La notion de valeur et son enjeu
Texte (augmenté) de la communication à l’UPN du 10 décembre 2025
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On ne choisit pas ses valeurs, on ne peut pas en changer, et les choix que nous faisons à chaque instant en sont la mise en œuvre. Cela signifie que nos valeurs ne relèvent pas de nous mais que c’est au contraire nous qui relevons d’elles. Elles décident de nous. Comment comprendre cette « décision » dont il est évident que nous sommes les objets mais dont il est impossible que nous nesoyons pas les sujets ?
Notre autorité d’être sujet
La valeur est le sens propre des choses, des actions et des événements. Une valeur n’est donc pas arbitraire pour son sujet : c’est de la chose même dont elle est la valeur qu’il s’agit en elle. Et c’est cette impossibilité de l’arbitraire dont nous faisons à chaque instant l’épreuve, non seulement dans le jugement au sens où il m’est subjectivement impossible de nier que la neige soit belle, qu’aider les autres soit généreux, que la guerre soit un malheur, que Hegel soit un grand penseur, mais encore corporellement au sens où le rire qui éclate en moi alors que je voulais donner une image de sérieux et d’impassibilité est la drôlerie propre à la blague qu’on vient de me raconter.
Dans le cas de la blague, la valeur est que je sois encore secoué de rire quand j’en formule l’idée ; dans le cas de la beauté, c’est que je sois encore dans une disposition contemplative, et ainsi de suite pour tout exemple qu’on voudra prendre. Ce qu’on a pu prendre pour une réalité « en soi » des valeurs est donc ce factuel de soi-même comme déjà sujet.
Il est impossible qu’on n’en prenne pas acte comme d’un donné, le paradoxe n’étant pas qu’on le soit comme objet mais comme sujet, par exemples un sujet déjà riant (la valeur est alors la drôlerie) ou déjà contemplant (la valeur est alors la beauté). En ce sens « valeur » est le nom qu’il faut donner à l’antériorité du sujet à lui-même, et précisément comme sujet – antériorité forcément déterminée puisqu’être sujet consiste à l’être de quelque chose (de rire, de contempler, etc.).
L’antériorité du sujet à lui-même déjà comme sujet explique ce paradoxe que nos valeurs soient incontestablement les nôtres mais qu’on ne puisse jamais les choisir. C’est qu’on n’est jamais sujet qu’à l’être déjà : être sujet, c’est indistinctement continuer et assumer de l’être, et précisément comme sujet : on n’assume jamais en le sachant que ce qu’on assumait déjà sans le savoir.
La raison de l’extériorité au savoir qu’on a ainsi pour condition est évidente : que notre responsabilité soit celle de ce qu’on fait, autrement dit qu’elle ait la norme pour détermination (par exemple : qu’en ce moment je m’efforce d’être le plus précis et le plus clair possible), c’est ce qui refoule notre responsabilité de le faire dont on appelle « valeurs » la détermination (et certes en m’efforçant de travailler au mieux, je ne saurais me demander ce qui légitime que mon activité soit de philosopher plutôt que d’aller me promener).
La norme de ce qu’on fait détermine la responsabilité de quiconque le ferait, de sorte qu’il appartient à la responsabilité d’être anonyme, alors que le fait qu’on le fasse renvoie à des valeurs qui sont irréductiblement les nôtres, au sens où elles déterminent la responsabilisé personnelle de le faire. Dans la valeur, il s’agit donc d’une imputabilité qui ne peut être ramenée à aucun savoir, à aucune fonction, à aucune place bref à aucune excuse.
Ce refoulement du personnel par l’anonyme, autrement dit des valeurs par les normes, on peut dire alors qu’il est notre étrangeté actuelle à nous-mêmes. Dire en effet qu’à l’indifférence normative de ce qu’on est (par exemple si l’on est médecin la responsabilité consiste à soigner comme le ferait n’importe quel médecin) s’oppose l’imputabilité irréductiblement personnellequ’on le soit, c’est pointer les valeurs comme la détermination de notre étrangeté à nous-même.
La question « qui ? » : les valeurs et le nom
On l’a vu à propos de la devise : la question des valeurs de quelqu’un et aussi bien celle de savoir qui est cette personne. Sauf qu’à la question « qui ?» aucun savoir ne correspond qui la transformerait par là même en question « quoi ?»
