La valeur : ni un idéal, ni une conviction.

UPN, le 3 juin 2026

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Il y a chaque jour un politicien différent pour proclamer à la télévision qu’il est « un homme de conviction », laquelle consiste à « défendre des valeurs », lesquelles constituent à leur tour ses « convictions », qu’il représente comme déterminant le service d’un idéal. Certes il articule : à la valeur mérite, par exemple, la conviction correspondante est qu’on doive le récompenser et qu’en le faisant on sert l’idéal d’une société juste. Mais comme il n’y a pas de différence entre dire cela et ne rien dire (imaginerait-on de proclamer que le mérite ne doive pas être récompensé ou doive ne pas l’être et qu’il ne faut pas souhaiter que la société soit telle qu’il le soit ?), l’articulation n’est que rhétorique. Dire une conviction revient donc à affirmer une valeur comme valeur (par opposition à celles des autres qui ne sont que des idées seulement respectables en théorie) et à prôner un idéal comme idéal (par opposition à ceux des autres qui sont des promesses de malheur). Or conçoit-on une valeur en dehors de son affirmation, et cette affirmation en dehors de celle d’un idéal, tout cela exprimant la conviction de celui ou de celle qui parle ? Ainsi valeur, conviction et idéal tendent à se confondre dans le discours public c’est-à-dire dans le courant de nos opinions. La pensée de la valeur se doit alors de les distinguer.

1.  Une valeur n’est pas un idéal 

Donnons tout de suite l’argument existentiel : que la vie soit possible et donc à la limite aussi bonne qu’on voudra l’imaginer est une chose, mais qu’elle soit valable en est une autre – une tout autre, même si dans les faits c’est le plus souvent congruent

On voit qu’il ne faut pas confondre une valeur et un idéal. Et déjà pour une raison flagrante : l’adoption de celui-ci est encore une présupposition et une mise en œuvre de valeurs. Il est évident en effet que celui qui a le pouvoir pour idéal n’a pas du tout les mêmes valeurs que celui pour qui c’est la sagesse ! 

On ne peut se prévaloir d’un idéal qu’à « oublier » de se demander au nom de quelles valeurs il l’emporte sur un autre (à commencer par le bonheur que tout le monde souhaite mais que les meilleurs d’entre nous ne désirent manifestement pas). Les valeurs, dont la notion est ainsi qu’elles soient derrière nous, puisqu’elles nous déterminent non pas dans notre responsabilité de sujets mais dans notre responsabilité d’être les sujets que nous sommes, s’opposent aux idéaux dont la notion, qui est celle de notre accomplissement comme sujet des normes, est au contraire qu’ils soient devant nous. L’opposition est donc simple : on s’autorise de valeurs mais on tend vers l’idéal. 

Parce qu’elles déterminent non pas le sujet que nous sommes mais notre responsabilité d’être ce sujet, nos valeurs nous échappent : c’est la notion même de la constitution qu’elle échappe au constitué qui, pour lui-même, l’est forcément depuis toujours. On n’a pas plus, et pour la même raison, le savoir de son origine qu’on a celui des valeurs. Vouloir « se connaître soi-même » en essayant de découvrir de quelles valeurs relève originellement notre agir normé n’a donc pas de sens – sauf bien sûr à se considérer en troisième personne comme un sujet qu’on n’est de toute façon déjà plus. Il est essentiel aux valeurs qu’on les ignore alors même qu’elles nous « causent » au sens où c’est de s’imposer qu’elles produisent comme valable notre existence de sujet déterminés

On n’est le sujet qu’on est qu’à bannir la question de qu’on le soit pour l’avoir toujours déjà remplacée par celle de ce dont on est sujet. A notre existence appartient ainsi l’indifférence au savoir de nos valeurs : c’est celui de nos situations, autrement dit les normes, qui nous importe seul. Et cela pour une très bonne raison : si les valeurs sont des valeurs de la vie, c’est dans la vie toujours normée que nous vivons, toujours déjà engagée qu’elle l’est sans nous pour qu’ensuite seulement, quand on nous aura donné la parole et par là l’extériorité à la vie, elle advienne comme celle qui ait à être valablement la nôtre.

