Penser le mal – Introduction

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Il y a des gens qui voient le mal partout ; pour eux l’agir humain n’est qu’égoïsme, manipulation, exploitation d’autrui : ils ne peuvent pas croire qu’une action soit désintéressée et l’idée de générosité les fait ricaner[1] ; ce sont de mauvaises personnes auxquels nous sommes heureux de ne pas ressembler, si c’est le cas.  Il y en a d’autres qui ne le voient nulle part ; ce sont des innocents qu’il faut protéger autant qu’on le peut mais dont la perte est déjà écrite[2]. Il y a aussi ceux qui le dénient et qui gardent bonne conscience jusque dans les pires exactions qu’ils commettent. Ou bien ils les imputent à leurs victimes : « Regarde ce que tu m’obliges à faire ! » crie le père à l’enfant auquel il vient d’asséner une gifle si formidable qu’elle l’a rendu momentanément sourd d’une oreille, le tympan crevé. Ou bien ils opposent à l’évidence de ce qu’ils ont fait une idée d’eux-mêmes que rien ne peut ébranler : celui qui a reconnu avoir tabassé à mort le chauffeur d’autobus qui lui demandait de respecter les consignes du transport en commun a ensuite fait cette déclaration devant la cour d’assises des Pyrénées-Atlantiques : « Je n’ai jamais fait de mal à qui que ce soit. Je suis quelqu’un de normal, quoi. »[3]

Quant à nous qui considérons de l’extérieur la souffrance des uns et la méchanceté des autres, nous nous représentons le mal, par opposition ceux qui le subissent et à ceux qui le commettent et qui, eux, ne se le représentent pas, comme l’injustice que ce ne soient pas les mêmes.

Et puis il y a ceux qui le reconnaissent dans le monde et en eux, ou plus exactement qui ne peuvent pas ne pas le reconnaître alors que, comme la plupart d’entre nous, ils souhaiteraient que les choses de la vie extérieure et intérieure soient simples et belles. Ouvrent-ils le journal du matin que le spectacle de l’injustice, de l’oppression, de la violence, de l’humiliation, de la haine, de l’indifférence à la souffrance humaine et animale leur saute aux yeux. Comment ne pas être saisi d’effroi ? Par ailleurs ils savent qu’une réflexion un peu insistante à propos de soi ne laisse pas indemne : revoient-ils en pensée leurs journées précédentes qu’arrive le souvenir importun d’une petite méchanceté (presque rien : un sourire vaguement ironique à la confidence d’un collègue) ou d’une petite lâcheté (presque rien : on a laissé sans réponse la remarque un peu injuste d’un supérieur). Ces plus nombreux (nous autres) évitent alors de trop s’interroger sur le monde et sur eux-mêmes car il faut bien vivre, comme on dit. Alors ils reprennent leurs occupations, non sans se rendre compte que, ce faisant, ils consentent en eux à cette même indifférence au mal qui les indignait. 

La définition commune 

Reconnaître le mal s’énonce toujours de la même façon : on dit l’incompréhension tant de ce qui arrive (« mais comment est-ce possible ? ») que de ce qu’un sujet fait (« comment un être humain peut-il infliger cela à un être humain ? comment peut-on agir ainsi ? ») et même de ce qu’un sujet subit (« comment peut-on endurer cela ? »). Reconnaissant le mal, nous ne cessons d’indiquer qu’il est non pas ce que la réalité produit, non pas ce que quelqu’un fait ou ce que quelqu’un subit, qu’on pourrait toujours expliquer y compris en termes d’aliénation sociale ou de pathologie mentale, mais ce qu’on ne peut pas comprendre que la réalité produise, que quelqu’un fasse ou que quelqu’un subisse.

 Il y a toujours des raisons à ce qu’il en est. De ce point de vue la notion de responsabilité n’a aucun sens parce que les choses et les êtres, y compris dans leurs déterminations subjectives, sont de toute façon ce qu’il était impossible qu’ils ne soient pas. La question du mal n’est pas celle de ce qu’il en est parce que c’est forcément explicable et que ce qui est explicable n’est par là même pas imputable. Insistons : l’idée que le mal soit ce qu’il en est, par exemple les accidents comptabilisés par les compagnies d’assurance ou la délinquance évaluée par le Ministère de l’Intérieur, n’a aucun sens puisque c’est juste la réalité des choses. Or la question du mal est expressément celle d’une négativité qui soit positivement la négativité qu’elle est (puisque le mal, c’est de faire le mal) et qui soit épuisée par sa propre imputabilité. Voilà pourquoi ce qui est en question quand on parle du mal n’est pas ce qu’il en est, mais qu’il en soit comme il en est (par exemple que tel accident soit arrivé, que tel crime soit commis). Concrètement cela revient à dire ceci :  le mal n’est pas ce que l’on fait : c’est qu’on le fasse.

