérité psychologique : il y a énormément de gens qui sont assurés d’eux-mêmes, dans la modestie ou dans l’arrogance, dans l’ignorance ou dans l’érudition ; nous savons bien qu’ils n’ont jamais eu la moindre idée et que, selon toute probabilité, ils n’en auront jamais. Cela signifie que pour eux il y a toutes sortes de faits (des débuts) mais jamais d’événements (des commencements). Ils peuvent être surpris, mais jamais étonnés.

C’est qu’il ne faut pas confondre la surprise qui renforce le savoir, et l’étonnement qui le subvertit. On peut par exemple être surpris de rencontrer un de ses collègues sur le lieu de ses propres vacances. Mais cela n’a rien d’étonnant : des gens qui ont le même profil social ont forcément les mêmes moyens et les mêmes goûts, et il y a une probabilité assez grande que cela se traduise par des destinations de vacances analogues et donc parfois identiques. Le savoir du sociologue idéal est par conséquent assuré là même où le sujet concret s’imagine déstabilisé. Il ne l’est donc pas, malgré ce qu’il croit, bien au contraire. Dans l’étonnement, par contre, le savoir cesse de valoir. Ce qui est étonnant, par exemple, c’est de voir un lapin sortir d’un chapeau dont on nous a préalablement fait voir qu’il était vide. Car ce fait récuse toute la physique et même toute la métaphysique (quelque chose est né de rien), de sorte qu’il est absolument impossible qu’on ait vu ce qu’il est pourtant certain qu’on a vu. Tel est l’étonnement : ce qu’on sait ne peut pas être la vérité, puisque le lapin est effectivement sorti du chapeau qui était vide. Cette sortie est un événement, mais pas la rencontre de notre collègue sur la plage de la Baule. (Bien sûr on peut le nier et inverser le jugement, donc le confirmer, en disant que le tour du lapin est un cliché de la prestidigitation et que la rencontre du collègue avait été rendue subjectivement impensable par l’aversion qu’il affichait à l’endroit de cette station balnéaire.) Ce qu’il est normal que je pense, c’est ce qui mobilise et effectue mon savoir, et c’est toujours un fait, réel ou idéal. Tout fait relève du savoir parce que tout fait est normal – si surprenant qu’il soit, la surprise mettant seulement en évidence une insuffisante appropriation subjective d’un savoir qui continue d’être instituant pour le monde. Un événement, par contre, fait voir que c’est le cadre même qui est subverti, que le savoir ne fonctionne plus comme constituant a priori – puisqu’on appelle précisément événement non pas une chose impossible (elle est arrivée) mais une chose qui n’avait pas la possibilité d’arriver, dont il faut reconnaître après coup qu’elle était en dehors de toute éventualité d’être représentée.

Etonner n’est pas surprendre, et toute la pédagogie des idées réside dans le refus de céder sur cette distinction. Si je dis par exemple que Malebranche considérait que toute causalité résidait en Dieu ou que Kant faisait du temps une forme purement subjective de notre esprit, je ne présente pas là quelque chose d’étonnant mais quelque chose de surprenant : non des idées mais des opinions, et passablement farfelues, pour ne pas dire folles. La doxographie est une ennuyeuse suite de surprises : le catalogue des délires que l’autorité scolairement attachée à certains noms interdit de désigner comme tels. Mais j’exposerai au contraire les idées de Malebranche sur l’effectivité ou de Kant sur la sensibilité en expliquant qu’il s’agit là de réalités dont notre conception spontanée et même réfléchie est incapable de rendre compte, comme l’était aussi la conception savante dont ces auteurs étaient les héritiers. Cela signifie que ce n’est pas en tant que sujet caractérisé par un savoir qu’ils ont eu leurs idées, mais au contraire en tant que sujets ayant préalablement déposé le savoir qui les définissait : celui qui pense, si penser consiste à avoir des idées, c’est toujours celui pour qui le savoir ne compte pas (et inversement, comme le montre implicitement Lacan à propos du « discours universitaire », c’est le même d’avoir décidé que le savoir comptait et qu’on ne penserait pas : quand l’élève a une idée, le professeur le fait taire en lui enjoignant de revenir au texte). Toute idée est forcément étonnante parce qu’elle procède elle-même de l’étonnement : il n’y a d’idée que de quelque chose qu’on n’avait absolument pas la possibilité de penser. Le fait relève du savoir dont il est forcément l’illustration et l’idée, étant un événement et non pas un fait, avère que le savoir ne compte pas : elle n’illustre rien, mais est en elle-même son propre critère.