Nous savons tous qu’à la question « qui ?» il n’y a jamais qu’une seule réponse : l’indication du nom dont le propre est de ne rien signifier, de ne constituer aucun savoir. « Qui », cela signifie donc en extériorité à tout savoir (et notamment au savoir des places du type « maître de Platon », par quoi on apprend juste ce que Socrate était).
Pourtant, observera-t-on, l’indication des valeurs d’une personne est bien la constitution d’un savoir : à activité thérapeutique identique ce n’est par exemple pas du tout la même chose d’être médecin (= ce que l’on est) parce que cela consiste à soulager la souffrance et de l’être parce que c’est une profession lucrative. Par cette mention advient un savoir de second degré, par exemple que X est un individu généreux alors que Y est un individu vénal. Son caractère indéniable l’oppose à la mention du nom propre, lequel est une réponse qui ne constitue aucun savoir.
Or c’est justement de cela qu’il s’agit dans la mention de la valeur, dès lors qu’elle est une justification ultime, qu’une justification ultime est une tautologie, et que le propre d’une tautologie est de ne rien apprendre à personne – bien qu’une réponse ait été incontestablement donnée !
De quoi la tautologie est le dit ? Tout le monde connaît la réponse : la tautologie est le dit de l’autorité en tant qu’autorité. Par exemple s’il faut respecter la loi, ce n’est pas parce qu’elle serait utile ou juste mais pour la raison unique et absolument suffisanteque c’est la loi. Tel est bien sûr l’argument dit d’autorité : s’il faut considérer ce que Lacan (en d’autres temps on aurait dit Aristote, ou Hegel, ou Marx) a dit, ce n’est pas parce que ce serait conforme à la réalité ou à nos opinions mais pour la raison unique et absolument suffisante que c’est lui qui l’a dit. Bref, ce qui s’énonce là c’est l’autorité d’un sujet – au sens large : la notion n’implique pas l’individualité et encore moins la subjectivité – non pas de ce qu’il fait (par exemple la loi distingue l’acceptable de l’inacceptable) mais de le faire.
Il y a un savoir des valeurs quand on les considère comme des idées entre lesquels on peut déterminer des rapports notamment de hiérarchie (admettre par exemple avec Max Scheler qui en élabore le « formalisme » que les valeurs « spirituelles » sont « supérieures » aux valeurs « vitales »). Sauf que c’est précisément de ne pas être des idées, alors qu’elles ne sont évidemment rien d’autre (beauté, justice, etc.), que les valeurs sont des valeurs.
A chaque fois il s’agit de la même chose de la même chose, dont la détermination et le savoir corrélatif qu’on en a ne comptent dès lors pas : l’autorité d’être sujet, qui ne consiste en rien sinon… en l’autorité d’être sujet ! Qu’est-ce en effet que la beauté, sinon l’autorité d’être sujet quand la question est d’apparaître ? Qu’est-ce que la justice, sinon l’autorité d’être sujet quand la question est de répartir ? Et ainsi de suite pour tous les exemples qu’on voudra prendre.
Le sujet que nous sommes, c’est l’affaire du monde (le cours des choses, le temps qui passe, tout ce qui arrive) de le produire. Mais que nous le soyons, c’est notre affaire à nous, dans une imputabilité qui reste irréductible à quelque possibilité d’être attribué à une substance (âme, sujet transcendantal, logos, etc.) que personne n’aurait la responsabilité d’être.
Pointer cette irréductibilité à toute réalité et par conséquent à tout savoir, c’est dire un nom. La rapporter à une région particulière non pas tant du monde que de l’existence (par exemple l’apparaître distingué de l’être quand on parle de la beauté) c’est indiquer une valeur.
Un mur derrière soi et un roc devant soi
Que les valeurs soient à chaque fois notre autorité d’être sujets (que le sujet qu’on est, on le soit), c’est très exactement ce qu’on signifie en disant qu’elles décident de nous. Parce que nous ne sommes nous-mêmes que dans la responsabilité de l’être, nos valeurs constituent donc pour nous ce qu’il faut bien appeler une fatalité subjective, tout comme celles des autres pour eux. On l’a pointé d’emblée : on a les valeurs qu’on ne peut pas ne pas avoir, l’idée qu’on pourrait en changer n’ayant subjectivement aucun sens, puisqu’on ne peut être sujet de quoi que ce soit qu’à ce que cela nous apparaisse malgré nous comme quelque chose de valable.