Que le mal soit l’imputable dont on ne peut se représenter être le sujet, on peut encore l’indiquer de manière évidente en disant que, selon la représentation que nous avons de nous-mêmes, nous ne « voulons » jamais faire le mal mais toujours et seulement obtenir un bien, quitte à ce qu’il soit paradoxal 1) dans ses conditions comme dans l’exemple du voleur qui n’a malheureusement pas d’autre moyen d’obtenir ce qu’il désire que d’en spolier autrui, 2) dans son intention comme dans l’exemple de la victime qui désire faire le plus de mal possible à son agresseur (la notion de vengeance est celle d’un besoin de justice) et 3) dans sa réalité comme dans l’exemple limite du pervers et de la satisfaction de ses pulsions sadiques (l’idée de satisfaction est celle du bien, et la pulsion, qu’elle soit ou non naturelle, est de toute façon subie par celui qui l’éprouve). 

Or cela, qu’on peut présenter comme un bien quand il s’agit de ce qu’on fait, il est impossible de ne pas y reconnaître le mal quand il s’agit de ce qu’on le fasse. Quant à la racine de l’argument, elle est évidente : la question n’est pas du tout celle de ce qu’il en est, parce que c’est celle de ce qu’il en soit comme il en est.

Si on ne distingue pas ce qu’il en est d’un côté qui est celui de l’explicable, et qu’il en soit comme il en est d’un autre côté qui est celui de l’imputable, on ne peut même pas aborder la notion du mal parce qu’on s’est d’avance condamné à collectionner les apories. Le modèle en est la traditionnelle opposition religieuse de la bonté de Dieu et de la malignité du monde, qu’on peut décliner de toutes sortes de manières, par exemple en opposant le soi-disant être du bien au soi-disant non-être du mal ou encore la beauté de la vie à la laideur des actions humaines. La conséquence (elle-même religieuse) en est la pensée parfaitement démissionnaire que le mal est un « mystère ». Et certes, devant le mystère, il n’y a qu’à se taire. Il est vrai qu’on peut encore subjectiver l’aporie en postures plus ou moins avantageuses à prendre devant son miroir, comme celles de « la lucidité tragique » ou d’« aimer la vie malgré tout ». 

On a maintenant une définition, évidente au moins d’être implicitement partagée par tout le monde, et qu’en ce sens on pourrait dire la définition du mal à partir du premier de ses traits qui est l’imputabilité : le mal est que soit imputable ce dont on ne peut se représenter être sujet.

En témoigne la nécessité impérative de se cacher pour le faire, et d’abord à ses propres yeux. De fait c’est bien quelque chose de la nature du mal qu’on indique en disant qu’il faut se mentir le plus sincèrement possible pour le commettre, comme dans l’exemple du fraudeur qui commence toujours par vous expliquer que la loi fiscale est injuste (et donc qu’il remet un peu de justice dans le monde) et que de toute façon d’autres contribuables fraudent plus que lui (et donc qu’il rétablit un peu d’égalité entre les assujettis). Quant à le subir, l’impossibilité de se représenter la condition d’en être sujet est encore plus flagrante, puisqu’on est indéniablement sujet de le subir : quand je souffre ou que j’ai mal, c’est bien moi qui souffre ou qui ai mal, l’essentiel de ma douleur ou de ma souffrance étant précisément de ne pas pouvoir me représenter que j’en sois sujet, puisque je m’en éprouve être ou bien l’objet ou bien le lieu.

Validité de la notion

Le mal n’est pas de faire ce qui est mal, comme si on parlait d’une essence et comme si la question était celle d’une « participation » (les bonnes actions « participeraient » du bien et les mauvaises du mal !) Non : c’est de faire ce qu’on ne peut se représenter être sujet de faire. Aussi avons-nous l’idée que les méchants sont des monstres (autre version de la thèse du « mystère » et de l’impératif de se taire). Qu’on veuille malgré tout considérer la capacité du mal comme inhérente à la liberté dont nous prenons l’idée pour la représentation de notre existence, et il faudra faire apparaître l’impossibilité représentative sous les espèces d’un compromis : qu’il s’agisse incontestablement du mal mais que nous puissions néanmoins en être sujets. Ce compromis d’un faire le mal qui soit néanmoins représentable porte un nom : le consentement. 

On l’a souvent noté[4], dans l’ordinaire de la vie et le fonctionnement des sociétés le mal n’est pas tant qu’on le fasse puisque les personnes vraiment méchantes sont plutôt rares, c’est qu’on y consente. Non pas simplement en idée, parce qu’alors cela ne concernerait que l’idée du mal qui ne porte pas à conséquences, mais réellement. 