On trouvera que tout cela bien abstrait. Essayons d’être plus familier, au moins dans les comparaisons. L’événement de pensée (l’idée), d’abord, n’est pas une impossibilité au sens simplement négatif, puisqu’une idée, une fois qu’elle a surgi, devient immédiatement un savoir. Si je lis un ouvrage de Malebranche ou de Kant, par exemple, je serai plus savant que si je ne le lis pas – d’un savoir qu’en outre je pourrai transmettre, expliquer, développer devant un auditoire qui a son tour sera plus savant. On peut prendre ce nouveau savoir statiquement (la doctrine de Malebranche) ou dynamiquement (le kantisme), selon l’usage qu’on veut en faire (par exemple selon qu’on fera un exposé ou une dissertation). Ce qu’il faut appeler l’« impossibilité » de l’idée (on ne peut en produire : il faut attendre qu’elles viennent) est donc aussi bien son statut de passage instantané d’un savoir à l’autre, un peu comme l’instant où le cheval se met à galoper alors qu’il trottait, passant ainsi d’une structure à une autre d’une manière qui, elle, ne relève d’aucune structure. L’idée est donc le passage de la pensée commune à la doctrine, ces deux figures du savoir lui étant, comme telles, également exclusives : un philosophe, à nommer paradigmatiquement ainsi l’homme des idées, n’est pas plus un homme d’opinions, même savantes, qu’il n’est un endoctrineur – puisque justement son activité s’épuise dans l’acte de penser c’est-à-dire d’avoir des idées (et non pas d’avoir eu des idées dans le passé).

Peut-être l’usage d’un langage familier aux lecteurs de philosophie aidera-t-il à faire reconnaître la réalité paradoxale de l’idée. On se réfèrera donc à l’appellation kantienne de jugement déterminant pour désigner la pensée normale, celle qui porte sur les faits et qui est la nôtre quand nous ne pensons pas – si l’on convient de réserver le terme de « pensée » au fait d’avoir des idées. En un autre sens, bien sûr, « penser c’est juger » - mais juger de manière déterminante n’est pas penser, puisque c’est appliquer le savoir et donc ne rien inventer. Dans cette pensée des faits qui consiste, parfois très activement, à ne pas penser, nous mobilisons un savoir dont c’est le même de dire qu’il nous constitue ou qu’il constitue notre monde. Si nous sommes économistes, par exemple, nous mobilisons le savoir de l’économie, nous nous mouvons selon des schémas de pensée économiques dans le monde des réalités économiques. Ce savoir est donc a priori (c’est d’ailleurs ce qui permet qu’on soit surpris, comme par exemple un économiste peut l’être par un taux d’inflation qui reste élevé malgré l’élévation du taux de l’escompte). Une réalité qui se présente sera donc déterminée par ce savoir et le sujet qu’on a convenu d’appeler normal, celui qui n’a pas d’idées, est par conséquent le sujet du jugement déterminant. Imaginons maintenant que ça ne marche pas : la réalité qui se présente est telle que le savoir ne vaut plus pour elle. Par exemple on constate que les consommateurs préfèrent certains produits très chers à d’autres qui sont bon marché mais qui ne sont pas « de marque », bien que les organisations consuméristes aient révélé qu’ils étaient le plus souvent identiques aux autres, à l’étiquette près (fabriqués dans les mêmes usines, avec les mêmes composants, etc.) Dans un tel cas, le sujet du jugement déterminant (l’économiste qui applique son savoir à ce que le monde marchand lui présente) ne peut plus… déterminer : économiquement parlant, un tel comportement est simplement impossible. Et pourtant il est réel. Quelque chose s’est donc passé qui rend impossible la « détermination », c’est-à-dire qui rend impossible à lui-même le sujet qui reste déterminant, celui qui s’autorise de son savoir. Le sujet qui ne peut plus être déterminant est donc événementiellement forcé de se demander ce qu’il en est de lui comme sujet de la compréhension. Il réfléchira. Empruntons alors à Kant son terme de « jugement réfléchissant » et disons que notre économiste, dans le moment même où il n’est plus économiste (devant cette réalité, son savoir n’est plus que lettre morte), se trouve en tant que sujet mis au pied de son propre mur : là où il était depuis toujours autorisé d’un savoir anonyme (l’économie, il suffit de l’étudier, et étudier est à la portée de tout le monde), c’est-à-dire là où il était depuis toujours excusé d’avance de ce qu’il faisait (il faisait son travail) et de ce qu’il pensait (avec ce qu’il savait, il pensait ce que tout économiste eût pensé à sa place) il va devoir prendre ses responsabilités. Plus d’excuses, maintenant : impossible de renvoyer à la science économique quand on a raison, impossible aussi, quand on a tort, de renvoyer aux insuffisances du savoir (soit on ne sait pas en général, soit je ne sais pas, soit même je ne savais pas qu’il fallait savoir) ! Il faut se décider, prendre position, se risquer comme sujet responsable là où l’on n’avait jamais été qu’un véhicule interchangeable du savoir commun !

