QU’APPELLE-T-ON SOURIRE ?  

Albas, 10 juin 2025 – Notes-résumé de la conférence

Quand l’ordre des choses nous identifie et que nous sommes un cas, un sourire desserre l’étau du savoir identifiant : il nous rend d’exister personnellement. Il s’agit donc du « personnel » d’exister. (On traite ici du sourire comme essence : ni de la différence des sincères et des hypocrites, ni des différences sociales et/ou anthropologiques, comme par exemple celle de l’asiatique et de l’africain).

Caractériser le sourire

C’est un phénomène de transcendance, d’aberration par rapport à toute normalité des choses : non un être mais un apparaître. Le sourire est la réalité de sa propre impossibilité : non pas lui mais son éclat, non pas lui mais son adresse. Il est visibilité non d’un visible mais de la visibilité même, puisqu’on le voit et qu’il est non pas lui-même mais son éclat. Pareillement, il est l’adresse de son adresse, l’adresse du fait qu’on adresse. Ce statut d’impossibilité constitue l’aura de la personne qui sourit, et par là même du destinataire : on se sent nimbé d’une aura quand on nous sourit, autour de nous la réalité ne compte plus. Ainsi sourit-on malgré soi, parfois en dépit de soi. Ce n’est donc pas une action qu’on projetterait mais un événement de soi ou de l’autre qui fait irruption dans le monde. Quant à sa réalité d’ensemble, elle est d’approprier réciproquement les yeux qui ne voient pas mais regardent, à la bouche qui ne dit rien mais est parlante, et cela dans un affect très particulier qui est la joie. Si on voulait faire la prosopopée d’une énonciation qui ne l’est d’aucun énoncé, sa signification pourrait tautologiquement s’indiquer ainsi : « je suis là pour toi ; tu es là pour moi. » Ainsi le sourire est reconnaissance personnelle et non pas évaluation réelle, autrement dit élection et non pas choix. 

Le sourire confère l’humanité aux humains

Sans le sourire, le monde serait humain mais n’aurait pas d’humanité, comme celui du businessman dans le Petit Prince, homme sérieux occupé de choses sérieuses. Définition : que l’autorité du savoir et celle d’être sujet ne fassent qu’un. A ce personnage on opposera l’Auvergnat de Brassens (« qui d’un air malheureux m’a souri / lorsque les gendarmes m’ont pris ») : le sourire libère la possibilité d’exister personnellement de ce qu’il continue d’être sérieux qu’on soit. En cela il humanise (ex : être compréhensif, capable d’indulgence). L’autorité du savoir et l’autorité d’être sujet sont distinctes, bien que le sujet continue d’être déterminé par le savoir puisqu’on est forcément médecin ou malade, examinateur ou candidat, juge ou accusé, sportif ou mélomane, parent ou voisin, etc.

D’où la nature du sourire : un acte d’autorité non sur la réalité qui ne change pas mais sur l’autorité du savoir, et donc sur les identifications : le sérieux l’est toujours réellement, mais il ne l’est plus personnellement.

Si le sourire est acte d’autorité, alors il féminise le monde puisque toute autorité féminise (le phallus qui différencie est son signifiant). 

On indique ce dont le sourire est la libération en disant que le sujet qu’on est, quoi qu’il soit, c’estpersonnellement qu’on l’est. Il s’agit donc en lui du « personnel d’être sujet » ou de l’« autorité d’être soi », qui ne consiste en rien, contrairement au fait d’être tel ou tel sujet : non plus ce qu’on est qui renvoie à la réalité et aux explications indéfinies, mais qu’on le soit qui renvoie à la responsabilité insubstituable. Leur irréductibilité est abyssale : jamais la question « qui ? » ne peut être ramenée à la question « quoi ? » ni donc donner lieu à un savoir, bien que le social en produise nécessairement l’illusion. Le sourire, transparition du personnel de soi en soi, autrement dit transcendance dans l’immanence, est la levée de cette illusion. Il est donc subversif. Il l’est pour le social, mais aussi pour le sujet lui-même : c’est une « désubjectivation » car il n’y a pas de jugement ni donc de « je » dans le sourire. La peur-panique de cette désubjectivation est « l’esprit de sérieux » qui consiste à se prendre pour ce qu’on est, comme si on l’était réellement alors qu’on l’est personnellement : à cause de notreexil originel et définitif dans le langage, on a pour affaire de l’être.

C’est le sourire, où l’imputation personnelle est abyssalement irréductible à toute attribution réelle, qui produit le visage : sans lui il y aurait juste une face (car l’humanité est une espèce) ou une figure (car l’humanité est culture donc rôles et significations). 

Le sourire valide l’existence personnelle

Acte d’autorité, le sourire est validation en l’autre non de sa réalité, qui ne compte pas (il est élu et non choisi), mais de son autorité d’exister. Accueillir consiste à assurer l’autre que notre monde se configure selon ses a priori de légitimité, et c’est corrélatif de la présentation de soi qui consiste donc à se déposer en voyant dans sa venue non pas un fait dans un monde qui resterait le nôtre mais au contraire un honneur : il apporte chez nous les a priori de légitimité d’une existence qu’on est précisément en train de reconnaître telle. 