Pour concevoir qu’on soit adossé à des valeurs qu’on ne peut pas choisir (elles sont un mur derrière soi) et que celles des autres soient une intransigeance de principe (elles sont un roc devant soi, qu’on peut juste essayer de contourner), et en même temps pour ne pas nier qu’il s’agisse à chaque fois de responsabilité (les valeurs de chacun sont bien les siennes propres), il faut penser la valeur comme une responsabilité butant contre elle-même, et précisément en tant que responsabilité. On assume cette évidence de méthode en disant que dans les valeurs, il ne s’agit pas de la réalité de la responsabilité mais au contraire de son réel.
Car le réel de la responsabilité qu’on vient de décrire comme fatalité subjective, en tant qu’il est subjectif précisément, ne peut être indiqué que d’une seule manière : c’est le comble d’irresponsabilité dont notre responsabilité de sujet est négativement faite, autrement dit l’impossible d’elle-même (irresponsabilité à son comble) dont elle se constitue. Les valeurs ne sont donc jamais ce que nous aurions la responsabilité d’assumer, dans une positivité métaphysique où le sens serait donné et donc abolie toute distinction entre jugements de réalité et jugements de valeurs. Non : elles sont tout au contraire ce qu’on ne saurait être assez irresponsable pour ne pas assumer. Par exemple ce n’est pas que je trouve que la neige est belle (sous-entendu : si j’étais dans une autre disposition ou, remarquerait Platon, dans un autre état de santé, je pourrais la trouver laide) mais c’est que nier qu’elle le soit m’apparaît comme un comble d’irresponsabilité dont je m’éprouve moi-même comme absolument incapable. Il faut entendre cette dernière mention non pas en termes de réalité (faiblesse psychologique, inhibition névrotique, etc.) mais bien en termes de légitimité.
Mais il faut aller encore plus loin en pointant que l’extériorité au savoir qui fait la responsabilité non pas de ce dont on est sujet mais d’en être sujet, est aussi bien extériorité à la nécessité qu’à la contingence, qui en sont les catégories cadres. Ce qu’on est, de manière contingente ou de manière nécessaire, notre affaire est en effet qu’on le soit.
Parce qu’elles sont le mur d’impossibilité de les choisir auquel nous avons pour existence d’être adossés, nos valeurs ne sont telles que par leur propre impossibilité d’être contingentes quant à être des valeurs. En effet cela signifierait que le principe de la responsabilité est l’irresponsabilité puisque nos jugements de valeurs seraient finalement arbitraires. Mais en ce qui les concerne la nécessité n’est pas moins exclue que la contingence : qu’elles soient nécessaires et la responsabilité aurait alors l’innocencepour principe, puisque les raisons qui nécessiteraient nos jugements de valeurs nous en innocenteraient par là même.
C’est cette double impossibilité de la contingence qui rendrait le jugement de valeur irresponsable et de la nécessité qui le rendrait innocent, qu’on traduit en disant qu’il y a un comble non pas de réalité (contingence) ou de raisons (nécessité) mais bien d’irresponsabilité que le jugement de valeur, qui est à chaque fois une prise (responsable) de responsabilité, ne peut assumer.
Parce qu’elles ne relevaient ni de la nécessité ni de la contingence qui sont les catégories cadres du savoir et par conséquent de la réalité, on dira que les valeurs, comme détermination du « personnel d’être soi » sont à chaque fois la détermination de l’impossibilité qu’il soit illégitime d’être soi. Par exemple la valeur exactitude n’est absolument pas la nécessité qu’on soit comptable ni même la possibilité subjective qu’on le soit, mais l’impossibilité qu’il soit illégitime de l’être, comme la valeur grâceest l’impossibilité qu’il soit illégitime d’être danseur.
D’où cette affirmation : la réalité de la valeur, c’est l’impossibilité d’un certain comble d’irresponsabilité dont chacun de nous est structurellement constitué. Ou encore : les valeurs sont la détermination de cette constitution de chacun par l’impossible de l’être-sujet.
Nous savons maintenant pourquoi la fatalité subjective ne fait qu’un avec l’être-sujet, quand on l’entend non pas abstraitement selon l’adage que « tout sujet est sujet de quelque chose » (l’être sujet est alors identique à l’autorité des normes), mais concrètement en reconnaissant qu’être sujet consiste à assumer, dès lors dans une autorité d’être soi dont la valeur est à chaque fois la détermination, que sujet de quelque chose, on l’était déjà (dès lors sans soi).