Cette prise de position dont le trait constitutif est d’être sans excuse comment va-t-on l’appeler ? L’idée, bien sûr !

Sujet VS auteur

La différence de l’opinion et de l’idée, qui était déjà la même que celle du fait et de l’événement, est la même que celle de l’excuse et de la prise de responsabilité, et donc aussi la même que celle de l’anonymat et de la signature. Car désormais, nous sommes dans le domaine de ce qui est singulièrement imputable. On n’est plus dans l’irresponsabilité de l’homme qui sait (comme quand le médecin s’excuse de ne pas vous aider en vous disant qu’il est désolé mais qu’on ne sait pas traiter ce que vous avez) mais dans la responsabilité de l’homme qui pense. Le savoir ne compte plus, ni donc les identifications (soi comme véhicule indifférent du savoir – par exemple : moi, un professeur). Qu’est-ce qui compte, alors ? Eh bien ce qui reste quand on admet qu’il y a eu de la pensée en dehors des identifications habituelles qui sont celles du moi, c’est-à-dire en dehors de ce qu’il était possible que l’on pense : le sujet, dans sa radicale étrangeté à lui-même. S’il m’arrive de penser ce que je n’aurais jamais pensé, c’est que – dans l’instant de l’événement et surtout pas dans une durée qui serait au mieux celle d’une nouvelle identification – je suis un autre que moi-même. Je pense si l’on veut, mais en tout cas c’est un autre qui a les idées, puisqu’elles me viennent.

Est-ce à dire qu’il y avait un « vrai » moi tapi derrière le savoir commun et que bâillonnaient les habituelles identifications, celles qui font qu’on pense toujours normalement même quand c’est de façon surprenante ? Certes non : le supposer ne ferait qu’accumuler inutilement les niveaux d’identifications (le vrai moi sous le moi apparent relèverait d’un savoir plus authentique) sans qu’on puisse jamais arrêter la régression (qui sait sous ce moi enfin manifesté ne s’en cache pas un autre, encore plus authentique ?) Ce qu’il faut comprendre, c’est donc que l’impossibilité factuelle que le savoir ait continué de compter – impossibilité dont l’événement de l’idée est à la fois la réalité et la preuve – et que cette impossibilité, donc, eh bien, c’est cela, comme événement et non pas comme fait, qu’on doit appeler le sujet : non pas le sujet commun des opinions mais le sujet des idées. Non pas le sujet irresponsable du jugement déterminant mais le sujet responsable du jugement réfléchissant : celui qui ne se défausse pas sur le savoir, le sujet qui a des idées, celui qui a pensé ce qu’il n’aurait jamais pensé – et pour cause. Etre impossible comme sujet ou penser, au sens d’avoir des idées, c’est la même chose.

