PENSER LE SOURIRE

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En anthropologie, le sourire est le facilitateur des relations sociales qui gripperaient vite si cette conduite d’excès à la normativité de chaque espace ne venait leur conférer un minimum de fluidité. Aussi sa question n’est-elle pas la sienne quand on le considère dans sa réalité : c’est celle du social comme irréductible à sa propre mécanique. 

Pour le philosophe au contraire la question est celle du sourire lui-même, qui n’est pas un fait, même pas un type de relation, mais un événement. Le sourire, en effet c’est que quelqu’un sourie – notre langue marquant cette irréductibilité de l’événement à toute réalité par l’emploi du subjonctif. 

Penser le sourire, c’est se demander en quoi cet événement peut bien consister.

Eh bien d’abord dans le paradoxe extrême d’une apparition qui se met à valoir comme telle.

Quand ce qui apparaît est non pas une chose mais l’apparition même de cette chose, on dit qu’elle se caractérise par son éclat : ce n’est pas tant elle qui est visible que sa visibilité même. Voilà l’étonnant : le sourire, ce n’est pas la réalité du sourire mais c’est, au contraire parce que cette réalité ne compte plus, son éclat. Quand le sourire n’est pas son propre éclat, ce n’est pas un sourire mais un signe (de politesse), une mimique (commerciale), un rictus (d’amertume), une marque (d’attention), etc. Autrement dit, le sourire se reconnaît à l’impossibilité qu’on ne lui substitue jamais aucune parole. Et certes beaucoup de mots et d’expressions peuvent remplacer un sourire et donc attester de son caractère inessentiel : merci, pardon, je vous en prie, bienvenue, s’il vous plaît, excusez-moi, ce n’est pas ce que je voulais dire, etc. Cette impossibilité de la substitution par le langage est l’envers de l’événement que le sourire ne soit pas sa propre réalité mais qu’il soit son propre éclat.

Quant à cet éclat lui-même il ne laisse pas d’étonner : il est l’événementialité du sourire par opposition à sa réalité, mais il est aussi sa propre événementialité car l’éclat c’est l’événement de l’éclat… 

Il consiste ensuite en une adresse. Sourire, c’est adresser cet éclat. Soit à un autre présent dans la réalité commune mais qui semble en même temps ne pas lui appartenir (sinon il n’y aurait qu’un échange social), soit à cet Autre présent en soi et secrètement témoin de soi qu’on n’est pas sans être soi-même pour soi quand, par exemple à l’occasion d’une pensée, on sourit intérieurement.

Comme adresse, il consiste donc en une élection. S’agirait-il du sourire dans sa réalité qu’on l’adresserait à un autre qu’on aurait choisi pour sa place, sa compétence, son mérite, ou simplement l’agrément de sa compagnie. Mais c’est le sourire dans son éclat, dans son événementialité : il s’adresse donc à celui dont la présence n’est pas un fait mais elle-même un événement, faute de quoi le sourire retomberait dans sa réalité anthropologique de signe social. Par quoi on désigne l’élu, celui dont la reconnaissance se fait sans raison, par opposition à un partenaire ou à un mandataire qu’on aurait eu des raisons de choisir, ou même au semblable qu’on n’est jamais sans apprécier plus ou moins. 

Or l’élu, c’est celui dont on reconnaît qu’il l’était déjà (on le voit notamment à travers le paradoxe du « charisme »). C’est dire que dans la question de l’élection se pose énigmatiquement celle de l’origine, et par conséquent que le sourire en nous est une certaine reconnaissance, en même temps qu’une certaine mise en œuvre, de l’originel.

Distinguer la réalité du sourire de son éclat, c’est donc enfin pointer qu’en nous il y a un originel d’être soi dont le sujet social, celui qui échange des sourires avec toutes sortes de gens, n’est alors que la réalité (et non pas l’apparence !) convenue. C’est ce qu’on traduira en opposant ce qu’on fait réellement en tant que sujet social, et ce qu’on fait personnellement en tant qu’on est dans la responsabilité d’être ce sujet social. 

Le sourire comme signe social est celui que nous avons la responsabilité d’adresser ; le sourire comme éclat est celui que nous adressons dans la responsabilité d’être celui dont c’est la responsabilité d’adresser

Tel est en effet le paradoxe du sujet dans sa notion : être sujet ce n’est pas être sujet mais c’est avoir pour affaire d’être sujet. Disons la même chose autrement : c’est la responsabilité qui définit le sujet, oui, mais on n’est jamais responsable de quoi que ce soit que dans un a priori qui soit la responsabilité de cette responsabilité – comme dans l’exemple de celui qui n’est responsable de son enseignement qu’à d’abord (et bien qu’il ne le marque jamais aux étudiants) être responsable d’enseigner. Et certes, dans l’infini des univers, c’est à moi qu’il revient d’être celui que je me trouve être, que je n’ai pas demandé à être, et qu’en ce sens « je » ne suis pas, bien que « ce » soit indéniablement moi.

Celui que je suis échange des sourires avec toutes sortes de gens puisque c’est la vie sociale et donc la réalité humaine ; mais si quelqu’un me rend à la responsabilité d’être celui que je suis (à moi en tant que j’ai donc pour affaire et non pas pour réalité d’être moi…), autrement dit si quelqu’un apparaît dans le monde comme élu et donc venant de l’origine, alors par lui je me retrouve dans cette étrange étrangeté à soi qui est le subjectif d’un éclat de sourire qu’on ne fait même pas exprès d’adresser – puisqu’on le restitue

Adresse personnelle et hors de toute obligation d’un éclat et non d’une réalité, le sourire est donc constitué de grâce, avec tout ce que cela ne manque pas d’impliquer. Étant sans raison contrairement au signe, c’est en effet une grâce que nous font ceux qui nous l’adressent. Mais force est aussi de reconnaître que quand nous l’adressons presque malgré nous (c’est-à-dire en au-delà ou en-deçà social qui est pourtant notre réalité), c’est dans une sorte d’état de grâce, dont ensuite nous nous ne laissons pas nous-mêmes de rester étonnés.  

Parce qu’il est l’adresse gracieuse et élective d’un pur éclat, il est impossible de ne pas être bouleversé par un sourire qui nous frappe – et aussi de ne pas réaliser après coup qu’on était soi-même bouleversé par l’événement d’une certaine présence originelle quand on a souri.

On peut présenter l’idée de ce bouleversement sous la forme d’une alternative : soit on est charmé (on a l’impression de rêver : que dans la rue une inconnue nous sourie, et l’on marchera sans toucher le sol jusqu’à la fin de la journée !) soit on est séduit (on réalise soudain que « la vraie vie » est de le suivre, et tant pis pour le mal que cela n’ira pas sans entraîner). 

Eh bien dans cette alternative d’être charmé ou d’être séduit par quelqu’un qui nous a non pas choisi mais élu, ne serait-ce que pour un instant, c’est notre vérité personnelle qu’il nous est enfin donné de pressentir.

Qu’est-ce que la vérité personnelle de quelqu’un ? C’est ce dont les sourires qui lui sont adressés ne sont jamais sans attester, et ce dont ceux qu’il adresse presque malgré lui ne sont jamais sans témoigner.

 Et c’est ce que la pensée du sourire doit arriver finalement à dire.