On comprend alors qu’on ne soit jamais sans en être effaré quand on les découvre dans un de ces moments extrêmes qu’on appelle aussi « de vérité ». Sans l’invasion du pays par les troupes hitlériennes, des ouvriers convaincus de leur insignifiance n’auraient jamais su qu’ils étaient des héros, ni des militaires pleins de leur propre superbe qu’ils étaient des lâches. Leur vie ne reprendra que dans la mesure – faible – où ils parviendront à l’oublier, c’est-à-dire à renvoyer la vérité dans l’antichambre de la vie d’où elle n’aurait jamais dû sortir.

2.  Une valeur n’est pas une conviction

S’il appartient à l’affirmation des convictions d’essayer de se faire passer pour la défense de valeurs, la distinction n’en est pas moins claire et la plupart du temps facile à mettre en évidence. En témoigne par exemple Balzac dont convictions étaient royalistes donc de droite, mais dont les valeurs étaient de gauche puisqu’en son œuvre, c’est de la constitution du subjectif par le social et non par la nature qu’il s’agit à chaque page. L’écrivain avait pour certitude de soi d’être de droite, et pour ignorance de lui-même – autrement dit pour vérité – d’être de gauche.

L’opposition des valeurs aux convictions est flagrante : celles-ci n’existent que dans leur affirmation, qu’elles soient explicites comme elles le sont au comptoir des établissements de boisson ou qu’elles soient implicites comme elles le sont dans l’orientation qu’on donne plus ou moins évidemment à nos discours et à nos comportements. Ainsi le point d’exclusivité est le savoir : on sait ses convictions, à telle enseigne que les exprimer consiste à les asséner, mais on ignore ses valeurs. 

La raison logique en est évidente : le savoir lui-même a à être valable et donc à relever de valeurs qui par là même lui échappent – comme le montrent, dans une égale ignorance des justifications, l’amour qu’il suscite de la part des uns (les intellectuels, qui prônent l’étude et la rigueur) et la haine qu’il suscite de la part des autres (les populistes qui prônent le « bon sens »). La raison réelle ne l’est pas moins : les convictions sont dans la vie alors que les valeurs sont, pour chacun, celles de sa vie. 

C’est d’être extérieur à sa propre réalité que l’être parlant existe : il est dans le langage à propos de sa vie, y compris de l’immanence du langage à la vie, puisque parler est aussi une façon de vivre. C’est cela qui constitue la raison secrète de la valeur : que le langage soit un exil de la vie – de sorte que la question de la valeur est celle de la décision personnelle dont la vie soit l’objet. Tout au contraire la conviction, qui concerne la normalité de l’être-sujet, en reste implicitement à l’évidence que parler soit encore une façon de vivre – de sorte que sa question est celle de la décision forcément anonyme de la vie dont le sujet soit l’objet.

Parer au non-savoir par la certitude

Toute conviction est une certitude. Par quoi on entend un bouclage de savoir ne laissant aucune place à l’éventualité que le savoir ne soit pas la vérité, puisque l’autorité que celle-ci est habituellement du savoir (il n’y a de savoir que du vrai) et remplacée par celle que le savoir se constitue d’être pour soi (si on a des raisons de savoir, l’objet est alors le certain qu’on s’estimera en droit de substituer au vrai)En disant cela, on rappelle que le sujet de la conviction est celui de la norme et que la norme est le refoulement de la valeur : la responsabilité de ce dont on est responsable n’est possible que comme le refoulement de la responsabilité d’en être responsable. 

Il ne faut pas de faire de la conviction une idée naïvement représentative, c’est-à-dire régie par la possibilité d’être exposée et universalisée, bien qu’elle soit elle-même d’ordre représentatif puisqu’elle est l’identification du sujet à sa certitude – ou encore l’impossibilité en tant que subjectivée que la responsabilité du sujet ne soit pas le refoulement de sa responsabilité d’être ce sujet.