Consentir ne peut concerner que ce qui apparaît comme un mal et par là en est déjà un. Car un consentement n’est jamais une acceptation : celle-ci a pour objet une réalité bonne au moins d’un certain point de vue ou à la rigueur indifférente, tandis qu’on ne consent jamais qu’à un mal expressément reconnu comme tel, et qu’on dénonce donc au moins dans son for intérieur. Consentir, en effet, c’est seulement cesser de refuser – et cela ne concerne donc que ce qui a pour vérité d’être refusé. Consentir au mal n’est donc pas l’accepter : c’est juste cesser de le refuser parce que continuer demanderait des efforts qu’on n’a pas toujours les moyens, notamment psychologiques et sociaux, de fournir. En somme on assume l’insuffisance des moyens qu’on a de refuser. C’est cette assomption qui fait du consentement une réflexion en ce qu’elle est plus ou moins facilement assumable par le sujet qu’on se représente être (si elle allait de soi, il ne s’agirait pas du mal).

En consentant on garde le souci de son bien à l’encontre de celui ou de celle qu’on se sait être mais dont on ne peut pas se représenter qu’on le soit – le mal lui-même étant en quelque sorte cet « encontre ».

En ce qui nous concerne, ne manquent pas les exemples de consentements à ce à quoi il est impossible de se représenter que l’on consente mais dont nous nous représentons clairement être les sujets. Ainsi du quasi esclavage de populations entières pour nos vêtements et nos équipements domestiques, des tueries sans nombre pour notre nourriture, du saccage de la nature pour la recherche de notre énergie et de nos matières premières, à quoi il faut ajouter notre indifférence – certes apitoyée – envers les malheureux qui dorment dans la rue devant notre maison dont on a vérifié plusieurs fois qu’elle était soigneusement cadenassée. 

Consentir au mal relève déjà du mal puisque c’est assumer un caractère inacceptable qu’on a expressément identifiéOr, en arguant de ce qu’« il faut bien vivre » et de ce qu’on n’a pas les moyens de changer le monde, ni peut-être de se changer soi-même, nous consentons à une multitude de choses qui nous scandalisent quand on considèrece qu’il y a, et qui nous indignent quand on considère qu’il y ait ce qu’il y a. La notion de consentement contient comme en filigrane celles d’être scandalisé par ce qu’il y a, et d’être indigné de ce qu’il y ait ce qu’il y a : c’est celle de faire avec.

Le sens du consentement, qu’on a conscience de devoir maintenir le plus possible sous le boisseau, est celui-ci :il est impossible à la conscience de ce qui relève du mal d’en rester elle-même innocente. En effet l’alternative de faire tout ce qu’on peut pour y remédier ou au contraire de ne rien faire, avec toutes les déclinaisons possibles dont la principale ici est le consentement, est morale de part en part. Car quelque position qu’on adopte devant le mal, elle sera l’engagement réel d’une certaine responsabilité de ce qu’on fera ou de ce qu’on ne fera pas, et donc aussi de soi quant à le faire ou ne pas le faire. Pourtant on voulait n’être que le sujet normal de ce qui vaut normalement pour tout le monde, à savoir manger, se vêtir, utiliser ses équipements domestiques, se distraire, être tranquille chez soi, etc. – c’est-à-dire en général de tout ce qui rend la vie sinon bonne du moins la meilleure possible. C’est toujours au nom de la vie bonne c’est-à-dire du service des biens que l’on consent au mal.

Et ainsi, dès lors que l’ordinaire de nos vies se situe par-delà le scandale et l’indignation et non pas en-deçà, il devient irrécusable malgré nous que soit ce qui ne doit pas être, et que ne soit pas ce qui doit être. Or cela, c’est le mal dans la forme ontologique de sa définition, par opposition à la forme réflexive donnée plus haut : le contradictoire de l’être et plus seulement le contradictoire de la pensée

C’est donc bien du mal lui-même qu’on parle et pas simplement de notre responsabilité qu’il y ait le mal, alors même que le mal n’est pas autre chose que cette responsabilité. Dans son statut, la validation est existentielle, par opposition à une validation réflexive qui n’eût concerné que l’idée du mal. 

Tout tient à ce caractère existentiel de la validation, dont on comprend que l’opposition modale qui constitue la question du mal était d’emblée l’indication. C’est qu’il ne faut pas confondre ce qu’il y a, qui relève de la constatation c’est-à-dire de l’effectuation d’un savoir par définition commun, avec le fait qu’il y ait ce qu’il y a, qui relève au contraire de la reconnaissance c’est-à-dire de la prise de responsabilité par définition personnelle – puisque ce qu’on reconnaît, d’une manière générale, c’est ce dont on fait son affaire. Par le consentement on ne prend pas simplement acte de ce qu’il y a mais on valide qu’il y ait ce qu’il y a – et que ce soit notre affaire

Cet engagement n’est représentable que dans un seul cas qui est l’héroïsme, puisque ce qui est normal quand on aperçoit les injustices du monde, c’est de se dresser séance tenante pour y mettre fin. Dans la vie des gens ordinaires qui sont ceux qui consentent, il ne l’est pas puisque c’est de son bien qu’on est soucieux. 