Cette prise de responsabilité de soi comme sujet contre l’excuse universelle que constitue le savoir, c’est l’idée. Et cela vaut aussi objectivement. Si vous me demandez par exemple de vous exposer les idées de Spinoza ou de Heidegger (par opposition aux opinions délirantes que les doxographies ne peuvent pas éviter d’attribuer à ces philosophes), je vous montrerai comment ces philosophes ont refusé d’en appeler au savoir dont ils pouvaient disposer et qui les aurait innocentés – qui les aurait délivré de l’effroi d’avoir à affronter la nouveauté que l’événement était pour eux et que par là même eux aussi, qui ne s’y dérobaient pas, étaient pour eux. Je vous monterai alors que leur pensée était un aller et retour constant entre cet extérieur du nouveau et cet intérieur de la nouveauté et que c’est précisément comme cet aller et retour que leur pensée a été une pensée : un jugement réfléchissant et non pas un jugement déterminant (qui va toujours dans un seul sens : de la règle à l’objet). Telle est concrètement la prise de responsabilité : qu’assumer le nouveau soit par là même une nouveauté et qu’il y ait encore à assumer cette nouveauté même. Traduisons : penser, c’est être étonnant pour soi-même. Et certes, si l’on pense, on ne pense jamais que ce qu’on n’aurait jamais pensé… Telle est l’idée. On voit donc le caractère réfléchissant du jugement en ceci qu’il consiste à prendre la responsabilité de la responsabilité qu’on est déjà en train de prendre ! Avoir des idées, c’est avoir pris la responsabilité de ne pas céder sur sa responsabilité de sujets interpellé par ce qui récusait jusqu’à l’éventualité du jugement déterminant. Le jugement réfléchissant, nous le concevrons donc comme le redoublement du champ de la responsabilité : dans le jugement déterminant, on est responsable, puisqu’on juge – mais c’est le savoir qui compte ; dans le jugement réfléchissant où le savoir a cessé de compter, sa responsabilité, on en prend la responsabilité. Ils s’opposent l’un à l’autre comme la responsabilité de juger s’oppose à la responsabilité d’être responsable de juger.

Un être responsable, c’est-à-dire inscrit d’avance dans un champ d’imputation qui va de soi, cela s’appelle un sujet ; un être qui prend la responsabilité d’être responsable justement parce que cette évidence du champ a été récusée, cela s’appelle un auteur. Raison pour laquelle on est sujet d’une bonne action mais auteur d’une infraction, par exemple. Parce qu’elle relève du jugement réfléchissant au sens qu’on vient de dire, autrement dit parce qu’elle est une prise de responsabilité de la responsabilité même, une idée est quelque chose dont on n’est pas sujet mais dont on est auteur.

Dans le  jugement déterminant l’excuse du savoir fonctionne à plein : une personne ayant la même compétence que moi porterait exactement le jugement déterminant que je porte, dans une opération dont je dois dès lors convenir qu’elle est expressément celle de n’importe qui (et donc aussi de moi aujourd’hui). La notion de « n’importe qui » est celle du sujet indifférent c’est-à-dire irresponsable puisque l’impossibilité de la substituions est la première condition de l’imputation, donc de la responsabilité. Au contraire le jugement réfléchissant suppose la chute du savoir : rompant la structure, un événement m’a mis au pied de mon propre mur en interdisant d’avance que je me réfugie derrière une compétence dont je ne serais que le véhicule ; c’est bien à moi que le jugement sera imputé : j’en serai l’auteur. Parce que le jugement réfléchissant est l’acte par lequel un sujet prend sur lui d’affirmer ce qu’il affirme, alors qu’il s’en était toujours déjà innocenté quand son jugement était déterminant c’est-à-dire quand l’objet relevait expressément du savoir, on dira aussi bien que l’idée est le résultat d’un tel jugement.

C’est expressément de cette différence qu’il s’agit quand nous reconnaissons que l’idée est un événement et qu’on ne peut pas se donner à soi-même des idées quand on n’en a pas. L’opposition du bien et du mal permet de présenter cette distinction du sujet et de l’auteur.