 Imagine-t-on par exemple qu’on puisse être professeur sans avoir pour conviction que le savoir libère et que l’ignorance est une misère ? Bien sûr on peut l’envisager, mais tout le monde admettra qu’un professeur qui n’aurait pas cette conviction ne convaincrait pas ses étudiants de l’acquérir, puisqu’il ne leur présenterait pas le savoir comme valable mais seulement comme réel. De la même manière on ne peut être médecin sans avoir la conviction que la santé est le premier des biens, et ainsi de suite. A ces exemples si apparemment universalisables il faut en opposer d’autres comme celui du banquier, dont il est impossible qu’il n’ait pas pour conviction que l’argent est une fin en soi – « impossible » au sens où si c’était le cas il serait un aussi piètre banquier que serait piètre le professeur ne trouvant pas que le savoir est en général quelque chose de libérateur (en fait, il ne serait pas un professionnel du tout parce qu’aucun épargnant soucieux de faire fructifier son avoir ne voudrait être son client !). Quant au cuisinier, il est pareillement soumis à la nécessité d’être convaincu non pas qu’on mange pour vivre (analogue à ce que n’importe qui – à l’exception du banquier et de son client – dirait aussi pour l’argent) mais bien qu’on vit pour manger. Or il faut souligner que ces derniers exemples sont la vérité de ceux qu’on avait d’abord cités. Car s’il est absurde de prétendre que l’argent ou la nourriture sont des fins en soi, ne peut-on dire malgré tout la même chose de la santé ? Est-elle une fin en soi comme il appartient au médecin d’en avoir la conviction, ou seulement la condition d’autre chose, à savoir d’une vie qui soit valable pour l’être dont elle est la vie – et dont rien n’assure d’avance qu’elle le restera (auquel cas une éventuelle bonne santé pourrait se révéler hautement nuisible) ? Quant à l’idée que le savoir libère, est-ce qu’elle ne suppose pas qu’on « oublie » de s’interroger sur le caractère valable ou non de ce dont on se libère en cessant d’être ignorant : la croyance, la tradition, la communauté ? Est-ce qu’elle ne suppose pas également qu’on « oublie » de se demander en vue de quoi il est souhaitable d’être libre, puisqu’être libre n’a aucun sens quand il n’y a rien de particulier dont on ait à être l’auteur ? 

Apparaît ainsi le principe de la conviction : elle sert à parer au non-savoir dont relève nécessairement le sujet du savoir(celui de la responsabilité de ce dont on est responsable) quant à ce qu’il le soit (sa responsabilité d’en être responsable), son opposition à la valeur devenant alors flagrante.

Si par exemple la responsabilité de quelqu’un est médicale, celle d’avoir cette responsabilité autrement dit d’être médecin ne l’est pas. Elle est quoi, alors ? On n’a pas de réponse à cette question pour la raison de principe que le médical comme tout savoir est un langage et qu’« il n’y a pas de métalangage » ou, plus communément, pour la raison de fait qu’il faudrait toujours plus originellement justifier les justifications qu’on donnerait et qu’on ferait alors l’épreuve du non-savoir comme celle d’un abîme. La valeur est le nom de cette impossibilité du savoir puisqu’elle est, depuis la diversité des situations où la déterminité s’origine, toujours la même imputabilité vide et inconsistante de l’être-sujet – que ce soit pour les choses (ainsi la beauté est pour la rose d’être en propre sujet de l’apparaître) ou pour les personnes (ainsi le courage est pour le héros d’être en propre sujet d’agir malgré le danger). 

La conviction est déni, au nom de l’irrécusable réalité du sujet, de cette impossibilité d’être justifié. C’est que la convictionest celle du sujet déterminé (le professeur, le médecin, le banquier, le cuisinier, etc.) tandis que la valeur concerne au contraire quelqu’un ayant pour affaire (dès lors ni pédagogique, ni médicale, ni financière, ni culinaire…) d’être ce sujet. Toute conviction est une revendication expresse, pour le sujet déterminé, de son propre statut de responsable d’une normalité allant déjà de soi puisqu’elle est celle des choses.

 Légitimée du savoir des choses, toute conviction est en même temps une dénonciation d’irresponsabilité d’être sujet à propos des autres. De fait pour le banquier celui qui dépense son argent au lieu de l’investir est un irresponsable ; le médecin est du même avis sur celui qui fume, qui ne mange que ce qu’il aime et reste sédentaire ; le cuisinier méprise pareillement celui qui ne voit dans la nourriture qu’un besoin à satisfaire à moindre frais ; quant au professeur, on sait ce qu’il pense de ceux qui sont à la fois ignorants et bien décidés à le rester… 

Qu’est-ce qu’être « une personne de conviction » ?