La réalité du sourire est la joie, qu’il faut définir comme « l’affect de l’élection ». Puisqu’élireconsiste à faire que les raisons et donc la réalité ne comptent pas, cela consiste forcément à instituer comme pure autorité d’être sujet. Cette institution est la joie, qu’elle soit active (sourire libère de sa propre réalité) ou passive (qui nous sourit nous libère de notre réalité). On peut être élu par la réalité (on gagne à la loterie, une tumeur inquiétante s’avère bénigne, un panorama s’offre à nous au détour du chemin, une idée étonnante surgit sous notre plume…) et on en sera joyeux, car la joie est l’épreuve du don ou de la restitution de l’être-sujet. Le sourire en est la phénoménalité : le suscite malgré nous ce qui nous donne d’être sujet, même si c’est un objet comme par exemple un jouet d’enfance qu’on retrouve, par opposition à quelqu’un dont la rencontre ouvre un monde personnel ou du moins l’entrouvre. Il y a donc un paradigme caché de la vie humaine, qui est la fête (= que l’être-ensemble soit non plus un fait mais un événement en suspension des réalités) parce que tout ce qui fait originellement sens valide notre existence en faisant qu’on soit sujet. De ce point de vue toute rencontre est une fête même s’il arrive, mais par ailleurs, qu’elle soit mauvaise.

Le sourire acte la vérité

La raison de tout cela est que le sourire est acte de vérité, et qu’en lui ce soit de la vérité qu’il aille, par opposition à la réalité dont il est la déposition non pas réelle mais personnelle. Car desserrer le savoir, c’est faire advenir le vrai, puisque le savoir est ce qui obture le vrai (il est culturel, construit) alors que le vrai est indépendant (il est ce qu’on aurait pu continuer d’ignorer). Ainsi la vérité, parce qu’elle l’est du vrai lui-même et que le vrai est ce nous savons, est transparition de la transcendance dans l’immanence. En desserrant l’étau du savoir le sourire rétablit leur distinction en même temps qu’il cause la nôtre. Ainsi : le savoir est l’autorité dont relève le sujet (on est médecin ou géomètre, etc.) tandis que la vérité est l’autorité dont relève la responsabilité d’être ce sujet (qu’il y ait de la vérité dans le fait de soulager la souffrance, qu’il y ait de la vérité dans le fait d’amener la réalité à être intelligible, etc.). Par vérité on entend alors ce qui fait qu’exister ne soit pas, en ce qui nous concerne, quelque chose d’irresponsable : qu’il y ait (pour le moment encore…) de la vérité dans le fait qu’on vive. Les savoirs de la vie, qui la supposent, nous en distraient. Le sourire y donne accès, mais à vide.

Que le sourire soit don de la vérité en même temps que don ou restitution de l’autorité d’être sujet, cela se traduit par sa séduction ou par son charme. Voici la séduction, qui a consisté à reconnaître que la vérité était réelle : « la vraie vie est de le suivre, et tant pis si c’est aller à ma perte ». Voici le charme qui a seulement reconnu que la vérité n’était pas la réalité : « je suis vraiment enchanté ! ». En tant qu’il est image radieuse, le sourire charme : quand on nous sourit, on a l’impression de rêver. Mais en tant qu’il est sa propre impossibilité, il séduit : quand on nous sourit, on est bouleversé. Notre réalité d’être parlants est donc : imminence d’être charmés (un savoir se subjective dans l’idée de bonheur), éventualité d’être séduits (la vérité se subjective dans l’acceptation d’aller à sa perte).

Comme adresse le sourire est distinction de la personne regardée dans le sujet vu. Dire que le regard remplace la vision c’est dire que la personne remplace le sujet, dont on rappelle la distinction en disant qu’on est personnellement le sujet qu’on est. D’autre part faisant autorité sur le savoir, il dégage la vérité qui est ce que les êtres parlants ont la responsabilité de dire(par opposition à tous les vivants, qui s’expriment et qui communiquent). Voilà pourquoi le sourire noue le regard, donc les yeux, à l’imminence de la vérité, donc à la bouche, selon un affect qui est la joie, dont le sourire est fait. 

L’essence absolument pure et mystique de la joie est donc ceci : que le pur regard du regard (par opposition à la vision) soit la responsabilité inconditionnelle de la vérité (par opposition au savoir). On livre là le dernier secret du sourire, après le premier qui était que la vérité soit transcendance dans l’immanence.

Conclusion

Par le sourire, la vérité cesse d’être confondue avec le savoir, dans le moment où nous cessons d’être ceux que nous sommes dans le monde pour advenir à notre irréductible responsabilité d’exister. Le sourire est le don, libérateur de nous-mêmes, de cette distinction apparemment double mais en réalité une. Il a pour sens que la vie soit notre réalité mais que la vérité soit notre responsabilité, et que chaque rencontre en soit le rappel. Il est la transparition (forcément joyeuse) de notre responsabilité d’être sujet dans notre réalité de sujet. Par opposition au fait d’être humain, l’humanité est donc la responsabilité de l’être, déniée par le businessman du Petit Prince, mais dont chaque humain est porteur devant les autres et par là devant lui-même. Le sourire est la joie réciproque d’être les uns pour les autres des parlants. Constamment refoulée par les réalités de la vie, c’est celle d’être des enfants du langage par quoi la vérité est advenue à l’existence pour qu’elle en relève, et que ce soit notre affaire commune.