La valeur est l’exclusivité du personnel et du bien
L’extériorité au savoir, donc aussi à l’alternative de la nécessité ou de la contingence, est pour nous le statut des valeurs puisque le savoir concerne ce qu’on est alors que la question des valeurs est qu’on le soit. L’idée est simple et finalement très banale puisqu’elle revient par exemple à dire que la géométrie n’est pas quelque chose de géométrique parce qu’il faut qu’être géomètre soit valable pour quelqu’un, ou que la morale n’est pas quelque chose de moral parce qu’il faut qu’être moral soit valable pour quelqu’un, et ainsi de suite : à chaque fois s’y reconnaît ce qu’on peut désigner comme l’incommensurabilité du personnel au réelau sens où ce qu’on est, et qui relève forcément d’un savoir, c’est en personne qu’il s’agit qu’on le soit.
Disant cela en effet on signifie l’impossibilité que l’imputation personnelle concernant l’affaire d’être un certain sujet, soit jamais réductible à la réalité de celui-ci, si paradoxale qu’en soit la structure et complexe le savoir qui en rend compte.
L’argument est donc clair : il y a un savoir du sujet déterminé (on peut dire ce que c’est qu’être médecin ou géomètre, comment on le devient et surtout comment on l’est devenu), mais l’idée d’un savoir de la personne n’a aucun sens puisque la notion de personne n’est rien d’autre que celle du caractère irréductiblement imputable de l’être-sujet. Il n’y a que le sujet, sauf que ce sujet, c’est toujours en personne qu’on l’est. Et donc par là aussi qu’on ne l’est pas – cette impossibilité étant alors ce qu’on déterminera réflexivement sous le nom de « valeur ».
La conséquence est évidente : tout sujet qu’on assume d’être (et donc qu’on n’est pas) est un semblable, terme qui signifie qu’on relève du même savoir. Cela n’aurait aucun sens à propos de la personne. De sorte que cela n’a effectivement aucun sens quand le sujet (quelconque) qu’on est, c’est en personne qu’on l’est.
Qu’on soit en personne le sujet qu’on est, c’est ce qui fait de notre semblance à nos semblables la condition définitivement non-vraie de notre existence : il faudrait être sujet sans avoir à l’être en personne pour que nous puissions être ce que nous sommes, à savoir les semblables les uns des autres. Et certes nous le sommes puisqu’être consiste à être le sujet que n’importe qui aurait été à la même place (ce qui est relever du même savoir) sauf que ça ne compte pas puisque ce qui compte est que ce sujet on ait pour responsabilité et non pas pour réalité de l’être.
Dès lors toute affirmation semblance est une atteinte à cette irréductible : c’est mettre en avant une réalité dont on profite du caractère exhaustivement indéniable pour nier qu’elle relève d’abord d’une autorité puisque soi, on ne l’est jamais qu’en personne. Plus simplement : faire de moi le semblable de mes semblable – ce que je suis en effet – c’est bafouer que je le sois. Justement parce qu’elle est le dit de la réalité l’idée que nous soyons les semblables les unes des autres est une offense
M’identifier à ce que je suis, c’est bafouer que je le sois. Tel est le noyau d’impossibilité aux autres et surtout à soi-même (puisqu’en fait on est bien le semblable de ses semblables) dont chacun de nous est constitué. Le nom de l’impossibilité subjective d’être le semblable de ses semblables est facile à deviner : intolérance.
Que notre responsabilité soit divisée entre l’anonymat des normes et le personnel des valeurs implique évidemment que nous soyons divisés entre notre définition par la responsabilité de ce que nous faisons, qui fait de nous les semblables les uns des autres, et notre définition par la responsabilité de le faire, qui fait de nous non seulement des incommensurables mais encore les ennemis potentiels les uns des autres puisque la légitimité d’être ceci, en tant qu’elle est inconditionnelle et non pas dérivée d’une légitimité supérieure, ne fait qu’un avec l’illégitimité d’être cela.