Il est impossible de ne pas avoir de convictions parce que la norme de sa situation est pour un sujet l’ordre de son anticipation de sa situation et par conséquent de lui-même. On n’est pas vraiment professeur, avons-nous dit, si l’on n’est pas habité par la conviction que le savoir libère et que l’ignorance est une misère. Mais on n’est pas que professeur : on est également citoyen avec des convictions politiques, mélomane avec des convictions esthétiques, croyant ou athée avec des convictions religieuses, et ainsi de suite pour tous les domaines de la vie, par ailleurs plus ou moins surdéterminés les uns par les autres (d’où la possibilité de convictions paradoxales).

Tout autre est l’attitude de certaines personnes (chacun en a dans son entourage) qu’il faut appeler « de conviction » et dont le militant est le paradigme. Parer au non-savoir, c’est-à-dire à l’impossibilité qu’à la question de la responsabilité d’être soi il soit répondu par la responsabilité qu’on a pour réalité d’exercer, ce n’est pas pour elles une nécessité interne à chaque savoir qu’on met en œuvre mais une position existentielle : il existentiellement hors de question qu’on n’ait pas pour vérité personnelle une certaine responsabilité d’être normal.  

Le principe est donc clair : il faut nier que la vérité soit autre chose que le savoir qu’on a pour détermination parce que cela nous mettrait forcément à distance de nous-mêmes sans qu’aucun savoir puisse nous innocenter d’être nous-mêmes. Et de fait, le médical ou le géométrique assure de lui-même le médecin ou le géomètre, rendant inaudible qu’il le soit personnellement,autrement dit qu’il le soit nonobstant cette assurance. Être une « personne de conviction » consiste donc à faire semblant de croire (mais faire semblant de croire, c’est croire…) que la norme qui détermine la responsabilité du sujet justifie qu’on le soit. Ou, ce qui revient au même, c’est affirmer que la vérité consiste en quelque chose.

N’importe quel exemple le fait voir : est-ce que le militant politique, au lieu de faire comme nous autres de la politique un domaine de la vie, n’est pas celui qui fait de la politique la consistance même de la vérité, au sens où pour lui 1) être c’est, toujours et à propos de n’importe quoi, être politiquement et 2) être sujet cela consiste toujours et à l’être politiquement, qu’on en ait conscience ou pas ? Pareillement le prêtre ne pose-t-il pas que la normalité de l’être-sujet est d’exister religieusement ? l’écologiste que c’est d’exister naturellement ? le savant que c’est d’exister studieusement ? l’athlète que c’est d’exister sportivement ? l’homme de spectacle que c’est d’exister publiquement ? et ainsi de suite pour tous les exemples qu’on voudra imaginer[1].

Dans la position subjective « personne de conviction » il s’agit toujours de (se faire) croire que la certitude qu’on a de ce qu’on est (par exemple un militant) pare au sans fond (au non savoir) de la responsabilité qu’on le soit. Ainsi s’explique qu’une « personne de conviction » ne soit pas quelqu’un qui communique son avis comme on le ferait à un interlocuteur du résultat d’une démonstration dont il n’aurait pas connaissance, ni même qu’il le présente comme on le ferait d’une particularité dont on souhaiterait que les autres tiennent compte. Non, une « personne de conviction » ne communique aucun savoir ni ne présente aucune particularité : elle assène des certitudes c’est-à-dire des bouclages du savoir sur lui-même ôtant tout sens à l’idée qu’il n’y ait de savoir que dans l’autorité de la vérité. 

Et certes, il faut asséner afin d’intimider l’interlocuteur en lui faisant peur ou en lui signifiant qu’il serait inamical sinon hostile, en tout cas impoli parce que cela nous ferait « perdre la face », de ne pas acquiescer d’avance à l’argument qu’on lui présente et à la logique qu’on met en œuvre pour le faire.

Il est dès lors impossible que celle-ci ne soit pas sophistique – avec plus ou moins de subtilité selon le degré d’éducation des personnes[2]. Cela peut s’entendre en un grossier premier degré, au sens où nos convictions sanctionnent ou avèrent qu’on est quelqu’un de bien ou que tout ira bien pour nous (ou les deux à la fois[3] !). Le plus souvent cela s’entend en second degré au sens où, en étant manifestement convaincu de ce dont on est convaincu, on s’avère alors, et pour ainsi dire en innocence de la représentation que cela produit, comme étant intelligent, généreux, courageux, noble, optimiste, aimant, fidèle à soi-même, et ainsi de suite selon la conviction proférée (avec une mention spéciale pour les plus noires : elles nous avèrent comme spécialement lucides). 