Car dans la représentation qu’on a de soi, on est seulement sujet : sujet du savoir dans la compétence et le bien, sujet du manque de savoir dans l’incompétence et le mal, puisqu’on ne veut jamais que le bien ou son bien (à la limite le plaisir de faire souffrir – or le plaisir est un bien) et que l’imputation de l’incompétence et du mal pourra toujours être renvoyée sur le savoir en tant qu’il a manqué (je ne savais pas que mon action aurait telle conséquence, je ne savais pas qu’il fallait préférer l’intégrité de l’autre à mon plaisir, ou même ne je ne savais pas qu’il fallait tenir compte du fait que je le savais, etc.) Si l’on est sujet du bien, en ce sens que faire son devoir revient à s’accomplir comme ce sujet qu’on se sait être, on est par contre auteur du mal. Ce qui signifie très concrètement qu’on ne peut pas vouloir le mal mais qu’on peut l’avoir voulu (on n’était pas là quand on a commencé à le vouloir), et qu’on peut se détourner de la nécessité d’arrêter de dévaler cette pente. Le méchant n’est pas celui qui est méchant : c’est celui qui se détourne de la nécessité d’arrêter d’être méchant. Et certes, les méchants existent : ce sont des personnes qui sont déjà méchantes c’est-à-dire qui ne sont pas sujets mais auteurs des souffrances qu’ils infligent aux autres : le mal obéit à la temporalité du commencement et pas à celle du début, parce qu’il n’y a de mal qu’à ce qu’il soit déjà le mal (par opposition au malheur). Bref, le sujet du bien, dont la notion est pourtant celle de la responsabilité, est en même temps toujours innocent et irresponsable, parce qu’on ne peut pas séparer le fait d’être sujet de la représentation de ce fait. L’auteur, par contre, qui est aussi le sujet du mal, n’est pas représentable comme tel parce que sa représentation est seulement celle d’un sujet : personne ne peut vouloir le mal pour lui-même ; or la méchanceté ne consiste en rien d’autre et il y a des méchants. C’est le même de dire qu’on ne peut pas vouloir le mal c’est-à-dire être sujet pour la méchanceté, et de dire qu’on peut uniquement être auteur d’une infraction, d’un délit et a fortiori d’un crime. Le sujet est innocent d’être responsable, donc en fin de compte irresponsable bien que son concept dise expressément le contraire (on voit bien la différence de la notion et du concept, ici) alors que l’auteur se définit par ce qu’on pourrait nommer la vraie responsabilité, au sens d’être responsable d’être responsable.

Telle est la responsabilité propre de l’auteur et donc des idées : celle du redoublement de la responsabilité qui en est en même temps l’impossibilité subjective. On montre clairement le rapport entre la question de la vérité et celle du mal en disant qu’on est innocent de son savoir mais responsable de ses idées – au sens où l’on ne peut parler de responsabilité qu’à ce qu’il s’agisse en vérité que de la responsabilité et non pas de l’innocence d’être responsable. Le sujet est celui qui ne pense pas, et l’auteur est celui qui pense – dès lors qu’on a reconnu, en identifiant la pensée au fait d’avoir des idées, qu’on ne pense que sans soi (il faut attendre que les idées viennent). Et c’est bien cette distinction qui rend compte formellement de l’idée, dont il est impossible qu’on soit sujet (personne ne peut produire une idée) mais dont il est évident qu’elles ont un auteur, puisque les idées de quelqu’un, c’est sa pensée.

 

Fin de la première partie.

Prochain développement : l’origine et la nature des idées.

 



[1] Par exemple, à la question de savoir ce que c’est qu’une idée, on « répondrait » par un catalogue doxographique allant de Platon à Husserl, dont rien, sinon la jouissance de se soumettre à l’autorité du canon scolaire, ne garantirait la pertinence notionnelle. Et certes, si on ne pense rien soi-même d’un objet, il est impossible de choisir entre les discours qui en traitent (et qui en plus ne sont pas compatibles entre eux).

 

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