L’argument est simple, qui consiste rappeler que la valeur est une instance ultime de légitimation, et que c’est donc la même chose d’être ultime et d’être inconciliable, puisqu’une conciliation se ferait forcément au nom d’une valeur encore supérieure. Disons la même chose autrement : quand on peut concilier entre elles des valeurs, par exemple la justice sociale et l’efficacité économique, c’est non seulement qu’on cède plus ou moins sur chacune des valeurs en faisant un compromis mais surtout qu’on cesse de les considérer comme des valeurs pour en faire de simples normes, du social d’un côté, de l’économique de l’autre, et cela au nom d’une nouvelle valeur qui est alors la seule véritable (dans cet exemple, ce serait la politique).
On ne peut pas effacer la distinction de la valeur et de la norme puisque c’est leur opposition qui les définit, de sorte qu’on est obligé d’en rester à la définition de la valeur par le caractère ultime de la légitimation qu’elle apporte et donc de maintenir quechacune soit l’intolérable de tout autre.
Comprenons ce que cela signifie : si les soucis de chacun (normes) sont sa communauté avec les autres à la place de qui il pourrait tout aussi bien être, ses engagements (valeurs) sont pour eux une offense permanente et une menace implicite constante.
Par les normes, qui sont à chaque fois la nécessité particulière du bien, chacun est donc le semblable de n’importe qui dans une situation semblable, mais par les valeurs chacun est l’offenseur implicite de tout autre : la personnification de l’illégitimité qu’il soit le sujet qu’il se trouve être – donc potentiellement son meurtrier ou sa victime.
Force nous est alors d’admettre que nous vivons seulement dans la mesure (tantôt forte, tantôt faible) où les normes, qui font de chacun le semblable de ses semblables, refoulent les valeurs qui sont l’impossibilité pour chacun de ne pas être l’illégitimité d’être de tout autre.
On ne saurait trop insister sur ce paradoxe : refuser de confondre la valeur et la norme, autrement dit refuser de ramener l’irréductible imputabilité d’être au fait forcément anonyme que cela constitue, c’est dénoncer comme purement représentativel’idée que nous soyons les semblables les uns des autres et que chacun ait pour question celle du bien (le sien propre ou, réflexivement, le bien en général).
Par opposition au sujet personnel de le faire, le sujet de ce qu’il fait est forcément quelconque puisqu’il est défini par sa tâche. Pour une tâche donnée, même à la limite celle de rester sans rien faire, la responsabilité est de la mener à bien. C’est donc même chose d’être quelconque et d’avoir pour question le bien. C’est ce qu’on peut encore indiquer en rappelant que le bien est ce que n’importe qui doit faire – ce qui revient à dire que le bien est l’affaire de n’importe qui, pour la raison expresse et suffisante qu’il est n’importe qui.
L’ennui, c’est que personne n’est n’importe qui, puisque le sujet qu’on est (indifférent, puisque n’importe qui l’aurait été à la même place), c’est personnellement qu’on l’est. « Valeur » est le nom de cette distinction : de l’impossibilité que le bien, qui est en tout ce qui importe puisque sa notion est celle de la normativité même, soit jamais ce qui compte…
Ainsi arrivons-nous à la dernière compréhension de la valeur qui s’impose aujourd’hui : on appelle « valeur » la détermination de cette impossibilité que le bien soit notre affaire autrement qu’en représentation.
Que toute valeur est une préférence de la mort
On pourra avoir un peu de mal à saisir l’idée d’une limite non pas aux responsabilités que nous pourrions assumer (un truisme : nul ne peut porter le monde entier sur ses épaules) mais au contraire à l’irresponsabilité dont nous sommes capables – limite dont j’indique que la valeur, au sens des valeurs de chacun dont il est le plus souvent ignorant, est la détermination. Une présentation plus concrète ne serait-elle pas possible ?
Si et voici cette présentation : contrairement à ce qu’il en est du simple vivant dont la vie dépend de la satisfaction de normespropres à son espèce, nul être parlant, c’est-à-dire en question quant à être le sujet qu’il est, ne peut vivre à n’importe quel prix. Car pour l’être que le langage a depuis toujours exilé de lui-même et par là rendu en même temps responsable de la vérité et questionnable pour soi, vivre à n’importe quel prix définit le comble de l’irresponsabilité. En effet cela signifie que ne compterait plus, pour un sujet de vivre c’est-à-dire ayant à faire ce qu’il faut pour vivre encore, qu’il soit ce sujet.
Eh bien c’est exactement cela, une valeur : à chaque fois une certaine impossibilité que ne compte pas qu’on soit le sujet qu’on est.