Valider l’idée du mal, alors qu’elle ne correspond à rien puisque la réalité est en soi un nouage indifférent de nécessité et de contingence, cela consiste donc à se faire le sujet du mal :  que nous admettions ce que nous reconnaissons comme inadmissible et que nous le fassions en faisant semblant de trouver suffisantes des raisons qui ne le sont pas (tu dis qu’« il faut bien vivre » et donc consentir à ce qui a pour vérité qu’on n’y consente pas ? apparemment ce n’était pas l’avis de ceux qui ont donné leur vie pour que tu vives dans un pays libre !).

Aussi sommes-nous responsables non seulement du mal que nous faisons tous plus ou moins sans réellement le vouloir (petites entorses aux principes dont nous prétendons nous réclamer, paroles blessantes qui nous échappent, négligences auxquelles on néglige de remédier, etc.), mais encore du mal tout court, dont il nous est dès lors impossible de considérer la notion comme arbitraire. L’argument est paradoxal, mais il s’impose : à cause de nous qui consentons réellement à des réalités dont la notion est en nous celle de l’impossibilité qu’on y consente, il est impossible en nous que la reconnaissance du mal soit quelque chose d’arbitraire.

Le principe de ce qu’on vient d’apprendre, où se trouve forcément une des clés de l’« énigme » du mal[5], est facile à indiquer. 

Si la reconnaissance du mal n’est pas quelque chose d’arbitraire, et donc si la notion du mal est valide alors qu’elle ne correspond à rien dans la réalité où il est normal que les gros poissons mangent les petits, c’est parce qu’être sujet ne consiste pas à être sujet : cela consiste à avoir pour affaire d’être sujet en général, et en particulier le sujet qu’on se trouve être, celui qu’on n’a pas demandé à être, et qu’on n’est donc pas (contrairement à ce qu’on se représente) puisqu’il faut qu’on le soit. Car être soi n’est pas une nature : c’est une responsabilité ou, si l’on préfère, c’est une imputation : ce sujet que je n’ai pas demandé à être et que n’importe qui serait à ma place, c’est à moi seul, dans l’infinité des univers, qu’il revient de l’être. 

Donnons le mot : être soi, ce n’est pas le fait d’être soi, mais c’est au contraire l’autorité d’être soi dont l’exercice porte le nom si juste d’existence. Car qu’est-ce que ma vie, par exemple, sinon parmi toutes les vies celle qui relève de moi ?

Ce paradoxe de l’exclusivité à l’être et donc de l’autorité d’être soi qu’on a pour existence, on le traduit objectivement en disant que les raisons ne sont jamais suffisantes, même quand elles le sont – puisqu’elles ne le seraient qu’à déterminer le sujet qu’on est, alors que ce sujet, il faut encore qu’on le soit. 

Or qui ne voit que la suffisance des raisons, c’est le bien ? 


[1] Voir le mal partoutn’est-ce pas la définition de l’enfer ? 

[2] Comme le père de Jean Ferrat, juif sous l’Occupation qui, au dire de son fils, n’aurait jamais imaginé que ses voisins puissent le dénoncer. Il n’est pas revenu de déportation. (France-Culture, Une veillée chez Jean Ferrat, 31 décembre 1997).

[3] Propos exacts rapportés par La République des Pyrénées du 15 septembre 2023. 

[4] Quand on lit des ouvrages sur le mal on tombe fréquemment sur une citation attribuée à Burke : « La seule chose nécessaire au triomphe du mal, c’est que les hommes bons ne fassent rien ». Elle est généralement rapportée à l’idée d’Arendt, par ailleurs abusée par la stratégie défensive d’Eichmann (cf. Bettina Stangneth, Eichmann avant Jérusalem, la vie tranquille d’un génocidaire, Calman-Lévy 2016), selon laquelle le mal consiste à ne pas penser. Cette idée vaut pour les exécutants mais alors c’est un truisme, ou pour les témoins mais alors c’est une platitude. Qu’on veuille en faire une pensée et son absurdité apparaît, puisque c’est forcément au nom d’une idée qu’un mal systématique peut être fait. Avant d’être une politique le nazisme est une idée, et il y avait nombre d’intellectuels parmi les nazis. 

[5] Croire que le mal est un « mystère », c’est démissionner de la pensée et obéir à l’injonction de se taire. Reconnaître que c’est une « énigme » c’est se mettre au travail pour en donner le mot.