Mais il faut aller plus loin parce que notre question n’est pas seulement celle de ce qu’on est mais qu’elle est originellement celle de ce qu’on le soit : ce que le monde a fait de moi, c’est mon affaire de l’être. On assumera cette distinction en disant que tenir à ses convictions, par opposition à simplement en avoir comme c’est le cas de tout le monde, consiste en un double déni : celui de l’étrangeté de chacun à lui-même et celui du caractère abyssal et donc vide et inconsistant de l’être-soi. 

Ainsi Paul Auster décrit-il son père dans L’invention de la solitude : « Son refus de s’analyser n’avait d’égal que son obstination à ne pas voir le monde, à ignorer les évidences les plus indiscutables, même si elles lui étaient fourrées sous le nez. C’est ce qu’il a fait toute sa vie : il regardait une chose en face, hochait la tête, et puis se détournait en prétendant que ça n’existait pas. »[4]

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Asséner ses certitudes urbi et orbi (= à soi-même et aux autres) est l’envers du refus de « plonger son regard dans l’abîme », selon le mot de Kierkegaard, ou, pour présenter les choses dans l’autre sens, le refus d’admettre qu’il appartient essentiellement à la vérité de ne consister en rien. Et certes si la vérité consistait en quoi que ce soit, par exemple à être sujet religieusement, ou politiquement, ou naturellement, ou studieusement, ou sportivement, ou publiquement, etc., le salut serait au bout du chemin. Disons pour les deux premiers exemples que ce serait de mourir pour sa foi : tué par un pouvoir athée ou par les tenants d’une fausse religion dans le premier cas, victime de la répression policière dans le second. Pour les autres et respectivement, ce serait de se fondre dans la nature, de révolutionner le savoir, de mourir en plein exploit et pour le dernier, de mourir en scène comme on le dit de Molière. C’est que par « salut » on entend depuis toujours l’identité de l’être-sujet et de la vérité en tant qu’elle consiste en quelque chose

Être une personne « de conviction », cela consiste ainsi à vouloir croire au salut sans oser reconnaître l’inconsistance de la vérité qui rend cette notion inepte – et en n’étant dès lors pas sans l’avoir reconnue par devers soi[5]. Asséner est toujours une rage.


[1] A l’exception bien sûr de tout ce qui relève du génie, puisque celui-ci est d’inventer et non pas de supposer l’ordre dont relève ce qu’on fait, de sorte qu’on n’y est jamais sujet mais au contraire auteur. On le voit de ce que ce soit la signature (valider) et non le travail (produire) qui fait que l’œuvre en est une.

[2] Un habitant de mon village d’adoption, vivant d’aide sociale, vote pour les partis conservateurs et s’oppose farouchement à l’idée qu’on puisse taxer les plus grandes fortunes « parce que ce sont les riches qui donnent le travail et que s’ils étaient encore plus riches il n’y aurait plus de chômage ». Mais on peut avoir des surprises et trouver des paralogismes rudimentaires chez des personnes de haute éducation : j’ai entendu le professeur Granier, dont je suivais à Rouen les cours de préparation à l’agrégation, affirmer que la vie après la mort était certaine « parce que sinon ce serait trop injuste » (et non pas, comme on aurait attendu, mentionner de manière kantienne une espérance d’immortalité comme exigence subjective de sens).

[3] Par exemple l’affairiste Bernard Tapie, très malade, affirmait sa conviction à propos de la mort : « Ce n’est pas l’étape définitive, j’en suis persuadé ». Il précisait sa pensée : « Moi, je prends la mort comme une épreuve qui va sanctionner ou au contraire récompenser mon existence ». Alternative qu’il résolvait aussitôt : « Je m’en vais serein, vraiment très serein. » (TF1 info, 3 octobre 2021)

[4] Paul Auster, L’invention de la solitude, Actes Sud Babel, 1990, p. 43

[5] La plaisanterie habituellement attribuée à Woody Allen « L’éternité, c’est long, surtout vers la fin » constitue un bon exemple de liberté à l’égard de l’idée de salut (et donc de la position subjective d’être une « personne de conviction »).