Pour le figurer, il suffit d’admettre l’éventualité non pas d’un changement radical de valeurs constituant un événement – idée classique du « chemin de Damas » – mais au contraire de l’anticipation d’un tel changement, le constituant comme une imminence. Par exemple un magicien annonce à un notaire que dans quelques minutes il vivra encore, peut-être mieux que maintenant par certains traits (disons qu’il sera plus jeune et en meilleure santé), à ceci près qu’il aura désormais une existence et donc une mentalité de poète. Au poète il fait l’annonce symétrique : sa vie sera meilleure au moins par certains traits (il sera en tout cas plus riche !) mais il aura désormais une existence et donc une mentalité de notaire.
La valeur est à chaque fois l’impossibilité pour chacun de ne pas préférer la mort au fait de devenir un autre alors même que la vie resterait assurée, voire considérablement améliorée quand on ne la considère que comme vie, et que rien de criminel ou d’indigne ne serait envisagé.
C’est qu’à chaque fois il s’agit d’un comble d’irresponsabilité qu’on ne peut pas être assez irresponsable pour assumer. Explicitera-t-on dans l’un et l’autre cas cette impossibilité de ne pas préférer la mort, que l’on indiquera les valeurs dont l’un et l’autre doivent être autorisés pour simplement continuer à vivre, quoi qu’il en soit par ailleurs de la question des biens.
On peut donc présenter la question des valeurs en disant que pour le vivant la vie doit d’abord être possible, alors que pour l’être parlant – le répondant né en dehors de lui-même de ce que la parole lui ait été donnée – la vie doit d’abord être autorisée.
On appelle « valeurs » les autorisations dont il est impossible que la vie d’un être parlant ne relève pas.
Et c’est cela qu’on exprime familièrement en disant ou bien qu’un être parlant ne peut pas vivre à n’importe quel prix, ou bien qu’un être parlant ne peut vivre qu’à la condition que vivre, pour lui, ait encore un sens. Par quoi on n’entend pas une vie conforme à un idéal qui est de toute façon toujours une imposture (déni de la causalité au profit d’une finalité supposée sans cause) mais au contraire une vie qu’il n’est pas irresponsable qu’on mène, quoi qu’il en soit des représentations qu’on peut en avoir. De fait il arrive ainsi qu’on s’accroche à des vies dont nul – ni donc le sujet lui-même – ne peut comprendre qu’on puisse même envisager de les accepter, et inversement qu’on mette fin à ses jours alors qu’on avait, comme on dit, « tout pour être heureux ». En tant que l’être parlant n’est pas le vivant qu’il est mais au contraire quelqu’un ayant pour affaire d’être ce vivant, autrement dit en tant que c’est personnellement qu’on vit, sa question n’est jamais là où il se représente qu’elle est c’est-à-dire au lieu de notre bien.
Être sujet, c’est être voué au bien (normes). Avoir pour affaire d’être le sujet qu’on est, c’est que cette vocation ne compte pas(valeurs).
C’est par les normes que nous vivons et que nous nous rassemblons ; mais c’est par les valeurs que nous mourons et que nous nous divisons.
De quoi la valeur, dans son irréductibilité à la norme, est-elle la question ? Formellement la réponse est évidente : de l’autre du bien. Et c’est quoi l’autre du bien ? Ici encore la réponse est évidente : c’est que le bien ne compte pas (donc l’extériorité au savoir – exemple : la morale n’est pas elle-même quelque chose de moral).
Et comment s’appelle l’impossibilité que le bien compte ? Nous le savons depuis longtemps, nous autres : cela s’appelle la vérité, dont la notion est seulement qu’elle ne soit pas le savoir dont pourtant elle ne diffère pas[1].
Jean-Pierre Lalloz
www.philosophie-en-ligne.com
[1] Rappelons en effet que la vérité est l’autorité dont relève le savoir quant à être le savoir, puisque savoir autre chose que le vrai revient à ne pas savoir du tout, et corrélativement que le vrai est ce qu’on sait, mais en tant qu’on aurait aussi bien pu continuer de l’ignorer (sinon on ne parle pas du vrai mais de son contraire qui est le certain), c’est-à-dire en tant que ça ne compte pas qu’on le sache. D’où la formule : la vérité, c’est que le savoir ne compte pas.
